[INTERVIEW] – RIVIÈRE PERDUE – CONVERSATION ARTISTIQUE AVEC BRUNO DEBRANDT : « Ma crainte sur Caïn était d’être démasqué par les non-valides »

Crédits : © Manuelle Toussaint

Ils seront tous les deux à l’affiche de la nouvelle mini-série de TF1 « Rivière-Perdue », Bruno Debrandt et Jean-Michel Tinivelli explorent la télévision depuis plus de vingt-ans. Des parcours différents, mais une vision commune de leur métier. Ensemble, ils reviennent sur la manière dont ils perçoivent le métier d’acteur, la façon dont ils s’approprient des univers et des personnages, mais aussi comment ils appréhendent un tournage. Première partie avec Bruno Debrandt.

« L’incarnation, pour moi, est toujours éphémère »

Pour vous, c’est quoi être un acteur ? Quelle définition vous en donneriez ?
Pour moi, un acteur est fondamentalement un témoin de son temps et un conteur. Il a la même place qu’un griot en Afrique, par exemple. Un acteur doit être un résonateur, savoir exactement ce qu’il se passe dans sa société, dans son époque, et le retraduire à travers son art. Après, il y a l’acteur d’aujourd’hui. Il a un rôle différent de celui de toujours. Il a davantage, à l’heure actuelle, une mission de divertissement. Les temps sont tellement difficiles, durs, âpres, angoissants en ce moment, que l’acteur a désormais un devoir de mesurer sa gravité. Parfois, l’acteur peut avoir une mission un peu grave mais, ces derniers temps, nous avons besoin de divertir les gens. Sans pour autant oublier ses convictions.

Récemment, on a reproché aux artistes de ne pas prendre position sur certains sujets qu’on n’évoquera pas mais, pour vous, est-ce qu’un artiste doit forcément donner son avis sur les sujets politiques et sociétaux, est-ce que cela doit faire partie de sa mission ?
Molière était un critique acharné et extrêmement pointu et drôle de sa société, les auteurs et les acteurs donnent leur avis par le truchement des textes et des personnages. Ensuite, dans l’ère d’aujourd’hui, aller se promener sur les plateaux de télévision ou de radio, et d’y aller de son petit commentaire, je ne suis pas pour. C’est délicat. Bien sûr, n’ayant pas ma langue dans ma poche, si on me pose des questions, j’y répondrais. Toutefois, je vais le faire prudemment car les propos peuvent être transformés et cela peut également avoir un impact imprudent. Comme la parole politique. La mission d’un politique est de faire de la politique, il est alors en charge de faire son métier de commentateur et de législateur. En revanche, commenter à titre personnel son avis, je ne pense pas que ce soit sa mission. L’acteur et le politique sont assez proches, finalement. Il y avait la politique du théâtre et la politique du parlement. Le théâtre était un autre parlement.

Deux rôles iconiques vous sont désormais attribués par le grand public, celui du Commissaire Brémont dans « Engrenages » et celui de Caïn dans la série du même nom. Quand on incarne des personnages sur de longues périodes comme ceux-là, est-ce difficile de s’en détacher ? Et d’arriver à tourner la page ?

Tourner la page, non. Un acteur, c’est quelqu’un qui endosse un costume et je suis un fervent de la distanciation. L’incarnation, pour moi, est toujours éphémère. Je me débarrasse facilement du costume d’autant que, dans des séries emblématiques comme celles-ci, j’ai eu le temps de traverser les personnages pendant des années. On explore tout le spectre du personnage. J’ai même envie de dire que c’est bien de pouvoir déposer le costume et en enfiler un nouveau. C’est notre métier d’exploiter, de vivre des aventures à travers des personnages. Donc oui, c’est assez facile de tourner la page et c’est même sain, nécessaire.

Image : Bruno Debrandt dans le rôle du Commissaire Brémont dans « Engrenages ». Un rôle qu’il a incarné pendant 10 ans.

« Être bankable, ça épuise les gens »

