[INTERVIEW MAKING-OF] – MAGNIFICAT : ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE VIRGINIE SAUVEUR

Le premier long-métrage de Virginie Sauveur (Engrenages, Les Rivières Pourpres…), Magnificat, est actuellement dans toutes les bonnes salles de cinéma. La réalisatrice a accepté de revenir sur les coulisses du film, de l’écriture à la mise en scène, dans une interview making-of passionnante. Elle évoque également son rapport à la religion et la façon dont ses croyances ont influencé son travail d’adaptation.

Synopsis :
À la mort d’un prêtre, la chancelière du diocèse découvre abasourdie qu’il s’agissait d’une femme ! Contre l’avis de son évêque qui souhaite étouffer l’affaire, elle mène l’enquête pour comprendre comment et avec quelles complicités une telle imposture a été possible…

« Avec Magnificat, je voulais apaiser les gens qui ont peur, notamment dans l’Église, d’un vent de liberté et d’ouverture »

Racontez-nous la genèse du projet…
Ce sont les producteurs Josseelyn Bossenec et Bruno Levy qui sont venus à moi. C’est assez rare. C’est difficile d’arriver dans le cinéma sans producteur, voire impossible. J’avais un peu abandonné l’espoir de faire du cinéma. Je me suis dit qu’après tout, j’étais plutôt bien côtée à la télévision et que j’étais déjà chanceuse. Au moment où je fais le deuil d’un espoir de réaliser un long-métrage, ces deux producteurs me contactent pour une adaptation de « Les femmes en noirs » d’Anne-Isabelle Laccasagne. J’ai toujours été accompagnée de co-auteurs. L’écriture à deux, c’est plus joyeux, plus stimulant. Nous ne sommes ainsi jamais seuls face à nos interrogations. C’est donc agréable d’écrire à deux et d’avoir des échanges en ping-pong. J’avais déjà croisé Nicolas Silhol, qui avait réalisé un film que j’aime beaucoup, « Corporate » (2017), avec Céline Sallette. Je l’ai appelée en lui demandant ce qu’elle en pensait. Elle m’a répondu que ce mec était génial et qu’on s’entendrait bien. Effectivement, Nicolas est un homme extrêmement élégant et très généreux. Surtout, il est patient, il observe énormément, il est organisé et réfléchi. Nous nous sommes complétés. Nous avons réussi à être un bon binôme. Nous avons écrit très vite. Parfois, quand on écrit seul, on bloque. Là, nos deux cerveaux se sont parfaitement accordés. Nous nous faisions avancer mutuellement.

Quel est votre rapport à la religion ? Etes-vous croyante ?
J’ai une vie spirituelle. J’ai des croyances qui ne sont pas définies. Je crois qu’il y a quelque chose après la mort. La mort n’existe pas. La mort fait partie de la vie. Il y a quelque chose que j’ignore, quelque chose que j’espère. En revanche, même si j’ai été élevée par culture dans une religion chrétienne (plus que catholique), l’autorité de l’Église n’a pas d’importance. L’Église Catholique est, pour moi, trop loin de la parole du Christ. Je me sens de sensibilité chrétienne.

Est-ce que vos convictions religieuses ont influencé l’écriture du film ou avez-vous essayé d’être le plus neutre possible et/ou fidèle au roman « Des femmes en noir » d’Anne-Isabelle Lacassagne ?
Anne-Isabelle a travaillé dans un diocèse. C’est une vraie croyante, une vraie pratiquante. Mais nous sommes raccord sur certaines déceptions et le besoin d’ouverture et de liberté. Ce que j’ai essayé de faire à travers ce film, c’est apporter ma vision de ce que devrait être la miséricorde, la douceur, le non jugement et l’acceptation de l’autre. Par le biais de certains prêtres, je mets en place la rigueur et le côté austère. Cependant, je déteste les films trop manichéens. Ce n’est pas intéressant les personnages ou le récit sont tout blanc ou tout noir. C’est pour ça que je donne des défauts à mes héros et que je donne une lueur d’humanité aux méchants. C’est comme ça qu’il faut traiter les choses. Avec Magnificat, je voulais apaiser les choses, apaiser les gens qui ont peur, notamment dans l’Église, d’un vent de liberté et d’ouverture. Il ne faut pas avoir peur de l’autre. C’est le cœur même du christianisme.

