POURQUOI C’EST CULTE ?, ép.2 : LOVE ACTUALLY

Richard Curtis est sûrement le scénariste et le réalisateur le plus doué de sa génération, lorsqu’il s’agit d’évoquer les sentiments amoureux avec humour et tendresse. Avec Love Actually, le cinéaste va redoubler d’ingéniosité et offrir une comédie romantique indémodable et intemporelle, mettant en scène une palette d’acteurs trans-générationnels, où chaque spectateur trouvera une place qui lui correspond.

La recette Richard Curtis

La force de Love Actually est sans conteste sa galerie unique de personnages, où vont se succéder pas moins d’une vingtaine d’hommes et de femmes d’horizons différents et autant de problèmes sentimentaux à résoudre.
Les comédies romantiques et particulièrement celles de Noël, ont la fâcheuse habitude de se concentrer sur une seule rencontre, une seule relation, un seul couple, dans une avalanche de clichés aussi subtiles que les fans du MCU sur Twitter. Ici, Richard Curtis ne va pas se contenter de mettre en scène une seule situation amoureuse, mais une multitude de scènettes romancées, dans un melting-pot cinématographique ultra-référencé tout en imposant, son propre style quitte à casser les codes. Quelques exemples :

. La figure du politicien

La figure de l’homme politique est assez peu présente dans les comédies romantiques. La première trace du politicien dans un film du genre remonte à 1909, Amour & Politique de D. W. Griffith, dans lequel un politique tombe amoureux d’une caricaturiste. Il faudra ensuite attendre 1995 et le long-métrage de Rob Reiner, Le Président et Miss Wade, pour que le politicien soit de nouveau le héros d’une comédie romantique.

Ici, le réalisateur de Quatre Mariages et un Enterrement remet le héros venant du monde politique sur le devant de la scène, au goût du jour, dans une version décalée terriblement drôle.
Incarné par Hugh Grant, Le Premier Ministre de Grande-Bretagne va s’éprendre de sa jeune secrétaire, Natalie (Martine McCutcheon). Elle même caricature de la jeune fille naïve attachante.

. La figure de l’écrivain

De Christian (Moulin Rouge) à Shakespeare (Shakespeare in Love), la figure de l’écrivain torturé est une valeur sûre dans la comédie romantique, aussi bien au cinéma, que dans la littérature. Love Actually ne pouvait donc pas se passer d’un tel protagoniste. Pour interpréter le rôle de Jamie Bennett, Richard Curtis fera appel à Colin Firth et, à la belle Lucia Moniz pour jouer la timide Aurélia, élément perturbateur dans sa nouvelle vie d’écrivain solitaire et, pour qui il développera des sentiments intimes.
Cependant, le cinéaste préférera donner une dimension plus légère, plus maladroite et donc, plus rigolote et attachante à son personnage (ainsi qu’à leur relation), plutôt que de jouer la carte de l’ « écrivain » en pleine composition artistique.

. La perte de l’être aimé

Comment se relever, après avoir perdu l’amour de sa vie ? Le deuil, la comédie romantique (ou non) l’aura souvent traité, au travers diverses thématiques : le surnaturel (Ghost de Jerry Zucker), le voyage dans le temps (Si seulement de Gil Junger) ou le drame (Bounce de Din Roos).
Love Actually mettra en scène le personnage de Daniel (Liam Neeson), lequel vient de perdre sa femme et devra s’occuper des problèmes sentimentaux de son beau-fils, Sam (Thomas Brodie-Sangster). À travers l’aide qu’il apporte à Sam, Daniel parviendra à se libérer du poids épuisant du deuil. Une idée originale, laquelle offrira des scènes touchantes, cocasses et pleines de bon sens sur la place de l’amour durant l’enfance. En effet, Curtis fait le choix de prendre au sérieux les amours de tout âge. On néglige régulièrement les sentiments que peuvent éprouver les enfants, prétextant qu’il ne s’agit que d’amour de jeunesse passager or, ils sont d’une importance capitale dans leur construction psychologique et leur rapport au verbe « aimer ». Et cela, les adultes l’oublient bien trop souvent.

