[INTERVIEW] – LE SYNDROME DES AMOURS PASSÉES : ENTRETIEN AVEC LES CINÉASTES ANN SIROT ET RAPHAËL BALBONI

« Le syndrome des Amours passées » d’Ann Sirot et Raphaël Balboni est une véritable ode à l’amour et à la liberté. Un film délicieux, délicat, où un couple se retrouve confronté à un mystérieux syndrome, s’ils veulent réussir à avoir un enfant, ils devront recoucher avec leurs ex respectifs. Une odyssée sentimentale cocasse, entre rires et émotions, à retrouver le 25 octobre au cinéma.

Rencontre avec les deux réalisateurs, Ann Sirot et Raphaël Balboni.

Racontez-nous la genèse de ce projet et de cette histoire singulière dans laquelle un couple doit recoucher avec leurs ex pour avoir un enfant ensemble ?
Ann Sirot : C’est venu de plusieurs envies conjointes. L’envie d’écrire un film qui mette en scène un couple gentiment traditionnel, hétéro, qui se retrouve dans une aventure qui va les pousser à renoncer à une forme d’exclusivité sexuelle. Cela nous intéressait. Puis, nous aimons les comédies fantastiques telles qu’« Hibernatus » pour citer un exemple, qui promet une comédie populaire et qui va permettre, par un postulat fantastique, d’être un support de comédie. En mettant ensemble ces deux envies, nous avons abouti à imaginer ce syndrome qui permet de traiter à la fois des sujets qui nous intéressent, tout en entrant par la grande porte de la comédie populaire. Nous voulions un film qui parle à tout le monde.

Raphaël Balboni : Ce qui nous amusait c’est cette double injonction paradoxale : s’ils veulent un enfant, ils doivent renoncer à un être un couple exclusif, s’ils veulent rester un couple exclusif, ils doivent renoncer à avoir un enfant. Ce jeu les coince. Ils sont dans un dilemme cornélien. De là, nous pouvions créer une multitude de situations, dont des situations cocasses qui conduisent aux rires et à la comédie.

Dans le film, vous abordez la sexualité avec une liberté de ton assez inédite. Est-ce que ce film est aussi un moyen de crier à l’ouverture d’esprit ?

A.S : Peut-être que la manière la plus juste de le dire pour nous, serait de dire que c’est un appel à inventer des couples et des familles qui nous ressemblent. Ce qui n’est pas pour autant un rejet des modèles classiques. Pendant une projection, une femme nous a interpellés pour nous dire qu’elle ne se verrait jamais faire l’amour avec un autre homme que son mari. Et il n’y a aucun problème. Au contraire. Quand nous regardons dans la réalité de nos existences, nous sommes tous des êtres atypiques. Les couples conformes sont des couples singuliers, avec des agencements identitaires complexes, et nous devons créer un espace de réflexion qui soit aussi singulier que nos identités. C’est ça que nous avons voulu transmettre dans le film.

Crédit photo : JC Guillaume

« Ce syndrome leur permet de dire tout haut, ce qu’on ne dit jamais » – Raphaël Balboni

Malgré tout, ça met le couple à rude épreuve…
R.B : Une fois que nous avons pitché le film, une fois qu’ils ont tous les deux recouché avec leur ex, que se passe-t-il ? C’était tout l’enjeu du scénario, construire l’arc narratif des deux personnages. La confiance change de camp. Au début, Sandra qui a eu 22 ex, était très à l’aise de les recontacter. Et lui, qui a eu moins d’expérience, avait des complexes. Petit à petit, c’est Sandra qui va devenir inquiète et jalouse, tandis que lui va prendre confiance en lui, jusqu’au moment où le couple clash. C’est une trajectoire que nous voulions pour les deux personnages et nous font parler de plein de choses.

A.S : Nous sommes intellectuellement et émotionnellement pas au même endroit. On peut intellectuellement avoir intégré que notre conjoint.e n’est pas une chose, n’est pas quelqu’un qui nous appartient, dont on peut contrôler les faits et gestes, pourtant, force est de constater que ce n’est pas si évident comme aventure de bien vivre le fait que notre partenaire vive de la sexualité ailleurs. Sandra est intellectuellement prête. Néanmoins, émotionnellement, elle ne suit pas totalement. Il y a une incitation à l’ouverture mais nous voulions surtout montrer la difficulté que c’est de vivre ça.

Mais ils s’aiment profondément… Et il faut beaucoup d’amour pour parvenir à accepter une telle situation.
A.S : Oui, c’est une des choses qui revient souvent lors des avants-premières, leur amour. C’était chouette de voir les gens en joie devant cette relation, qui est effectivement une relation où il y a de l’espace à la communication. On transmet aussi quelque chose de l’intimité, qui repose dans la qualité du dialogue. On est dans une relation dès lors qu’il y a du dialogue. Un vrai dialogue où on ne cherche pas simplement à rassurer l’autre en lui disant qu’avec un autre, ce n’était pas bien, mais en confiant la vérité, ce qu’on ressent, quitte à dire des choses qui pourraient blesser l’autre.

