[INTERVIEW] – TOUT CELA JE TE LE DONNERAI (FRANCE 2), CONVERSATION ARTISTIQUE AVEC LE COMÉDIEN DAVID KAMMENOS : « Si nous ne partageons pas l’émotion, si nous n’allons pas toucher les autres, il n’y a aucun intérêt »

Acteur magnétique et brillant, David Kammenos distille son talent depuis une quinzaine d’années à la télévision. Chacune de ses apparitions révèle un comédien aux multiples facettes, capable d’une sensibilité rare ainsi que d’un sens du jeu responsable et intelligent. Héros de la nouvelle fiction de France Télévisions « Tout cela je te le donnerai », le comédien au regard vert insondable et perçant, s’ouvre à quelques confidences autour de son métier, entre rencontres, anecdotes et réflexions.

« Petit, j’étais fasciné par les interprètes, par les gens qui s’expriment : acteurs, danseurs, chanteurs »

Pour vous, c’est quoi être un acteur ? Quelle définition vous en donneriez ?
Je ne sais jamais comment attaquer un rôle, quels seront les enjeux sur chaque tournage. La chose que je trouve en commun c’est l’état de jeu. Ou me rappeler qu’il faut « jouer ». De fait, il y a quelque chose de l’ordre de l’enfance qui intervient, se raconter une histoire, à soi déjà, avant de la raconter aux autres et, surtout, d’y croire. Il n’y a pas très longtemps, j’ai vu les filles d’un ami à moi jouer à la Reine des Neiges et, une des petites, était en pleurs. Parce qu’elle a crû à son histoire, crû à ce qu’elle était en train de vivre à ce moment-là. Il y a un endroit dans l’idéal, où l’émotion nous prend. Où l’on se prend aussi à son propre jeu. L’acteur transmet l’émotion. C’est essentiel, si nous ne la partageons pas, si nous n’allons pas toucher les autres, il n’y a aucun intérêt. Émouvoir, c’est mettre en mouvement. C’est donc aller brasser dans le ventre de l’autre.

Être comédien, ça a toujours été une envie ?
Depuis gamin, il y avait cette idée de la scène. J’étais fasciné par les interprètes, par les gens qui s’expriment : acteurs, danseurs, chanteurs. Je ne sais pas si j’avais quelque chose à dire, j’étais trop petit, mais je savais que j’avais les moyens de dire des choses, de les transmettre. J’ai pris un autre chemin et, suite à mes études, j’avais la sensation de simplement gagner du temps, que ce n’était pas ma vie. J’ai enchaîné plein de petits boulots : gardien de refuge, bûcheron… Je faisais le point sur ce que je voulais. Un jour, je suis monté voir une amie maquilleuse pour le cinéma à Paris et nous avons dîné avec une de ses copines actrices. Au cours de la conversation, elle m’a dit de franchir le pas. Un mois après, j’y étais. Une directrice de casting m’a repéré et j’ai fait mon premier film au côté d’Emmanuelle Béart, « La répétition » de Catherine Corsini. On est toujours venu me chercher. À l’époque, je n’avais jamais passé de casting, j’avais l’impression que ce n’était pas ma place. Pour le mannequinat, ce fut exactement pareil. Je courais en soutane dans la Gare de Lyon car je sortais de répétitions, avec un boa autour du cou. Un homme m’attrape par le bras et me dit : « Il y a un défilé pour Yohji Yamamoto demain et il faut que ce soit toi ». C’est un métier particulier le mannequinat. Tous ceux qui se présentent ne sont jamais pris. Les gens qui désirent l’être ne le sont que rarement. La plupart du temps, ce sont des gens choisis dans la rue, par des castings sauvages… Puis, c’est en voyant une de mes photos de mode que le réalisateur de « L’Empire des Loups » m’a découvert et décidé de me donner ma chance. Il y a toujours eu quelqu’un pour me déplacer quelque part, pour m’embarquer dans un projet. Ce sont des rencontres, des hasards…

C’est donc une idée qui traîne depuis l’enfance…
Oui et je pense également qu’il y a une histoire de transmission. Je me rappelle qu’on avait proposé à ma grand-mère, dans les années 30, en Italie, dans la rue aussi, de participer à un film. Elle n’y a pas été. Mais nous avons travaillé ensemble par la suite. Elle a été actrice.