. La figure du musicien

Même principe, Richard Curtis va, une nouvelle fois, s’amuser à prendre la figure romantique de l’artiste pour y insuffler sa propre patte. Ainsi, nous ferons la connaissance de Billy Mack (Bill Nighy), chanteur ayant connu la gloire et dont, l’arrivée des boys-band, le fera tomber dans l’oubli, peu à peu. Désabusé par la musique et les périodes de fête, mais motivé pour reprendre sa place de numéro 1 dans les charts face à des jeunes produits marketings, Billy prendra un choix radical : être sincère, en toute circonstance. Au grand dam de son manager, Joe (Gregor Fisher). Et si Love Actually est une comédie romantique, Richard Curtis en profitera ici pour faire la critique de l’industrie musicale et de son hypocrisie, où toute la communication n’est basée que sur l’image propre et sans saveur de « merdeux arrogants ». 
Le réalisateur fera aussi l’éloge de l’amitié. Alors qu’il fête Noël chez Elton John, Billy prendra conscience qu’il est préférable de passer les fêtes avec les personnes que l’on aime. Pour lui, c’est Joe, son manager. Une remise en question forte – due au temps qui passe et aux priorités qu’on souhaite accorder aux gens en vieillissant -, une parmi tant d’autres dans Love Actually.

. L’Accro au sexe

En 1999, le monde découvre la comédie American Pie. Au-delà de la banale comédie sur le sexe, elle est avant tout un pamphlet sur le rapport des hommes face à leur propre sexualité. Qu’il est difficile d’être encore puceau, alors que l’on s’apprête à rentrer à la fac, n’est-ce pas ?
Culte, American Pie aura connu de nombreuses suites, plus ou moins réussies, mais également des dérivés comme Sexe, Lycée et Vidéo de David M. Evans ou Dépucelage, Mode d’Emploi de Huck Botko et Andrew Gurland, mettant en scène des loosers pathétiques qui n’ont qu’un objectif : coucher.
Comme un hommage à Paul Weitz et Chris Weitz, Richard Curtis introduit son propre héros accro au sexe : Colin (Kris Marshall). Persuadé que sa nationalité et son aspect « british » lui permettra d’accéder à la jouissance, ce dernier s’envole pour les États-Unis où il fera la connaissance, non pas d’une fille, ni de deux, mais de 4 !

. C’est cliché ?

Bien sûr, Richard Curtis utilise les clichés très codifiés du genre. Le Premier Ministre qui tombe amoureux de sa secrétaire un poil grossière, issue de la classe moyenne britannique, en est un. Mais il absorbe ces clichés, pour délivrer quelque chose d’authentique, de profondément sincère, sans le pathos grassouillet des vieilles comédies romantiques. Chez lui, on appuie sur les émotions pures, plutôt que sur les situations dramatiques, dont découlent les sentiments de pitié.
De plus, Curtis sait capter l’instant présent, capturer chez ses acteurs la partie romantique qui les anime – délivrant des séquences d’un romantisme inégalable – mais également la partie comique. Ce qui empêche donc à Love Actually, comme nous le disions à l’instant, de tomber dans le pathétique. Certains personnages n’iront alors pas par quatre chemins, notamment la sœur de Daniel, qui lui balance après la mort de sa femme : « Personne n’aura envie de baiser avec toi, si tu passes ton temps à pleurer. ». Un parfait exemple d’une irrévérencieuse comédie romantique, non ?

. Identification et situation

Il n’y a pas que les personnages auxquels le public peut s’identifier. Les situations, également. L’enfance, le deuil, la solitude, l’adultère, les amours secrets, la dépression causée par le vieillissement du corps, le temps qui passe et ses remises en question, sont autant de thèmes auxquels le spectateur peut s’attacher par son vécu, son passé.

Des scènes cultes

Un film culte, ne serait rien sans des scènes marquantes et, Love Actually en regorge. Retour sur des scènes cultes, qui ont fait du film de Richard Curtis, une œuvre majeure.

