[SŒURS JUMELLES 2023] : ENTRETIEN AVEC LA COMPOSITRICE ANNE-SOPHIE VERSNAEYEN (MIA ET LE LION BLANC, DONNE-MOI TES AILES, MON COUSIN…)

Crédit photo : Zoé Forget

Présente à Sœurs Jumelles dans le cadre d’une masterclass organisée par le Festival, la compositrice Anne-Sophie Versnaeyen a accepté de répondre à quelques-unes de mes questions. Elle revient sur ses débuts, son parcours au cinéma et sur ses collaborations avec le compositeur Armand Amar ou encore le réalisateur Jan Kounen.

Racontez-nous votre parcours et ce qui vous a conduit à la musique. D’où vient cette passion ?
Mon premier coup de cœur musical pour un instrument a été l’alto. J’ai une sœur qui a un an de plus que moi et qui pratiquait l’alto. Petite, je la regardais jouer et je trouvais ça magnifique. C’est là que j’ai eu envie de m’adonner, à mon tour, à cet instrument pour lequel j’ai eu un coup de foudre. Je suis très heureuse que mes parents aient accepté que je fasse de l’alto car ils auraient pu penser que, comme ma sœur pratiquait déjà l’alto, je devais me diriger vers un autre instrument. C’est précieux lorsqu’un enfant sait ce qu’il veut faire, quelle pratique il veut apprendre. Il faut le prendre au sérieux. J’ai donc démarré l’apprentissage de la musique par la musique classique. Un parcours de conservatoire. Rapidement, j’ai été très intéressée par les cours d’écriture. Je ne me disais pas que je ferai carrière dans la composition mais disons que j’ai aimé passer du temps au conservatoire à étudier l’écriture, l’analyse, l’histoire de la musique. À l’âge où on nous demande ce qu’on veut faire plus tard, il y avait une certitude. Que dans ma vie, je souhaitais faire quelque chose en rapport avec la musique. Je ne viens pas d’une famille de musiciens. C’était assez compliqué à entendre pour mes parents. Il y avait un concours au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, où il proposait une formation supérieure aux métiers du son. Pour y entrer, il fallait un Bac+2 scientifique car il y avait des cours sur le traitement du signal, sur l’acoustique et sur le son. Puis, il y avait les épreuves musicales, très poussées. J’ai tout fait pour intégrer cette formation. C’était également un moyen de rassurer mes parents. Moi, ça me permettait de faire ce que je veux. J’ai ensuite orienté mes options en fonction de mes goûts à savoir l’orchestration, l’arrangement, l’écriture. Voilà, en résumé, de quelle façon se sont faites les choses.

En quoi l’alto est différent des autres violons ?

L’alto est un instrument à part entière dans la famille des cordes. Il a une tessiture qui se rapproche beaucoup plus de la voix. Je ne saurais pas dire pourquoi j’ai eu un coup de cœur pour cet instrument mais dans ma composition, dans mes choix d’instruments et de mes goûts, ça a complémentent orienté mon oreille. J’aime les solos de bassons, dans l’aigu, que j’ai utilisés dans le documentaire sur Chambord, ou la clarinette et la clarinette basse. Ce sont des instruments en tessiture qui sont proches de l’alto. Je pense que le fait d’avoir pratiqué l’alto pendant 30 ans oriente l’oreille inconsciemment.

Comment en êtes-vous arrivée à composer pour le cinéma et la télévision ?
Quand j’étais au conservatoire, j’ai fait une rencontre déterminante avec le compositeur Armand Amar (Indigènes, Belle et Sébastien, Un sac de billes…) qui cherchait quelqu’un pour l’écriture (arrangement et orchestration) d’un projet. J’ai alors commencé à travailler avec lui. Une relation d’amitié qui s’est construite et développée. En plus d’une grande entente musicale. Au fil des années, il me demandait des musiques additionnelles, des chansons. Une collaboration qui s’est étendue et amplifiée. En parallèle, j’avais aussi des projets de compositions pour d’autres personnes. Le travail appelle le travail. Le réseau se construit de cette manière.

