JUSTICE LEAGUE : ZACK SNYDER REBIRTH

Il était un film… Une espérance pour conquérir un marché déjà saturé par les productions super-héroïques. Cet espoir s’appelait Justice League.
Après l’échec de Batman v Superman en 2016 (qu’une Director’s Cut aura su réhabiliter), la Warner mise sur Justice League pour rattraper son retard sur la concurrence et prouver qu’ils sont, eux aussi, à la hauteur. Mais la Warner ne semble pas apprendre de ses erreurs. Après le départ de Zack Snyder, suite au décès de sa fille Autumn, Joss Whedon reprend le flambeau. Il va dès lors imposer une autre vision, celle des studios qui, déjà, avaient embauché le réalisateur d’Avengers pour réécrire quelques scènes. L’humour, l’enjeu était là. Les délires dramatico-philosophico-existentialistes de Snyder, la Warner veut les remplacer par des blagounettes, par un ton Avengerien. On connaît la suite, Justice League est un échec, un massacre, un sabotage. Si Warner souhaitait se tirer une balle dans le pied, c’est une réussite.

Une boucherie de Whedon et quatre ans plus tard, nous voici avec une version exutoire pour son auteur, un film dédié à sa fille. Une résurrection pour un homme amoureux de ces personnages emblématiques de l’écurie DC Comics.

L’ère des héros

Un cri.
Un cri de douleur et de rage qui résonne de par le monde.
Le cri d’un héros qui se sacrifie pour l’humanité.
Ainsi commence Justice League Snyder Cut, par un Superman en souffrance et un hurlement, que la Terre entière entendra jusqu’à Themyscira et Atlantis.
Chez Whedon, le film débutait avec ce qu’on appelle aujourd’hui l’affaire de la « moustache » où Superman répondait aux questions de deux enfants. Une séquence sans intérêt, moquée, de surcroît, par les internautes. Un sabotage ? Peut-être. Une arnaque ? À n’en pas douter.
Zack Snyder, lui, fait un autre pari. Celui de la désolation. Afin de montrer l’impact du passage de Superman sur notre planète, le réalisateur fait entendre la souffrance de son héros (la sienne aussi, peut-être), qui va alors toucher chaque individu. En voyant la Terre des Amazones et des Atlantes par l’extension de ce cri, on comprend davantage que les Hommes, mais pas seulement, ont perdu un être cher, un être capable de redonner foi à une humanité en perdition. On perçoit, même chez ces peuples antiques, une inquiétude face à cette disparition.

La mort de Superman sera un des fils conducteurs d’une partie du récit. Avec une ouverture si puissante, Snyder nous confronte d’abord à un monde froid, à une infinie tristesse – personnifiée par Martha Kent et Loïs Lane -, pour plus tard, appeler à un nouvel espoir.
Une résurrection à l’image de la Justice League de Zack Snyder…

Le film se poursuit ensuite par une succession de scènes, où Batman tente de réunir une équipe, laquelle ravagée par des dilemmes moraux. Là, Zack Snyder opère avec parcimonie. Hors de question de réunir les super-héros sans les exposer au grand public, aux néophytes. Là où Whedon prenait les choses pour acquises, Snyder sait qu’avant l’action, il faut présenter, donner vie aux personnages, leur façonner une histoire, une profondeur, des enjeux personnels.

Pour Aquaman, par exemple, il s’agira de mettre en opposition ses difficultés à trouver sa place dans le monde des Hommes et le monde des Atlantes. Ce conflit intérieur, traité avec trop de légèreté en 2017, est ici accentué grâce à la présence de Vulko (Willem Dafoe) totalement absent chez Whedon. Au premier abord, ce changement est peu notable mais, en réalité, elle nous permet de mieux cerner les doutes, les peines et les regrets d’Arthur Curry concernant sa nature profonde. Justice League n’est pas qu’un blockbuster insipide aux explosions et aux batailles prédominantes. C’est une aventure humaine, dans laquelle chaque héros doit trouver sa place et le rôle qu’il souhaite tenir.
Aquaman est aussi la pierre angulaire d’un récit intimement lié aux divinités. Depuis Man of Steel, Zack Snyder dévoile son amour pour la mythologie, la religion et avec Justice League, il poursuit dans cette voie. La scène où les villageois chantent après le départ d’Aquaman, appuie sans conteste la valeur des croyances, la puissance des mythes et des légendes et sonne l’espoir du retour de divinités disparues.