. Le discours : Curtis impose sa vision du monde

En 2003, Tony Blair, Premier Ministre Britannique (2ème mandat) et Georges W. Bush se rencontrent à Londres. Avec pour objectif commun de prouver au monde que leur « relation spéciale » est solide et présenter des propositions concrètes sur des sujets majeurs dont celui de La Guerre en Irak. Une situation mondiale tendue, dans un contexte politique difficile pour les deux hommes, puisque américains et anglais commencent à remettre en question les capacités dirigeantes de leurs deux chefs d’États. L’Europe est notamment divisée sur la question de l’Irak, alors que Tony Blair apporte son soutien sans faille à Bush, dans cette guerre.
Hugh Grant, qui incarne le Premier Ministre Britannique, est l’opposé de Tony Blair. À contre-pied des idéos de Blair, Richard Curtis rejoue une partition selon ses propres règles, sorte de What if…, dans une scène qui deviendra culte.

Dans ce discours, Le Premier Ministre ose, affirme sa position et envoie littéralement les États-Unis en orbite eux qui, depuis des siècles, dominent les relations anglo-américaines. Un discours dur, hilarant, jouissif, qui fait du bien, à l’heure où les relations politiques ne sont basées que sur l’hypocrisie et le mensonge.
Mais ce qui donne le courage au Premier Ministre d’affronter son homologue américain avec une telle virulence, c’est l’amour. Voir le comportement pervers du Président Américain face à celle qui l’aime a été l’élément déclencheur d’une prise de décision radicale. Qu’elle soit prise à l’emporte pièce, sur le feu de l’action en croisant le regard de Vanessa, réfléchie ou non, cela n’enlève en rien à son charme et au caractère intemporel de cet un incroyable discours.
Était-ce un moyen pour Curtis d’adresser un message à son Gouvernement et de s’opposer directement à  la Guerre en Irak ? Le cinéma, c’est aussi ça, faire passer des messages politiques ou romantiques.

. La danse : Un politicien hors-norme

Nous l’avons vu, le personnage du Premier Ministre n’est pas représenté comme un politicien « normal ». Ainsi, dans ses moments de solitude, le Premier Ministre s’éprend d’élans de folie, comme c’est le cas dans la scène de la danse. Un moment de détente unique, où Hugh Grant livre une performance scénique d’une fluidité corporelle incroyable (rire), en traversant sa résidence de Baker Street.
Un lâché prise qui n’aurait pas été du goût de ses prédécesseurs. D’ailleurs, Le Premier Ministre est en pleine conscience et, c’est pourquoi il descend langoureusement les escaliers de son appartement, où sont accrochés les portraits des anciens Premiers Ministres (?), des personnalités de la famille royale (?) de Grande-Bretagne. Un pied de nez à  la politique, métier strict et exigeant où la folie n’a pas sa place, mais qui devrait pourtant être à l’image de l’incarnation faite par Hugh Grant, légère, respectable et au service du peuple.

. L’amour avant les morts-vivants

Avant de fracasser les zombies de The Walking Dead, Andrew Lincoln n’était que le petit gars sympa du coin, chétif et pas très intimidant de Love Actually. Cependant, il nous livre sans conteste, une des déclarations romantiques les plus belles et originales de ces 20 dernières années.
Si cette séquence est aussi marquante, c’est parce qu’elle possède un caractère universel, qui touche au cœur n’importe quel être humain doué de sentiments. Nous avons tous déjà aimé une personne (déjà en couple ou non) et, pour laquelle, notre timidité ou notre sens de l’honneur, nous ont empêché de franchir le pas. Et surtout, comment le faire ? Le dire ? Aborder la personne aimée ?

