LE BONHEUR DES UNS… : FAIT LE MALHEUR DES AUTRES

* SPOILERS *

Huit ans après Comme un chef, comédie gastronomique avec Jean Reno et Michaël Youn, le réalisateur Daniel Cohen fait son retour derrière la caméra avec Le Bonheur des uns…, adapté de sa pièce de théâtre : L’Île flottante.
Le film met en scène Léa, Marc, Karine et Francis, deux couples amis de longue date. Quand Léa apprend à ses amis et à son compagnon qu’elle a publié un livre qui devient un best-seller, la jalousie s’empare aussitôt de ses amis, tandis que son compagnon vit très mal sa soudaine popularité…

Une comédie exécrable

Le bonheur des uns… est un film à l’image de ses personnages, haïssables, imbuvables (dans le bon sens du terme). Le long-métrage de Daniel Cohen retranscrit parfaitement la violence de l’hypocrisie et la brutalité du narcissisme, qui poussent au dégoût. Le spectateur est ainsi pris dans cette tempête mensongère, dans ce déversement de méchanceté, de fausseté, que subit Léa au quotidien. Cela tient notamment à la performance de Cassel et de Foresti, admirables dans ces rôles narcissiques ou acariâtres. D’ailleurs, le terme de comédie n’est pas très approprié pour parler de Le bonheur des uns…. Car, finalement, on ne rit pas. Nous sommes davantage mal à l’aise pour l’héroïne, Léa, et, nous ressentons une colère profonde lorsque nous voyons son mari ou sa meilleure amie la rabaisser ou la jalouser, à longueur de journée. Le drame et les situations exacerbantes, liés aux remarques déplacées ou désobligeantes envers Léa, supplantent la comédie. Et, pour être honnête, je ne parviens pas à définir si cela est une bonne chose ou non. Dénoncer par le rire, est toujours un exercice efficace, percutant, le premier degré étant souvent ennuyeux, rarement marquant. Ici, Daniel Cohen s’enfonce dans le sérieux, au travers une violence verbale qui n’a aucun impact comique. Les personnages sont écrits sans le recul nécessaire, sont trop caractérisés, pour offrir au film la dimension comique qu’il aurait dû avoir.
Une caractérisation qui, parfois, manque d’une identification claire…

Narcissisme et hypocrisie

Le film de Daniel Cohen ne s’assume jamais. Ne désigne jamais les choses.
Soyons clair : le mari, Marc, est un pervers narcissique. Sa meilleure amie, Karine, est toxique.

Si Marc vit mal la popularité de Léa, ce n’est pas à cause du succès soudain de sa compagne, c’est qu’intérieurement, il ne supporte pas qu’une femme lui soit supérieure : physiquement, moralement, professionnellement et financièrement (cf. la scène devant le prestigieux hôtel).
Si Karine est jalouse, ce n’est pas à cause du succès soudain de son amie, c’est parce qu’elle sait qu’elle n’aura plus le contrôle sur Léa, qu’elle ne pourra plus l’enfermer dans cette relation toxique qu’elle entretenait depuis des années, et où, elle se sentait mise en valeur.
Ce n’est pas le succès qui les change, comme le laisse sous-entendre le synopsis. Ce sont leurs comportements de base. Ils ont besoin d’avoir un élément inférieur, afin de mieux se valoriser eux-mêmes. Néanmoins, le film illustre bien l’impact du succès de Léa sur l’attitude des protagonistes : Karine va être dans une démarche artistique, non pas pour l’amour de l’art, mais pour la gloire, tandis que Marc, travaillera d’arrache-pied pour obtenir un poste plus gratifiant, et lui permettre d’asseoir sa position sur Léa. Sur ce point-là, on peut reprocher au film, une certaine réussite.
A aucun moment donc, le film nomme ces relations pour ce qu’elles sont. Et lorsqu’il le fait, s’excuse. Deux exemples :
– Quand Marc se reconnaît dans le livre de Léa, qu’elle parle de «  domination physique », elle s’empresse de lui dire que, plus loin, elle reconnaît le personnage fictif lui ressemblant comme étant quelqu’un d’« aimant ».
– Après une ellipse temporelle de plusieurs mois, Karine tente de se rabibocher avec son ancienne amie, au travers une photo, comme si son comportement était excusable. Léa sourit, et semble lui pardonner.

Le bonheur des uns… est un film gentillet. Naïf, même. Jusqu’à la fin, Léa continue de penser à son mari et, est prête à pardonner à Karine. Pourquoi n’ouvre-t-elle jamais les yeux sur la toxicité des gens qui l’entourent ? Lors de la scène du dîner, à la fin du film, la « dispute » entre Karine et Léa est superficielle. On pensait qu’ici, Léa allait se rendre compte de l’attitude vénéneuse de Karine et qu’elle allait enfin les confronter sur leurs comportements, mais là encore, le film se mue dans un brouhaha fallacieux. Sous couvert de la comédie, le réalisateur préfère rester dans une démarche neutre, où Léa continue d’encaisser les critiques.
Bien-sûr, j’ai conscience que certaines femmes sont aveugles, lorsqu’elles sont emprisonnées dans ce type de relation et qu’elles n’ont plus la capacité de réflexion nécessaire pour s’extirper de cette logique imposée. Toutefois, le message aurait été beau. La morale aussi. Si seulement Daniel Cohen avait fait de son héroïne, une femme, pour les femmes. Pour leur dire : ne laissez jamais personne vous maltraiter, vous diminuer et envoyez les se faire f***** !

Mais difficile de mettre en scène cette toxicité, puisque cette dernière ne l’empêche jamais d’avancer, de réussir. Là où dans la vraie vie, une personne entourée par un compagnon narcissique et des amis toxiques, se retrouverait broyée. Totalement. Alors, le film avait pour but de montrer les retombées d’un succès sur l’entourage amoureux et amical, mais Le bonheur des uns… souffre d’un problème de réalisme, notamment parce que les personnages ne réagissent pas comme ils le devraient. Il fallait retirer la caractérisation narcissique du mari et la relation toxique entre Karine et Léa, qui ne sont, de toute manière, pas exploitées à leur juste valeur, prendre un départ plus soft pour faire émerger l’aspect comique du film que l’on perçoit à quelques endroits (cf. la scène d’introduction). Puis, se concentrer sur ce qui fonctionne, le changement radical de ton, après que Léa ait réussit. Ainsi, le drame s’en serait fatalement embellit. Les ruptures et les retrouvailles, par exemple, aurait eu un impact émotionnel plus fort. Là, le spectateur n’a qu’une pensée : mais pourquoi Léa cède-t-elle ?

Conclusion

Si Le bonheur des uns… est assez réussi sur la forme, sur le fond, le film pêche à trouver un équilibre entre comédie et drame.
Les interprétations impeccables de Cassel et Foresti sont perturbantes, effrayantes, mais cela ne suffit malheureusement pas pour sauver le long-métrage de Daniel Cohen, piégé entre ce qu’il voudrait dénoncer et l’histoire qu’il veut raconter.

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