La scène où les villageois chantent après le départ d’Aquaman, appuie sans conteste la valeur des croyances, la puissance des mythes et des légendes et sonne l’espoir du retour de divinités disparues. Cette façon de filmer, d’étoffer les scènes au travers de petits détails de ce genre, embellit ce Justice League de promesses. Et elles seront tenues. Jusque dans son découpage. Le montage y est plus gracieux, l’histoire plus cohérente, certaines ellipses sont comblées et renforcent les aspects dramaturgiques auxquels sont confrontés les héros, tandis que l’action est, elle, plus percutante. La séquence où Wonder Woman empêche une action terroriste d’être menée à son terme, libère une vraie force, une vraie tension, alors que le montage de 2017 réduit à néant ces quelques secondes pesantes avant l’explosion. Les micro-coupes de cette scène la rendent alors certes, sauvage, mais sans la subtilité du suspens.
Autre fait consternant, la coupe de Warner et de Whedon sur une phrase prononcée par Wonder Woman à une adolescente : « tu pourras devenir qui tu veux ». À l’heure où les jeunes filles manquent cruellement de super-héroïnes, supprimer une phrase qui encourage l’indépendance, la liberté, est une véritable ignominie. Wonder Woman est une porte-parole nécessaire, la priver de sa parole, c’est priver les jeunes filles de « devenir », d’« être », de rêver.

Des exemples comme celui-ci, il en existe des tonnes. Et c’est pourquoi ce Justice League Snyder Cut est important. Pour saisir l’ampleur du travail titanesque qu’a effectué Zack Snyder et le traitement brutal qu’a subi son œuvre dans les mains de personnes définitivement mal-attentionnées ou idiotes, au point de croire que leur version était une vision honnête et propre.

. Cyborg & Flash

On parlait plus haut de présentation. La Snyder Cut offre la part belle à deux personnages oubliés dans le film de Joss Whedon : Cyborg & Flash. Lorsqu’on confronte les deux versions, il y a un arrière-goût amer, un sentiment de frustration. Comment a-t-on pu couper de si belles intentions artistiques et dramaturgiques ?

Si Justice League Snyder Cut est dense, c’est parce que Zack Snyder prend le temps de développer ses personnages. Les aptitudes de Cyborg sont ainsi mises en avant dans une séquence voix-off qui révèle la puissance phénoménale de cet être mi-humain, mi-robotique. Surtout, le réalisateur s’intéresse au conflit qui habite Cyborg en le confrontant à sa vie passée, à la disparition de sa mère et les affrontements permanents avec son père. Jusqu’à cette image forte, où les trois boites-mères viennent prendre l’apparence de sa famille et de lui-même. C’est en les séparant, en déchirant cette vision chimérique qu’il apprendra alors à s’accepter tel qu’il est désormais. Car Justice League est également un film sur l’acceptation de soi. Et il en va de même pour Flash, gamin désabusé, insocial, épris de justice, qui trouvera une famille au sein de cette équipe singulière.

Flash est toujours l’élément comique de Justice League. Néanmoins, Zack Snyder lui offre deux véritables scènes mythiques.
Dans la version de 2017, Joss Whedon avait délibérément coupé Iris West au montage du film. Une grossière erreur. Pour trois raisons.
. Une question d’intérêt. Zack Snyder aime profondément ces héros. Il ne les considère jamais que comme des machines à billets verts, à la différence des actionnaires de la Warner. Couper une telle scène, c’est avouer qu’on se moque littéralement de ce que peuvent vivre les héros dans leur quotidien, souvent d’une grande banalité. Cependant, c’est dans cette banalité qu’il y a les plus belles choses à raconter.
. La vie quotidienne est sublime, si on sait en tirer parti, si on sait la filmer, la scénariser, la romancer. L’entretien d’embauche, l’accumulation des petits boulots, sont pour Barry Allen le moyen de financer ses études. C’est la conséquence d’un drame plus profond : sauver son père. Étudier, rentrer dans la police, c’est pouvoir devenir assez important, avoir assez de pouvoir et être, par effet, légitime aux yeux de la société, pour innocenter son père et laver son honneur.
. Enfin, le sauvetage d’Iris West, c’est introduire la mythologie de Flash/Barry Allen. Iris West, c’est un coup de foudre. Ce n’est pas une simple histoire d’amour. Iris, c’est la femme de sa vie. Leur rencontre est importante, car c’est aussi une source de motivation pour se battre, pour survivre.
Qui sait, penser à Iris West lui aurait-il conféré une force supplémentaire pour éviter que le monde ne plonge dans le chaos ?

En elle-même, cette séquence est une réussite. À la fois sur le plan scénaristique que sur le plan artistique. Il y a beaucoup de douceur, de tendresse dans ce sauvetage, une forme de poésie visuelle où le temps se délie au rythme de la voix sublime de Rosa Betts (Song to the Siren).
Zack Snyder n’est pas qu’un réalisateur, c’est aussi un poète, qui sait traduire des émotions aussi bien par la mise en scène que par le choix de ses thèmes musicaux. Whedon, c’est une catapulte nauséabonde qui détruit toute forme de lyrisme, au détriment d’une entité plate, informelle, sans âme.

Pour terminer, Zack Snyder alloue à son film une fin épique. Superman n’est finalement pas le sauveur tant espéré puisque c’est Barry qui, en remontant le temps, sauvera la planète. L’élément comique du film devient alors son pilier central. Là encore, la musique composée par Junkie XL (At to the Speed Force) est d’une beauté rare et renforce toute la tension de cette scène et le poids qu’à Barry sur ses épaules.

