[CRITIQUE] – LA VOIE ROYALE : L’AVENTURE GLORIEUSE ET ÉPINEUSE DES GRANDES ÉCOLES

Retour au cinéma pour le réalisateur Frédéric Mermoud, après sept années d’absence. Son nouveau film, La voie royale, dresse le portrait magnifique d’une jeune campagnarde dans les rangs d’une prestigieuse école de mathématiques. Entre désillusions, échecs et abandons, La voie royale est aussi le récit sublime et émouvant d’une jeunesse éprise d’un rêve nouveau : changer le monde. Mais il faudra des sacrifices et beaucoup de larmes pour y parvenir.

Sophie Vasseur contre le reste du monde

De sa campagne, Sophie Vasseur observe les difficultés d’un milieu ignoré de tous et pourtant fondamental au bon fonctionnement de la société. Alors que ses parents, éleveurs, ne parviennent plus à joindre les deux bouts avec, en cause, une politique européenne de plus en plus restrictive et complexe, Sophie décide d’abandonner la ferme et de rejoindre l’école Descartes à Lyon, pour y étudier les mathématiques et la physique. Poussée par son professeur de lycée, elle découvre alors l’univers de l’excellence dans tout ce qu’il est : violent et fascinant. Violent par la discipline imposée, la rigueur excessive, les nombres d’heures de travail acharné – où l’épuisement se traduit souvent par des pleures sacrificiels – et ses professeurs aux verbes parfois brutaux. Fascinant dans la complexité des élèves qui animent les lieux entre ambitions et arrogances mal placées (drôles la plupart du temps, avouons-le, car Fréderic Mermoud n’hésite pas à jouer sur les stéréotypes pour offrir à certains protagonistes secondaires une vraie bouffonnerie attachante) mais aussi une forte bienveillance. Il règne dans ce huis-clos glorieux une générosité à toute épreuve. Bien qu’il y ait quelques exceptions, tout le monde semble se tirer vers le haut. C’est beau à regarder, même si ce microcosme de l’entre-soi est souvent autodestructeur dans l’avenir. Car l’entre-soi mène inévitablement à une élite auto-centrée qui se noie dans sa mégalomanie, se perd dans sa quête de pouvoir.

Néanmoins, La voie royale s’adonne à des moments de bravoure touchants, où la solidarité prime sur les préjugés. La mixité sociale n’est en effet jamais un réel problème, bien que son héroïne complexe sur ses « origines » au point de l’emprisonner dans ses propres tourments. Toutefois, la narration du film ne se mélange à aucun misérabilisme ou pathos. Si le milieu social de Sophie Vasseur est sujet à une ou deux blagues, un ou deux problèmes, jamais les autres élèves ne la rejettent pour ce qu’elle est, ni se moquent de sa condition sociale. Sophie est intégrée. Descartes est une famille. Cela on le ressent. Cependant, l’école la poussera dans ses retranchements, comme tous les autres élèves de sa promotion.

C’est là que Frédéric Mermoud touche au splendide. Les pleurs, la souffrance intérieure, l’abandon, le cinéaste raconte plus qu’une histoire banale d’ascension sociale, mais la façon dont nous sommes capables de nous transcender pour devenir une meilleure version de nous-mêmes et devenir plus qu’une étoile, mais un véritable instrument du changement. L’effort est la douleur de la liberté. La clé de la réussite ?

Pour d’autres, c’est une vision différente qui s’impose à eux. Le film va alors interroger sur le prix de l’excellence. À travers le personnage de Diane Le Goff (Marie Colomb), La voie royale questionne sur le fonctionnement de ces écoles et l’avenir qu’elles doivent attribuer à ses étudiants en tant qu’êtres humains. « On est censé apprendre plein de choses mais ça ne me nourrit pas. […] On est pris dans un système. J’ai même le sentiment que je régresse. […] Faire partie de l’élite, ce n’est pas une vocation » assène Diane. C’est là toute l’essence du film, la liberté. Et c’est par les arts qu’elle trouvera cette liberté. Ce n’est pas un hasard si Frédéric Mermoud choisit l’art comme porte de sortie. Car les artistes ont cette fantaisie, cette fraîcheur, cette témérité, cette humanité authentique qui manque aux élites. La fantaisie d’oser, la fraîcheur du libre arbitre, le courage de dénoncer, l’empathie nécessaire pour comprendre les sentiments de désespoir, de peur, qui peuvent habiter l’autre. Une évolution inattendue pour ce personnage classé parmi les meilleurs de sa promo et avec des positions tranchées, notamment sur les Gilets Jaunes qu’elle qualifie de mouvance d’extrême droite. Est-ce l’amour ou l’éveil de l’art qui l’ont conduite à ouvrir les yeux ? Diane devient alors le personnage anti-thèse du film. Elle révèle toute l’absurdité de ces écoles, repliées sur elles-mêmes, de ces élèves dont le seul but est de faire partie de l’élite. Et cette aspiration nouvelle, transpirera de fait sur Sophie dont les objectifs trouveront enfin une finalité.

Vous avez le don de changer le monde !

« Il y a cette phrase que j’ai vue en arrivant dans le hall, « Vous avez le don de changer le monde ». Et c’est drôle parce que j’ai d’abord trouvé ça beau et lorsque j’ai vu le nom des anciens élèves qui font la fierté de LIX, comme Patrick Drahi ou Bernard Arnault, je me suis dit que pour moi ce n’était pas des modèles. Ils ont changé quoi ? Ils ont compris la finance mais ils ont contribué à quoi ? A part façonner un monde qui marche au profit et qui va crever. […] Ce monde, il va falloir qu’il change et moi, je veux en être » c’est par cette déclaration que Sophie répond à l’examinateur sur sa motivation à vouloir rentrer à Polytechnique.

Par cette tirade destructrice, le réalisateur Frédéric Mermoud lance un espoir. L’espoir d’une jeunesse – provenant aussi de l’élite – déterminée à faire bouger les lignes. Plus qu’un rêve, c’est une volonté. À ce moment précis, dans le regard de Sophie, il y a une détermination sans faille. C’est désormais une jeune femme qui embrasse pleinement son destin, dans une conclusion qui ouvre le champ des possibles.

Conclusion

Bien que classique sur la forme, La voie royale est intéressant dans le portrait qu’il dresse de son héroïne en opposition à cette élite jeune à l’avenir tout tracé. Frédéric Mermoud ne s’autorise aucun compromis, évoque la complexité d’une élite solidaire entre elle (mais en sera-t-il ainsi avec le commun des mortels ?), affiche les échecs avec sincérité et dénonce ouvertement, dans un dernier acte l’inutilité de certains milliardaires. Un film qui a le courage de ses opinions.  

 La voie royale le 9 août au cinéma.

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