Est-ce qu’on à peur que les gens ne vous appellent plus car vous êtes estampillé ou peur de ne pas retrouver un rôle aussi fort ?
Non. C’est une inquiétude présente, légitime. Aujourd’hui, je ne pense pas que j’endosserai de nouveau le costume d’un personnage pour une récurrence si longue car nous ne savons jamais quand ça s’arrête. Dès lors, vous pouvez vous enfermer dans un temps de travail et de production, et il y a alors plus de places pour le reste. Je tiens à pouvoir explorer tout un tas de choses. Je préfère privilégier les mini-séries ou les unitaires. Sur l’enfermement, c’est une crainte permanente car c’est notre culture française. C’est un réflexe franco-français. Ce qui n’est pas le cas chez les anglo-saxons, par exemple. J’ai eu de la chance mais je pense que c’est surtout une façon d’attraper ces personnages-là, d’essayer de ne pas les rendre hermétiques, pas simplement héroïques, mais qu’ils soient universels. Je ne me préoccupe pas du reste. Ce n’est pas de la frime. Ça fait partie de notre mission. Puis, il est difficile de rester enfermé dans un personnage comme Caïn car, dès que je me levais de mon fauteuil, que je quittais son arrogance, j’étais déjà un autre acteur. C’était un personnage très dessiné, l’acteur était donc assez libre. […] Je réfléchis souvent à la disparition de l’acteur. Un comédien doit être au service d’un projet. Le comédien ne doit pas être la tête de gondole que l’on doit reconnaître. Être bankable, ça épuise les gens. Ce sont des considérations purement économiques, qui sont compréhensibles pour monter les projets, mais dont on peut se défaire. Je n’ai jamais eu la sensation d’être enfermé quelque part. Je construis mon parcours aussi comme cela. La seule crainte que j’ai, c’est le temps. Si vous faites une saison complète au théâtre, avec un magnifique projet, on peut avoir du mal par la suite à raccorder les wagons au cinéma ou à la télévision.

« Je choisis souvent mes projets en fonction des endroits où je vais tourner »

Au cours de votre carrière, vous avez eu la chance de pouvoir tourner au cœur de très belles régions de France. Dans Rivière-Perdue, la série a pour décor les Pyrénées-Orientales. L’environnement peut jouer un rôle clé dans une série ou un film. Ici, c’est d’ailleurs un personnage à part entière. Dans votre travail d’acteur, comment s’approprie-t-on un environnement ? Est-ce que vous prenez le temps en amont, par exemple, de le ressentir, de vous en imprégner ?
C’est une de mes façons de travailler et c’est très important pour moi. Dans la fabrication, dans l’immersion de l’histoire et du personnage, j’attache un soin au costume, en termes de tissus (Est-ce que c’est propre ? Usagé ?) et donc, comment il s’inscrit dans un territoire ? C’est pour cela que j’adore « Le Voyageur » parce que ça fait partie du cahier des charges, de l’ADN de la série. C’est un voyageur, il va au contact des autres et il traverse des territoires qu’il ne connaît pas. Ce sont, à chaque fois, des voyages initiatiques. Le héros c’est la région, les gens qui s’y trouvent et ce qu’ils y vivent. Le personnage n’est là que pour être un miroir, un reflet. Si l’acteur ne se glisse pas parfaitement dans son décor, il est comme une erreur. J’y attache beaucoup d’importance. Ça rejoint ce que je disais sur la disparition de l’acteur. Sur « Rivière-Perdue », Bruno Debrandt doit disparaître pour être ce père de famille dont la fille a disparu, qui vit reclus dans les bois, à chercher sa fille, en rupture avec la société et sa famille parce qu’il n’a plus qu’une obsession. Et ça, c’est une inscription dans la nature, dans le territoire. […] Si j’en ai les moyens, je viens quelques jours sur place, avant le tournage. Quand j’ai des journées off, je pars en immersion. Dans les Pyrénées-Orientales, j’ai fait des marches, à l’aveuglette, de 15km, je revenais fracassé, la nuit, en ayant perdu mon chemin. C’est ma façon de m’imprégner. Et c’est une manière, encore une fois, de disparaître. M’inscrire dans la nature, dans un décor, une région, ou des lieux (châteaux…), c’est me débarrasser des angoisses d’acteur et d’égos. Je disparais dans une histoire et un décor, et c’est ça qui vous occupe. […] Je choisis souvent mes projets en fonction des endroits où je vais tourner.

On appréhende l’environnement mais aussi les objets. Dans Caïn, vous jouiez un policier en fauteuil, un accessoire que vous aviez déjà eu l’occasion d’utiliser en 2003 dans le court-métrage « Pensées ». De quelle manière on s’approprie un tel objet et les difficultés qui vont avec ?

Ce n’était pas une difficulté mais, au contraire, une diversion. Une des principales qualités de l’acteur doit être l’adaptation et doit développer plusieurs capacités. J’estimais important d’entretenir tout un tas de compétences : grimper, conduire tous types de véhicules, avoir une dextérité avec tous les objets que je manipule, etc. Cet engagement que j’ai à manipuler mes objets et à les maîtriser, me permet d’être concentré sur ça, d’acquérir aussi une vraie crédibilité. Ma crainte sur « Caïn » était d’être démasqué par les non-valides. Ça a été un débat permanent dans la production de la série. Ce n’est pas de l’orgueil, c’est une histoire de disparition et de qualité du geste. Il faut que le geste soit juste pour que le reste suive. C’est plutôt une façon d’aborder mon travail. Ce n’est donc pas une difficulté, c’est une chance.

Image : Bruno Debrandt dans le rôle du Capitaine Fred Caïn (2012-2018).

Comme le disait l’adage : « C’est dans la contrainte qu’on trouve la liberté ». Ce sont dans ces contraintes-là, cette concentration et cette acuité sur les objets, que je vais me débarrasser de tout un tas d’autres inquiétudes et angoisses, et que je vais être le plus authentique possible.

