CUISINE INTERNE : DISCUSSION AVEC LES SCÉNARISTES LUCIE MOREAU ET CAMILLE TREINER

Depuis le 13 novembre, la chaîne 13ème rue diffuse sa nouvelle création originale : Cuisine Interne.
Les deux auteurs de la série, Lucie Moreau et Camille Treiner étaient au Festival de la Fiction de La Rochelle en septembre dernier pour présenter la série au public rochelais, accompagnées par toute l’équipe de « Cuisine Interne ». À mon micro, elle sont revenues sur la conception et l’écriture de la série.

Synopsis :
Adriana, une jeune cheffe franco-sénégalaise inspirée et ambitieuse, rêve d’étoiles au Michelin. Jusqu’au jour où elle se retrouve associée malgré elle à Jeff et Angèle Rubens, un frère et une sœur qui dirigent un cercle de jeu clandestin. Ayant fait main basse sur le restaurant, ils perçoivent le potentiel du lieu et du talent d’Adriana et créent dans l’arrière-salle une partie de poker qui devient vite mythique. Le restaurant devient alors l’épicentre de leur business et de leur empire naissant. Témoin puis complice involontaire des activités criminelles de ses nouveaux associés, Adriana lutte par tous les moyens pour reprendre le contrôle de sa vie et de son restaurant, le Balalst.

« Nous avions très envie d’avoir un personnage qui va puiser dans sa part sombre pour se révéler et dépasser ses propres limites » – Lucie Moreau.

D’où est née l’envie de réaliser un thriller dans l’univers de la cuisine ?
Lucie Moreau : C’est une idée qui est née il y a une dizaine d’années. Ça partait de plusieurs désirs, celui de parler de cuisine – qui est un milieu extrêmement riche par ses rapports hiérarchiques, son fonctionnement en brigade et l’évolution qu’elle prend dans la société – mais aussi d’avoir un personnage de femme très forte, passionnée, une créatrice, qui est face à tellement d’obstacles, tellement de violence, à une société patriarcale et, qui doit lutter, se réinventer. Nous avions très envie d’avoir un personnage qui va puiser dans sa part sombre pour se révéler et dépasser ses propres limites.

Les séries 13ème rue ont souvent une ambiance, une atmosphère froide et torturée. Est-ce que vous avez suivi cette ligne éditoriale à l’écriture ?
Camille Treiner : Ça a matché sur nos envies et sur leur ligne. Nous avons discuté de leur mode de fonctionnement et c’était très en accord avec ce que nous voulions réaliser puisque notre série est éminemment sombre. Mais nous voulions aussi y ajouter une petite dose d’humour parce que le pitch est assez décalé avec ces deux mondes qui s’entrechoquent : le monde de la cuisine et le monde de la mafia. Le fait d’avoir un peu d’humour, ça permet d’aller plus loin sur cette violence et le rapport aux corps, aux crimes. Ça nous a permis de pousser les curseurs et de nous amuser, tout en évitant trop de malaises ou que ce soit trop violent pour le spectateur. Cet équilibre-là, nous l’avons trouvé ainsi. Rapidement, ça leur a plu. Je pense qu’avoir un personnage féminin, ça composait bien avec leur envie, ce qu’ils avaient envie de mettre en avant, ce fut un accord naturel sur le ton et tout au long de l’écriture. C’était fluide et nos propositions leur plaisaient. C’était un bel échange.

« D’avoir les décors en place, cela nous a également permis de voir la disposition des lieux et, surtout, d’avoir clairement une idée de la circulation qui doit se faire entre la cuisine, l’arrière-salle et les différents personnages » – Camille Treiner.

La retranscription de ce que vous aviez pensé, imaginé, écrit, a été conservée à l’image ?
Lucie Moreau : Avec Louis Farge, le réalisateur, ce fut une belle rencontre. Il est arrivé avec beaucoup d’appétit pour l’histoire, un amour des personnages et un amour des situations. Il est arrivé avec son univers, aussi, que je trouve très élégant, très beau et qui apporte à la série. Lorsque nous avons découvert les images, c’était un bonheur.

Camille Treiner : Nous avons travaillé ensemble, même durant le tournage. Ce qui n’est pas souvent le cas. Lorsqu’il y avait des problématiques logistiques ou autre sur le tournage, il faisait régulièrement appel aux scénaristes. Nous avons constamment cherché avec lui des solutions. Le fait d’être investi jusqu’au bout, c’était vraiment agréable. On était main dans la main.

[…] Lucie Moreau : Il y a eu peu de réécritures sur place, seulement des détails. Nous avons terminé l’écriture et, la préparation était déjà bien entamée. Il y a eu une période où les deux avançaient en parallèle. Nous pouvions ainsi peaufiner pendant qu’ils cherchaient les décors tandis que le casting se validait. Nous avons pu l’intégrer en amont dans notre écriture. Au moment du tournage, il y avait donc peu de surprises et peu d’aménagement à faire.

Camille Treiner : Nous avions de toute façon vite intégré les contraintes de tournage dans l’écriture. C’est tellement plus simple quand on pense comme ça que d’y penser après coup, lorsque tout est en place. D’avoir les décors en place, cela nous a également permis de voir la disposition des lieux et, surtout, d’avoir clairement une idée de la circulation qui doit se faire entre la cuisine, l’arrière-salle et les différents personnages. C’était important d’avoir d’abord les décors pour définir les points de confrontation entre les deux mondes.