« Je veille aussi à ce qu’il y ait une bonne entente entre tous les musiciens »

Qu’est-ce qui vous convainc d’accepter un projet et, ensuite, quelles sont vos étapes de travail ?
Plusieurs facteurs. Tout d’abord, la rencontre avec le réalisateur ou la réalisatrice. La rencontre humaine est importante. Puis, le scénario. Lire le scénario en amont, nous permet de savoir si nous sommes la bonne personne pour composer la bande-originale d’un film et ce que nous pouvons apporter en tant que compositeur.rice au projet.

Après la rencontre et la lecture du scénario, nous échangeons avec le ou la cinéaste autour de la musique pour savoir si ses idées et mes idées s’accordent, pour évoquer des références, des couleurs. Puis, j’essaie des choses, maquette des musiques, fait écouter mes propositions au réalisatrice ou la réalisatrice et nous échangeons ensemble pour construire ensemble la BO. Toutes les musiques, cette première phase de travail, je la réalise seule avec ordinateur. Aujourd’hui, nous devons présenter des maquettes afin de les faire écouter avant enregistrement. Nous réalisons les musiques avec des instruments virtuels. Même s’il y a un orchestre, nous les faisons écouter en faux, ce qu’on appelle des samples. La phase de maquettage n’est pas évidente. Il est vrai que j’ai hâte de passer à l’enregistrement.

Néanmoins, ce que je fais pour ramener un peu de vivant, c’est que j’enregistre des morceaux que je joue avec mon alto et que je superpose après à la maquette. Je joue aussi les guitares. Même si je vais les faire réenregistrer par de vrais guitaristes dans de vraies conditions de studio. J’aime le contact avec les instruments quand je travaille et, même dans le résultat de la maquette, c’est plus expressif. Je conseille d’ailleurs à toute personne voulant faire de la composition de s’exercer sur un ou plusieurs instruments.

Pour l’orchestration, j’ai déjà un groupe de musiciens favoris. On constitue des équipes. Soit je le fais moi-même, soit je fais appel à des régisseurs qui peuvent constituer des équipes. Avec les années, j’ai réussi à créer un réseau de musiciens extraordinaires. Donc, ça me fait plaisir de les retrouver en scène. Je les appelle en priorité. Je veille aussi à ce qu’il y ait une bonne entente entre eux. Parce qu’on peut avoir des musiciens merveilleux, s’il y a pas la connexion entre eux, cela ne sert à rien. Parfois, il faut composer l’humain et le côté performance musicale.

Avez-vous des instruments de prédilection et qui reviennent régulièrement dans vos compositions ?
J’ai des instruments de prédilection, oui. Comme je l’évoquais tout à l’heure, il y a les clarinettes, les clarinettes basses, le basson, l’alto. Je m’aperçois qu’il y avait toujours un petit solo de basson ou d’alto, avant. Désormais, je fais attention à ne pas tomber dans un automatisme. J’aime la flûte et, parfois, je vais spontanément choisir la flûte basse ou la flûte alto qui sont des flûtes plus graves. J’essaie de ne pas en faire une règle absolue (rire).

« Je pense le texte d’un point de vue musicale et rythmique »

Vous avez composé la musique et les paroles de la chanson « Mia Song » (vidéo 1, ci-dessous) pour le film « Mia et le Lion Blanc » (vidéo 1, cide-ssous) avec le compositeur Armand Amar et l’artiste Gunnar Ellwanger. Racontez-nous cette collaboration sur la création de cette chanson…

Armand m’a proposé de composer une musique pour le film. J’aime beaucoup cet exercice de créer des chansons. Au départ, j’avais une sorte de pudeur, un peu le syndrome de l’imposteur. Je me demandais à partir de quand on pouvait se considérer comme autrice. Mais ce fut intéressant de travailler sur cette chanson. […] Je pense le texte d’un point de vue musicale et rythmique, sur la prosodie. Je ne saurai pas l’expliquer mais il y des mots qui dans mon oreille vont sonner faux ou pas fluides. J’écoute beaucoup de musiques anglophones, c’est même presque plus spontané donc, ça n’a pas été compliqué pour moi d’écrire la chanson en anglais. En général, pour les chansons, je souhaite qu’elle reflète l’esprit d’un film. Souvent, pour les musiques de films, nous travaillons à l’image mais pour la chanson l’angle d’approche est différente.