Dans « Rivière-Perdue », vous incarnez un père de famille dont la fille a disparu depuis 5 ans. De quelle façon, on se glisse dans la peau d’un père anéanti par la disparition de son enfant, désormais reclus ? J’imagine qu’être papa aide à ressentir un peu la douleur qu’on peut avoir…
Bien-sûr. Avoir des enfants, c’est aussi une façon de me détourner de moi-même, de mes histoires d’égos, de ma solitude d’acteur, de mon obsession de carrière, toutes ces choses qui ne m’ont jamais parlé. Je suis ancré dans la vie. Avoir des enfants, c’est être au plus près du sensible, de la poésie, de l’invention, du génie de l’enfance, de l’innocence, du rire permanent. La gravité et le sérieux qu’exigent parfois mon travail, eux, viennent contrebalancer ça et me détendent. C’est pareil pour les émotions. Il est évident que d’avoir des enfants, c’est être au contact des émotions. Vous avez toujours peur pour eux. Envisager qu’ils disparaissent ou qu’on leur fasse du mal, c’est tellement terrifiant que oui, lorsqu’on doit incarner un personnage qui a perdu son enfant, ce n’est plus difficile de le transposer, de faire mon travail et de transmettre des émotions.

Des tournages, vous en avez vécu plusieurs. Qu’est-ce qui vous plaît dans l’ambiance d’un tournage ? Et comment était celui de « Rivière-Perdue » ?
« Rivière-Perdue » répondait justement à ce que j’attends d’un tournage. C’est-à-dire une aventure de troupe – c’est mon éducation au sport et au théâtre qui parle – j’ai toujours eu besoin d’être avec les autres. J’attends donc une ambiance de troupe. Que tout le monde aille au front ensemble, avec le même objectif, avec leur différence, qu’on se rencontre, qu’on se parle, qu’on se chamaille, etc. C’est ça qui me rend heureux et compense la nécessité de la solitude de l’acteur. Ici, j’ai été gâté. Je suis tombé sur une série où je ne connaissais presque personne. J’ai rencontré une nouvelle famille et je me suis régalé. « Rivière-Perdue » est une série chorale avec beaucoup d’acteurs, de trois générations, et nous passions notre temps à parler, à échanger, sur la vie, des réseaux, etc. Cette rencontre de générations est rare. Nous avons cette chance dans notre métier, d’être réinterrogés, remis en question par des jeunes comédiens. C’est à mon tour d’être tourné vers ces jeunes gens qui m’offrent une toute nouvelle vision du monde. Un vrai bonheur ! Nous étions vraiment comme une famille. Ce n’est pas une expression à la mode, c’était réellement le cas. Nous étions tous en immersion dans une région, dans des maisons d’hôtes dans lesquelles nous sommes restés si longtemps que les propriétaires devenaient nos oncles, nos tantes. Ils nous choyaient, nous recevaient à des heures pas possibles pour nous faire une omelette (rire).

« Rivière-Perdue » a énormément de qualités scénaristiques. C’est une série qui aussi ose des choses. Quand on accepte un projet en tant qu’acteur, il faut accepter parce que les personnages ou l’histoire nous touchent. Qu’est-ce qui vous a convaincu ici ?
Je voulais rencontrer le réalisateur, Jean-Christophe Delpias. Puis, pour une énième série de disparition, il y avait une écriture différente, concentrée sur les couples, les familles, les dégâts causés par cette tragédie. Et on rouvre la plaie avec une jeune fille qui réapparaît mais pas la seconde. Ce que je trouve prodigieux sur cette série, c’est qu’ils accompagnent tous les personnages, quels qu’ils soient, du début à la fin. Aucun personnage ne se démarque des autres. Ça fait une vraie série chorale avec une véritable photographie du drame qui s’est passé. C’est remarquable. La réalisation accompagne ça brillamment. Puis, il y a plein de rebondissements, cette enquête qui va dans une impasse et où les cartes sont perpétuellement rebattues. Il y a une vraie proposition, une vraie exigence scénaristique. C’était très agréable de participer à ce projet.

« Rivière-Perdue », dès le 11 janvier sur TF1.

Synopsis :
Sur une route sinueuse des Pyrénées, un spectaculaire accident de voiture s’avère miraculeux : la réapparition de Anna, une ado disparue il y a 5 ans. La capitaine Alix Berg et le commandant Balthus sont déployés aux côtés de Victor Ferrer, le chef de la gendarmerie locale, pour se lancer dans une course contre la montre. Retrouver la trace de Lucie, une jeune fille enlevée en même temps qu’Anna et qui, elle, n’a pas réapparu…

Adaptation de la série espagnole « La Caza. Monteperdido » (2019).

Casting : Barbara Cabrita, Nicolas Gob, Jean-Michel Tinivelli, Bruno Debrandt, Odile Vuillemin, Annelise Hesme…

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