« Nous ne voulions pas non plus qu’elle soit dans les stéréotypes mais qu’Adriana raconte autre chose que ce qu’on peut projeter sur elle » – Lucie Moreau.

De quelle manière avez-vous travaillé la caractérisation des personnages notamment pour éviter les caricatures du thriller et celle de votre héroïne, incarnée par Annabelle Lengronne ?
Lucie Moreau : Le personnage d’Adriana a été vite trouvé. Nous avions l’envie d’une femme qui incarne un personnage puissant, mais trop en contrôle. Pour pouvoir avancer dans ce milieu qui ne veut pas d’elle, parce que c’est une femme, parce qu’elle est noire. Elle s’est toujours construite dans l’opposition et dans la violence. Elle a d’ailleurs elle-même trouvé une certaine violence. Tout ça, c’était une envie de départ. Et nous ne voulions pas non plus qu’elle soit dans les stéréotypes mais qu’elle raconte autre chose que ce qu’on peut projeter sur elle. Ce fut un guide pour trouver son personnage.

Ensuite, comme nous fonctionnons avec deux fratries, deux sœurs Adriana/Stella et le frère et la sœur criminels (Vincent Heinene/Mely Bourjac), il y avait beaucoup de parallèles qui se créaient. Nous les avons construits les uns par rapport aux autres pour qu’ils aient chacun leur spécificité, leur force, que leur parcours ne se ressemblent pas trop mais, qu’en même temps, ils aient des points et des passerelles communs. Je pense que cela nous a aidées. D’ailleurs, ce n’était pas forcément une femme qui devait jouer Angèle (Mely Bourjac). Nous sommes arrivées à cette envie-là, parce que nous ne voulions pas d’un méchant typique.

Quand on pense aux crimes en France, nous avons de suite l’image de l’homme en blouson en cuir. Et, nous souhaitions réellement prendre le contre-pied de ce cliché. La crédibilité de nos personnages était importants, nous voulions des personnages réels, pas farfelus, même s’ils ont chacun un petit grain de folie.

Camille Treiner : Les véritables antagonistes se révèlent au fur et à mesure de la série. Il y avait tout un enjeu à créer autour des Rubens pour qu’on apprenne d’abord à les détester puis, progressivement, à les trouver touchants, à les aimer. Comme c’est le cas pour Adriana.

C’est vrai qu’on sent une empathie pour les deux sœurs, de la part des Rubens, malgré qu’ils les aient mises dans cette situation…
Lucie Moreau : Je pense que c’est parce qu’elles les surprennent. Justement car elles ne sont pas effrayées, comme on peut l’imaginer. Elles rebondissent et n’arrêtent jamais de se battre. C’est aussi ce qui les définit. Pour les 4. Ils essaient tous de regagner l’ascendant, de repartir, d’avoir une nouvelle idée. Nous avions envie que les personnages se retrouvent et gagnent une sorte de respect les uns envers les autres.

C’est palpitant d’écrire pour le thriller ?
Camille Treiner : Nous nous sommes beaucoup marrées. Ça laisse des libertés fortes. On peut aller loin.

Lucie Moreau : C’est là que c’était chouette, aussi, de travailler avec 13ème rue. Comme c’est leur ADN, ils ont ce lead-là, cette envie que le thriller soit en permanence présent. C’était un challenge sachant que nous mélangions ces deux mondes. Le monde du crime, c’est fort, il se passe des choses extraordinaires. En parallèle, le monde de la cuisine, semble être plus léger, plus tranquille. Donc, nous devions tordre un peu pour que la cuisine ait la part belle, car c’est le cœur de notre histoire, mais qu’il y ait toujours du thriller, de la tension. La tension, c’est à la fois de savoir si elle va pouvoir envoyer son plat à temps, que savoir comment elle va réagir lorsqu’elle a un pistolet braqué sur elle. C’était marrant à trouver.

« C’est formidable de pouvoir sortir des stéréotypes féminins qui étaient toujours, soit en soutien, soit incapables de faire les choses » – Camille Treiner.

Camille, vous avez été scénariste sur « Les Combattantes », qui mettait en scène 4 héroïnes, c’est le cas aussi de « Cuisine Interne » avec Adriana. Il y a de plus en plus de femmes qui obtiennent des premiers rôles à la télévision. En tant que scénariste, comment percevez-vous cette évolution ?
Camille Treiner : C’est un vrai plus parce que ce sont des personnages qui, pendant longtemps, ont été mis de côté. Or, les femmes ont plein de choses à raconter. C’est formidable de pouvoir sortir des stéréotypes féminins qui étaient toujours, soit en soutien, soit incapables de faire les choses. Dans « Les Combattantes », les femmes se révèlent dans des conditions, très romanesques dans la série, mais particulières. Pendant la Première Guerre Mondiale, toutes les femmes ont fait ça. Nous avons simplement remis quelque chose de vrai sur le devant de la scène et qui a été effacé des livres d’Histoire. Pareil sur « Cuisine Interne ». Il y a encore peu de femmes cheffes qui sont médiatisées. Elles ont tout autant à raconter dans la cuisine que dans leurs plats. Elles ont tout autant à se battre que les hommes. Quand nous avons eu l’idée de la série il y a 10 ans, c’était trop tôt. […] Cependant, ce n’est pas parce qu’on fait une série sur les femmes, qu’on met les hommes de côté. C’est très enrichissant.

Vous pouvez retrouver mon interview avec Annabelle Lengronne ainsi que ma critique de la série « Cuisine Interne » ici.

« Cuisine Interne » actuellement sur 13ème rue.

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