[…] Toutefois, j’ai pu voir le film entier. Dans le processus, ça aide pour savoir ce que les images nous inspirent.

Je savais que Gunnar allait chanter le morceau alors j’ai gardé ça dans un coin de ma tête au moment de la composition. Gunnar a une couleur très folk. Je savais que ça allait lui correspondre. Après, ce qui est important c’est de choisir avec le chanteur la tonalité. C’est au demi-ton près que la voix se sent à l’aise, ça change sur l’interprétation.

Ce n’est pas votre première collaboration avec Armand Amar et Gunnar Ellwanger, vous avez aussi travaillé ensemble sur d’autres films tels que « Donne-moi tes ailes », « Mystère » et « Le Loup et le Lion Blanc ». De quelle façon s’imprègne-t-on de ces univers « animaliers » pour composer des BO ?
Le défi est surtout de se renouveler. Armand a eu une phase de films dans une thématique animalière/enfance forte. L’enjeu est de faire de nouvelles propositions. Mais comme chaque film est unique, a ses propres besoins, ça se fait naturellement…

« Le rôle des monteurs et des monteuses est important dans la construction d’une BO »

Vous avez également collaboré avec le réalisateur Jan Kounen sur le film « Mon Cousin ». C’est un cinéaste avec un style cinématographique singulier. Parlez-nous de votre rencontre…

Je suis arrivée très tardivement sur ce projet avec un film qui était déjà monté. Ce qui m’a beaucoup aidé, c’est que je connaissais déjà la monteuse, Anny Danché, avec qui j’avais travaillé dans le passé. Le rôle des monteurs et des monteuses est important dans la construction d’une BO. Ils peuvent être plus ou moins présents. Anny, elle, est présente dans ce processus et elle est aussi force de propositions notamment sur où commencer la musique et où elle se termine. Elle n’hésite pas non plus à donner des références. C’est un travail d’équipe. Avec Jan, c’était une belle rencontre. C’est un homme profondément humain, intéressant et passionné par le 7ème art. J’adore son cinéma. Donc, lorsque ça se passe de cette manière, c’est agréable.

Mon Cousin était une comédie mais dans la musique, il n’y avait pas tant de comédie que ça. Il y avait plutôt une recherche de nostalgie. Une fois que l’ambiance avait été quadrillée, ça a été simple.

« Ce qui a marqué ma jeunesse, ce sont les musiques de Disney »

Avez-vous des compositeurs qui ont influencé vos choix musicaux et vous inspirent quotidiennement dans votre travail ?
J’ai vraiment des influences multiples. Mes premières accroches musicales ont été les BO de John Williams. J’adore également le travail de Johann Johannsson sur ces films avec Denis Villeneuve. Il y a une alchimie entre musique et image qui est magique. Ils ont réussi à tendre vers ce à quoi nous aspirons tous, car nous faisons de la musique au service de l’image, à savoir chercher cette alchimie, cette musique sur-mesure. J’aime aussi la musique classique. J’aime autant la musique orchestrale, que la musique plus minimaliste. En musique, j’écoute également de tout.

Ce qui a marqué ma jeunesse, ce sont les musiques de Disney, les musiques d’Aladdin, de La Petite Sirène et même Hans Zimmer avec Le Roi Lion. Dans ma génération, nous avons eu la chance d’avoir des BO encore d’actualités, qui sont belles, qui ont des mélodies. Ça a bercé mes oreilles, mon enfance et, bien entendu, mon imaginaire.

Vidéo 1 – Mia’s Song




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