« J’ai besoin d’opposer mes comédiens les uns aux autres pour qu’il y ait quelque chose de vivant qui se passe »

Dans l’écriture justement, vous avez par moments des petites touches d’humour noir ainsi que beaucoup d’oppositions d’idées. C’est souvent rude, violent. De quelle façon les avez-vous façonnés à l’écriture ?
Il y a beaucoup de choses reprises dans le livre, notamment sur l’humour. J’avais la volonté qu’on puisse rentrer dans cette histoire avec une certaine sidération. La sidération est une émotion jouissive et drôle. Mettre des hommes d’églises dans cette position-là était amusant. C’est pour ça que j’ai ajouté de l’humour au début du film – afin de reprendre l’ambiance du livre -, tout en glissant vers un constat plus complexe et plus sérieux. Avec cette problématique qui n’amusait plus l’Église.

Pour les scènes de confrontation, c’était être dans une position, comme je le disais tout à l’heure, non-manichéenne. Ne pas donner de positionnement à mon film. Quand le personnage de Karin Viard insiste pour comprendre pourquoi cette femme s’est infiltrée dans l’Église Catholique, elle a besoin de cette réponse. François Berléand lui, joue l’autorité, il est là pour dire stop. En opposant ces points de vue, le jeu naît et permet aux acteurs de prendre du plaisir car tout le monde doit défendre son point de vue. J’ai besoin d’opposer mes comédiens les uns aux autres pour qu’il y ait quelque chose de vivant qui se passe. Sinon, c’est stérile.

Parfois, j’ai essayé d’apporter un contrepoids personnel. Toutefois, je pense que mon point de vue n’est pas unique. Beaucoup de gens, même au sein de l’Église, pensent comme moi. Sur le film, nous avons été accompagnés par des hommes d’Église, très ouverts. Cependant, certains n’ont pas la capacité de se positionner de façon claire sur les sujets puisque ils doivent obéir. Car la religion, c’est aussi l’obéissance. Mais ils ont pris le temps de lire notre scénario, de nous conseiller, de nous apprendre certains gestes. Ils n’étaient pas réfractaires. Il y a beaucoup de prêtres qui s’interrogent sur le mariage ou sur la place des femmes. Au fond d’eux, ils ne sont pas contre l’idée qu’une femme puisse donner l’eucharistie. C’est un grand débat. Comme le dit François Berléand dans le film « Nous ne changerons pas le catholicisme en claquant des doigts ». Ce film est une petite pierre à l’édifice. S’il peut aider des femmes à accomplir leur appel, je serais ravie.

« Cette seconde intrigue familiale est née de la volonté de mettre notre héroïne dans l’embarras »

Il y a également une intrigue secondaire familiale poignante dans le film. Pourquoi l’avoir intégrée ?

Quand il a fallu passer de l’adaptation au cinéma, il fallait que nous puissions étoffer le personnage de la Chancelière. Nous ne voulions pas que ce soit Fantômette mène l’enquête, pour être un peu triviale. Nous voulions vraiment que notre héroïne ait aussi des difficultés. Si le spectateur se rend compte que l’héroïne, qui a un poste important au sein de l’Église, a elle-même commis une transgression, ça relance quelque chose d’intéressant. Là, ça devient très humain. L’une des plus grandes leçons de cinéma que j’ai reçue c’est dans « La règle du jeu » de Renoir : « Ce qui est terrible sur cette Terre, c’est que tout le monde a ses raisons ».