Est-ce que l’exercice du mannequinat, où le regard est important, la posture face à un objectif exigeante, vous a aidé par la suite à mieux capter la caméra dans votre métier d’acteur ?
C’est une question que je me pose encore. Ce n’est pas rien comme expérience, de se laisser regarder. Tout le reste, c’est du contrôle et ça n’a pas grand intérêt à mes yeux. Mais se laisser regarder, c’est une sensation étrange. Un acteur ou non-acteur peut le comprendre, il y a des moments où nous nous cachons, où nous sommes dans nos défenses. Et il y a des jours où c’est plus ouvert. Avec la caméra, ou sur un plateau, ça, ça ne pardonne pas. Quand ça s’ouvre, qu’on se laisse regarder, vraiment, qu’on ne construit pas, ça se ressent. Ce sont des moments qu’on recherche quand on est en confiance.

« Je chéris ces moments en voyant d’autres acteurs jouer, quels imaginaires on voit à travers leurs yeux »

Vos yeux, qui ont énormément de profondeur, ont été un atout dans votre carrière de mannequin et de comédien ?

On m’en parle beaucoup. Même avant le métier, je me rendais compte que les gens voyaient quelque chose. Il est vrai que les yeux, ce n’est pas rien. Je ne sais pas si j’ai le même attachement à mon regard. Ce qui est particulier, c’est que les yeux ne sont pas faits pour être vu, mais pour voir. De fait, c’est troublant lorsqu’on me parle de mes yeux car mes yeux regardent, mais ne sont pas censés être vu. Je ne sais pas ce que l’on voit dans un regard. Voit-on les yeux, un globe oculaire ou le regard ?
Yoshi Oida, metteur en scène japonais avait une réflexion intéressante à ce sujet. Là-bas, il y a la figure de l’acteur qui regarde la lune et de ce point de vue, il disait qu’il y a deux sortes d’acteurs : ceux où l’on se dit qu’il regarde bien la lune tandis qu’on dira de l’autre « que la lune est belle ce soir ». Cet endroit-là m’interpelle. Je chéris ces moments en voyant d’autres acteurs jouer, quels imaginaires on voit à travers leurs yeux.

Crédit photo : John Balstom

[…] Après, nous apprenons des choses, un peu de techniques, les optiques, nous savons si l’œil va être présent, etc. Mais j’aime quand la mise en scène ne passe pas forcément par un gros plan pour aller chercher l’émotion. On peut filmer un personnage de dos ou en plan large et, malgré tout, que l’émotion se lise dans le corps. En tant que spectateur, j’aime bien cet endroit-là, d’être témoin des sensations du corps.

« Bizarrement, je puise souvent des émotions intenses dans la joie »

J’ai trouvé votre interprétation troublante dans « Tout cela je te le donnerai » et la sensation que chez vous, les émotions arrivent avec un naturel confondant. Vous m’avez beaucoup ému d’ailleurs dans ce rôle à fleur de peau. Et justement, est-ce qu’on peut dire de vous, que vous êtes un comédien à fleur de peau ?
Mais avec une peau très épaisse alors (rire). J’ai bien évidemment mes barrières. Il se trouve que l’on me propose beaucoup de rôles où j’ai la place pour ça. Et ce n’est pas si fréquent les rôles masculins comme ceux-là, où il y a de la fragilité. C’est notamment grâce à France Télévisions, d’une grande fidélité avec moi, qui m’emmène à chaque fois sur ce type de rôles, pourtant différents, et m’offre ces belles possibilités pour les émotions. […] Ensuite, c’est un travail d’équipe, avec des gens autour et un réalisateur. Est-ce que vous vous sentez chéri ? Avec Nicolas Guicheteau, le réalisateur de la série, c’était le cas. Je sentais qu’il pouvait accueillir ce que j’avais à proposer. Le deuil me touche particulièrement ces derniers temps et je me pose des questions personnelles. Ça, il a pu l’accueillir et, de mon côté, je lui faisais confiance pour me recadrer au cas où je ne serais pas juste par rapport au personnage.