R.B : Ce syndrome leur permet de dire tout haut, ce qu’on ne dit jamais. C’est un projet qu’ils ont ensemble et ils pourront parler concrètement de ce qu’il se passe. C’est ce qui fait la beauté de leur relation.

« La complexité à filmer le corps, c’est quelque chose qui nous captive beaucoup » – Ann Sirot.

Les scènes de sexe dégagent beaucoup de poésie, tout y est magnifiquement suggéré à chaque fois. Comment les avez-vous pensées ? Quelles étaient vos ambitions de mises en scène sur ces séquences-ci ?

R.B : Nous avons très vite décidé de ne pas montrer des scènes de sexe de manière graphique, explicite, classique. Nous voulions décaler la chose et montrer le désir, la sensualité, la volupté autrement, par des images, par des sons et des chorégraphies. De suite, nous nous sommes tournés vers Denis Robert, chorégraphe et danseur avec qui nous avons travaillé sur d’autres films. Avec lui, nous avons fait des scènes de workshop, avec le chef décor et le costumier, pour amener des éléments. Le chef décor, Julien Dubourg, nous a parlé d’un vernissage où il était. Il y avait du plastique au sol et ça gonflait en formant des tubes. Cette installation de Simon Loiseau, nous l’avons empruntée pour la tester.

Nous l’avons utilisée dans la scène où Sandra retrouve Tarek dans un local à vélo, elle va regonfler son pneu et d’un coup, ils vont être dans un endroit où il n’y a que des chambres à air. Nous avons transformé l’œuvre en en faisant des chambres à air, et Denis Robert a pu faire danser les acteurs dans cet environnement. Pour chaque métaphore, nous avons travaillé pour trouver des univers différents.

C’est également un film sur le rapport au corps…
A.S : La complexité à filmer le corps, c’est quelque chose qui nous captive beaucoup. Le corps, la nudité, ce sont des choses très tabous dans notre société. La plupart des corps nous que nous voyons, ce sont des mannequins pour la publicité, et ce sont généralement des corps très stéréotypés. Nous, nous voulions montrer des corps plus quotidiens, plus normaux, plus poilus éventuellement. D’être dans un rapport au corps plus doux, d’être dans un rapport naturel et acceptant.

J’aime beaucoup la pièce où sont affichés toutes les conquêtes et les ex de chacun des personnages. Parlez-nous de ce lieu et de sa conception…

R.B : Nous ne voulions pas un lieu trop réaliste et que ça raconte leur intérieur mental. Petit à petit, le chef décorateur est venu en s’inspirant d’une plasticienne, et voulait ce côté rond, sans angle, le côté blanc et plâtre. Il nous fallait un endroit où, lorsqu’un des deux personnages a couché avec un de ses ex, ils puissent cocher, voir que c’est fait et donc un rapport visuellement que nous devions révéler avec des ampoules. C’est comme un tableau à remplir, un objet avec lequel les acteurs auraient un rapport organique, qu’on les voit écrire et qu’il y ait aussi un rapport comique à ce lieu.

A.S : Cet environnement existe dans tous nos films. Il y a toujours un espace comme celui-ci, un espace mental. Dans un de nos courts-métrages, où nos personnages allaient dans une sorte de salle d’archives où ils classaient et analysaient leur dispute. Nous sommes repartis de ce décor. C’est important pour nous de créer un espace hors fiction dans nos œuvres, où les choses se disent et se fabriquent.

Ce n’est jamais évident de concevoir un duo dans une comédie sentimentale. Comment s’est composé ce duo formé par Lucie Debay et Lazare Gousseau ?
R.B : Nous avions vu Lazare dans le film « Banden Banden », et nous l’avons trouvé très drôle. Puis, il avait ce rapport à la masculinité qui nous intéressait, une certaine fragilité, une manière de parler de ses complexes de façon amusante. C’est après avoir travaillé avec Lucie sur « Une vie démente », que nous avons eu envie de retravailler avec elle et nous avions aussi en vue toutes les possibilités qu’elle aurait pu apporter sur Syndrome. Elle amène une émotion forte quand elle joue.

Il y une belle complicité entre eux. Et, également, beaucoup de silences parfois. Des silences qui sont rares dans le cinéma d’aujourd’hui…
A.S : C’est dû à notre manière de tourner avec des prises très longues d’une quinzaine de minutes. Ça permet aux acteurs de sortir parfois des rails, mais ils savent que ce n’est pas grave d’être à côté. Ils ont le temps de revenir à la scène, aux balises que nous avons fixées. On laisse du temps à ces moments de silence, ils peuvent les habiter complètement, les laisser durer, on est en train de capter une manière qu’on pourra venir piocher pour composer la scène, ensuite au montage. Parfois, un silence vaut mieux que des dialogues.

Le syndrome des Amours passées, le 25 octobre au cinéma.

Synopsis : Rémy et Sandra n’arrivent pas à avoir d’enfant car ils sont atteints du « Syndrome des Amours Passées ». Pour guérir, il n’y a qu’une seule solution : il doivent recoucher une fois avec tou.te.s leurs ex.

Casting : Lucie Debay, Lazare Gousseau, Florence Loiret-Caille, Florence Janas, Nora Hamzawai, Hervé Piron, Alice Dutoit, Ninon Borséi…

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