J’avais un professeur de mise en scène qui nous disait qu’il fallait toujours avoir des personnages qui font ce qu’ils peuvent. Ça les rend humains. Cette seconde intrigue est née de la volonté de mettre notre héroïne dans l’embarras, pour le plaisir du spectateur, je précise (rire).

Côté réalisation et pour en revenir sur l’aspect confrontation, parlons de deux séquences du film. La première, celle entre un prêtre, interprété par Patrick Catalifo et le médecin, incarné par Patrick D’assumçao. De quelle manière avez-vous pensé et dirigé les comédiens sur cette séquence ?
Je pense que tout est lié aux comédiens eux-mêmes. Par rapport à la mise en scène, je me suis positionnée face à eux de manière frontale. Je me demandais, après la lecture du livre, comment j’allais mettre tous ces entretiens en scène. Je n’ai pas la prétention de ré-inventer le champ/contre-champ. Pour moi, une mise en scène réussie est une mise en scène invisible. Cette scène laisse toute la place aux deux acteurs. Ils ont un plaisir énorme à jouer entre eux. C’est le fameux combat entre l’Église et la Médecine. C’est toujours jouissif ces deux corps qui s’affrontent. La force de la scène réside dans le jeu de Catalifo, de sa suffisance sur le médecin, et le médecin, qui le lui rend bien. Une sorte de combat de coqs à la fois courtoise, très respectueuse mais piquante. Dans l’œil des comédiens, ça se voit. C’est plus ça que la mise en scène. […] Sur le tournage, il me semble que j’avais deux caméras plus une en latéral. Ce sont des scènes que je fais jouer jusqu’au bout, sans couper.
Ensuite, il y a le tempo avec le monteur. Quand passer de l’un à l’autre. Quand rester sur un sourire. Quand repartir. Etc…

Puis, il y a l’affrontement final entre l’évêque (François Berléand) et la Chancelire (Karin Viard). Intense.

Le mot affrontement est très juste. C’est le seul moment de tout le film où Karin Viard était épuisée. C’est-à-dire qu’elle était concentrée – parce que la scène est compliquée – et on sentait qu’elle luttait contre la fatigue de jouer cet affrontement avec Berléand. Comme il y avait plusieurs plans, elle a dû garder cette intensité en elle, pour être raccord. Je sais qu’elle a fini sur les genoux. Nous avons beaucoup coupé dans cette scène. Certains la trouvent trop explicative. Mais j’avais besoin que le personnage de Charlotte dise ses 4 vérités à l’évêque parce que je voulais que ce dernier sorte de ces gonds. Je souhaitais que la patience de l’évêque soit mise à rude épreuve et explose.

Lorsque Charlotte lui dit que l’avenir de l’Église repose aussi sur les femmes, c’était trop dur pour lui à entendre. Aussi parce que ça remet plein de privilèges masculins au centre du débat. Surtout, bouger les lignes, c’est difficile. Je devais faire en sorte que Charlotte aille trop loin. Il faut qu’il y ait la naïveté de Charlotte, naïveté utopique, cette certitude que les choses bougent et c’est ce qui rend agressif l’évêque. Ça permet également de montrer que les hommes d’Église peuvent aussi se mettre en colère.

« Ce film est aussi pour toutes les femmes qui se sentent peu considérées ou reniées par le clergé masculin »

La fin du film dévoile une séquence où une prête femme fait la messe. C’était essentiel de conclure votre film de cette façon ?

Cette scène était importante pour nous. J’ai fait ce film pour ceux qui ont peur du changement, peur d’accéder à une égalité et qui peuvent rester collé au dogme. Généralement, lorsque les gens sont arc-boutés sur leur position, c’est parce qu’ils ont peur du renouveau. Je me disais que si nous mettions une femme prêtre en scène, ça désamorcerait tout. Qu’on verrait que ce n’est pas si grave, que le monde n’arrêterait pas pour autant de tourner. Cette ouverture peut être belle. Même si cette scène hallucinée de Charlotte n’est pas réalisable, pour l’instant, nous voulions qu’il y ait cette lueur d’espoir. Ce film est aussi pour toutes les femmes qui se sentent peu considérées ou reniées par le Clergé masculin.