L’ère des super-vilains

. Steppenwolf

Si le Steppenwolf pète la classe chez Snyder, où le reflet éclatant de son armure métallique atténue beaucoup les CGI, le super-vilain prend aussi de l’ampleur. On comprend davantage les enjeux qui le pousse à agir et on lui donne la possibilité de s’exprimer dans des séquences grandiloquentes. Les attaques à Themyscira et à Atlantis ont de la mesure, surtout en Terres Amazones, où l’ingéniosité des héroïnes est mise à rude épreuve.
Trop souvent les méchants dans les blockbusters américains sont sous-exploités. Bien entendu, Steppenwolf n’est pas le méchant hitchcockien complexe mais ses nombreuses interactions avec DeSaad et Darkseid élèvent ses apparitions, amplifient sa tragédie.

De plus, Snyder comble certains trous. En effet, on y voit enfin Steppenwolf récupérer la troisième Boite-Mère. Une scène coupée dans le montage de 2017 et qui a une influence capitale sur la vie de Cyborg. C’est ici qu’il verra son père se sacrifier. Un sacrifice qui se répercutera plus tard, ajoutant une dimension encore plus sombre aux démons qu’il affrontera dans son « cauchemar ». Preuve, s’il en fallait une autre, que la Warner et Whedon se moquaient totalement de la cohérence, et de ce qu’il allait livrer au public.

La mort de Stepenwolf est aussi très différente. Chez Whedon, les paradémons renvoyaient Stepenwolff dans son univers après avoir perçu ses peurs. Snyder confie une version plus violente. Dans un accès de colère, Wonder Woman décapite la tête du « monstre » et la renvoie à Darkseid par le portail. Une volonté ici de prévenir Darkseid que la Terre a des héros prêts à combattre et à la défendre et, de l’autre, de dévoiler dans un regard, toute la détermination de Darkseid à vouloir se venger.

. Knightmare

Teasé dans Batman v Superman, le « Knightmare » de Bruce Wayne est une nouvelle fois mis en scène. Darkseid est désormais maître de la Terre et son plus grand défenseur, Superman, se tient à ses côtés. Une équipe de rebelles se forme avec Batman en tête, Deathstroke, Mera, Cyborg, Flash et plus surprenant… Le Joker. Et comme pour lui rendre hommage après un passage raté dans Suicide Squad, Zack Snyder réveille un Jared Leto pour une scène troublante. Une joute verbale entre deux « frères-ennemis » intenses et violentes.
Cette fin a, malgré tout, l’énorme problème qu’elle nous tease une suite qui aurait été mémorable. Elle laisse le spectateur avec une envie folle de voir sur grand écran l’arrivée de Darkseid sur Terre, la formation de La Ligue d’Injustice de Lex Luthor, la mort de Loïs Lane et la version maléfique d’un Superman anéanti par la mort de sa bien-aimée, la chute des héros comme Aquaman, et j’en passe…

Le succès de Justice League Snyder Cut sera-t-il l’étincelle qui ranimera la flamme de la Warner et la croyance de laisser ses auteurs s’exprimer librement ? Comprendront-ils enfin que la durée d’une œuvre ne déterminera pas son échec programmé ? Qu’il vaut mieux 4h de film, dense, que 2h de film haché et frustrant ?
On se prend à rêver de ce monde où les grands pontes hollywoodiens pensent à autre chose qu’à réaliser des produits formatés, sans vie. Aurons-nous alors la chance d’avoir Justice League 2 au cinéma ? Seul l’avenir nous le dira…

Conclusion

Fresque épique, Justice League Snyder Cut est un drame existentiel, philosophique sur la place des êtres exceptionnels dans un monde en proie à la division, une œuvre sur la responsabilité, le sens du devoir, un drame sur la mort et le deuil.
Un vrai film de super-héros, intense, profond, généreux, se préoccupe, s’attarde, se passionne pour la vie de ses héros hors du commun et des conséquences liées à leurs existences. Car, l’action n’a de sens que si les enjeux dramatiques sont posés, étudiés, cultivés. L’action n’est puissante que si les personnages ont des dilemmes moraux, des choses à perdre. Alors, quand Snyder opère sa dernière séquence, son ultime combat contre Steppenwolf, on y voit des héros accomplis, prêt à se sacrifier pour le bien commun, pour l’humanité avec toute leur humanité. On peut reprocher à Snyder ses longueurs, mais elles sont essentielles pour toutes ses raisons.

Cette intensité, on la retrouve également dans son format 1:43. Déroutant, toutefois ce format déchaîne une profondeur de champ, parfois vertigineux, notamment sur les scènes d’action qui s’enjolivent. Il administre aussi au film un côté plus intimiste, accentue les sentiments, les tourments des protagonistes, cristallise notre proximité avec ses divinités si inaccessibles et ses êtres humains, si sensibles à la vie. (Voir photo ci-dessous).

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