La manière dont va le faire Mark, avec ce système de pancartes est si drôle et si tendre, qu’elle nous rappelle à quel point il est important de dire aux gens qu’on les aime. Mais ce qui rend cette scène particulièrement lumineuse, c’est sa finalité. Cette séquence se termine, en effet, par un baiser de Juliet (Keira Knightley) mais surtout par cette phrase : « ça suffit maintenant. ». Cette réplique déchirante pour certains et, cependant, révélatrice des valeurs morales de Mark : l’amitié. Jamais il ne va chercher à briser son amitié avec Peter (Chiwetel Ejiofor), ni son mariage avec Juliet. Simplement, avec toute la gentillesse qu’il le caractérise, il va, une fois encore, évincer ses sentiments, au détriment de sa relation amicale.

. Les caméos de Mister Bean

Avant les caméos cultes de Stan Lee dans les films Marvel Studios, il y avait ceux de Rowan Atkinson (Rufus) dans Love Actually. Hilarantes, les apparitions de l’ex-Mister Bean ne sont pas si anodines. En effet, il représente l’exact opposé du capitalisme fou et de la surconsommation intensive. Avec sa lenteur légendaire, il fait face aux capitalistes impatients, impatients d’acheter, impatients de consommer, lesquels ne prêtent même plus attention aux détails, à l’emballage et les petites coquetteries qui les composent, pourtant plus essentiels que le cadeau en lui-même. Car, soigner un emballage, c’est aussi une preuve d’attention envers la personne aimée.

Il s’impose également en sauveur, lors d’un caméo à l’aéroport. Son apparition là-bas, permettra au jeune Sam d’aller retrouver Joanna (Olivia Olson), l’amour de sa vie.

La représentation des femmes dans Love Actually

Comme toute comédie romantique, il est souvent du devoir de l’homme de sauver la demoiselle en détresse. Un côté Disney, si l’on peut dire, que l’on retrouve dans le couple Jaimie/Aurélia, sorte de Cendrillon des temps modernes, où l’homme s’impose comme le prince charmant, venu arracher sa bien-aimée d’une vie assez misérable. Un cliché néanmoins traité avec finesse et intelligence, où le côté romantique de leur idylle est mis en avant, au détriment du pathos, comme nous l’évoquions plus haut. Encore une fois, Curtis va opter pour l’humour, au travers de situations maladroites, mais très mignonnes, très tendres, qui donnent du cachet à cette attendrissante relation.

Mais Love Actually, c’est aussi des femmes fortes.
Que ce soient les personnages de Sarah (Laura Linney) ou de Karen (Emma Thompson), chacune des deux font face à des situations d’une profonde tristesse, qui nous amène à ressentir une réelle empathie pour elles.
Tandis que l’une sacrifie sa féminité et sa vie amoureuse pour son frère malade, l’autre doit faire face à l’infidélité de son mari, préserver sa vie de famille, pardonner, en sacrifiant son amour-propre. Des sacrifices que Richard Curtis développe avec davantage d’exigence, afin de les honorer, d’honorer les femmes de manière générale elles qui, trop souvent, sont capables de surmonter avec courage bien plus de drames que beaucoup d’hommes et d’un dévouement parfois sans faille.

Conclusion : N’oubliez pas, l’amour est partout. Alors, aimez !

Il n’y a pas de conclusion qui refléterait mieux le film que cette citation de Hugh Grant et, c’est ainsi que nous conclurons ce Pourquoi c’est culte ?, épisode 2 :
« Toutes les fois où je déprime en voyant ce qui se passe dans le monde, je pense à la zone d’arrivée des passagers de l’aéroport de Londres ; de l’avis général nous vivons dans un monde de haine et de cupidité. Je ne suis pas d’accord. J’ai plutôt le sentiment que l’amour est présent partout ; il n’y a pas toujours de quoi en faire un roman mais il est bien là : père et fils, mère et fille, mari et femme, copains, copines, vieux amis… Quand les deux avions ont frappé les tours Jumelles, à ma connaissance aucun des appels téléphoniques de ces gens qui allaient mourir ne contenaient de message de haine ou de vengeance. C’étaient tous des messages d’amour.
Si vous cherchez bien, j’ai la désagréable impression que vous constaterez qu’en définitive, nous sommes cernés par l’amour. »

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