Ce fut une scène formidable car elle a été réalisée avec l’aide de Monseigneur Turck, qui a enseigné les gestes à l’actrice Anaïde Rozam. J’ai filmé avec mon téléphone portable l’enseignement qu’il lui a transmis. Il apprenait à Anaïs à avoir le bon tempo, les bons gestes, savoir quand repartir, à quelle hauteur il faut lever l’austie… Quand je filmais ça, il y avait quelque chose d’émouvant. C’est un plan magnifique, la transmission d’un homme d’Église à une femme et je ne pouvais pas le mettre dans le film. J’étais donc heureuse de pouvoir conserver cela sur mon téléphone.

« Grâce à Karin Viard, j’ai réussi à faire un film plus personnel »

Pourquoi Karin Viard pour interpréter Charlotte, la Chancelière, et qu’a-t-elle apporté au rôle ?
Au départ, le rôle n’était pas du tout écrit pour Karin Viard. Car le personnage était plus proche de celui du livre, une femme plus jeune avec des enfants en bas âge. Lorsque le producteur Bruno Levy a fait lire le scénario à Karin Viard, elle a souhaité me rencontrer. […] La première version du scénario était éloignée du script final. Le film était centré sur un duo qui s’affronte, un film plus léger sur un principe de comédie. Quand nous nous sommes rencontrées, Karin a été un peu sévère sur le scénario. Elle m’expliquait qu’il fallait se concentrer davantage sur le personnage de Charlotte et rentrer plus clairement dans le sujet. Je n’ai pas tout de suite compris ce qu’elle voulait dire. Puis, il s’est passé un miracle. Karin et moi étions dans un hôtel pendant le COVID, toutes les deux et, d’un seul coup, une alarme incendie a retenti et ça m’a réveillée. Je me suis mis à écouter plus rigoureusement Karin. J’ai compris alors ce qu’elle tentait de m’expliquer. Je me suis alors éloignée peut-être plus du livre mais le film s’est davantage rapproché de ma sensibilité. Grâce à Karin, j’ai réussi à faire un film plus personnel.

Karin a apporté au personnage ce qui n’était pas forcément aussi fort dans le scénario, son intransigeance. Elle est plus dure avec son fils. Dans le scénario, elle n’était pas autant sans concession. Lorsqu’elle a fait la prise, la première séquence avec son fils, ça m’a déstabilisée. J’ai gardé cette prise car c’est là qu’on voit son désarroi et la peur que son fils découvre une certaine vérité. C’était beau de voir Karin dans le désarroi.

De quelle manière filme-t-on un lieu sacré comme une église ?

Nous avions la beauté de ces vitraux très modernes et nous avons voulu mettre ça en avant dans les arrières plans et profondeurs de champ avec ma cheffe opératrice Noémie Gillot. Il y un aspect très organisé dans une Église avec les voûtes, les bancs. C’est plein de symétrie. Je me suis appuyé là-dessus. Je préfère filmer les églises vides, étonnamment. Quand on rentre dans une église, seul, il y a un apaisement immédiat. Même si nous ne sommes pas croyants. Il se dégage de ces lieux, une certaine douceur, un truc quasi-relaxant. Ensuite, quand je mets en scène, j’essaie de me mettre dans le point de vue du personnage qui regarde.

Ma critique du film, sans spoilers, est à retrouver ici.
Magnificat, actuellement au cinéma.

3 commentaires sur “[INTERVIEW MAKING-OF] – MAGNIFICAT : ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE VIRGINIE SAUVEUR

  1. Bonjour un beau 🎥 chacun se retrouve avec ses convictions et ses croyances ,le sujet demande d être connu de tout public merci ma sœur pour cette approche chapeau bas aux comédiens dirigée pas la réalisatrice Virginie Sauveur quel talent .

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