Où allez-vous puiser des émotions aussi intenses, aussi intimes ?
Beaucoup dans la joie, bizarrement. Parfois, on fait comme si, on joue simplement, et on laisse au spectateur le boulot d être ému. D’autre fois, l’émotion est palpable sur le plateau, dans l’équipe, et si je les emmène avec moi, c’est joyeux. C’est raconter l’histoire. Mais je ne vais pas chercher dans des histoires personnelles.

Est-ce difficile de se replonger dans de telles émotions lorsqu’on doit refaire plusieurs prises ?
Parfois oui, vous ne pouvez plus. C’est aussi une histoire de corps. Il y a un mécanisme qui se met en route. Certains acteurs savent le déclencher. Chez moi, il y a de ça mais je ne sais pas comment je le déclenche. Je connais une actrice qui parvient à pleurer du bon œil, sur commande. C’est fabuleux. Elle maîtrise totalement le rapport corps et émotion. Moi, ce n’est pas ça. Il faut le gérer et ne pas s’épuiser entre deux prises. Il faut accepter, lorsque ça ne sort pas, de repartir à zéro et faire confiance en la mémoire du corps.
Dans le jeu, vous savez que vous jouez, mais pour votre corps, c’est réel. C’est un ostéopathe qui m’a confié, alors que je tournais un film où j’incarnais un tueur en série, que si nous faisions semblant de mourir après avoir reçu une balle, par exemple, si intellectuellement ce n’est qu’un jeu, cela va tout de même s’inscrire dans votre mémoire cellulaire.

Au cours de votre carrière, vous avez eu la chance de pouvoir tourner au cœur de très belles régions de France. Dans « Tout cela je te le donnerai», la série a pour décor les Bouches-du-Rhône. Le domaine des Fontaresse est un vrai personnage. Comment avez-vous appréhendé ce lieu ?
J’avais démarré le tournage depuis deux semaines, quand je suis arrivé sur le domaine. Les autres membres du casting avaient déjà passé deux jours ensemble à tourner des scènes de famille et, pour le coup, je me suis retrouvé comme le personnage, à ne pas être chez moi. J’étais chez eux, pour de vrai. Et c’était chouette de le faire ainsi, qu’ils s’approprient d’abord le décor avant que je n’arrive. J’ai pu m’approprier pas à pas ce décor naturel, à mesure que mon personnage évoluait.

« Parfois, nous vivons des instants tellement intimes que nous ne pouvons pas les partager »

La série vous confronte à des protagonistes durs, je pense notamment à ce flic aux tendances homophobes, incarné magnifiquement par Bruno Solo, qui va, au côté de votre personnage, évoluer, briser la carapace, se libérer. Vous avez d’ailleurs ensemble de très belles scènes de confidences. Une en particulier est déchirante. En tant que comédien, comment vit-on, sur l’instant, ce genre de moments, ces échanges-là ?

Ce sont des scènes attendues. D’ailleurs, ce sont des scènes si fortes qu’elles en deviennent des dangers pour les autres séquences, qui peuvent paraître plus anecdotiques. Mais si cette séquence existe, il faut l’incarner. Bruno et moi avions conscience de ce qui se jouait. Quand sont arrivées ces scènes de confidences, nous avons cherché avec Nicolas, le réalisateur à réduire au maximum mon intervention : Qu’est-ce que c’est que l’écoute ? Quel doit être mon travail à ce moment ? Comment on raconte ça ? Comment on encaisse un truc pareil ? Et ce qui marche, c’est que nous avons pu nous appuyer l’un sur l’autre sans être dans la gravité de la scène. Ne pas se dire : attention, c’est la grande scène de Bruno.

Puis, ce type de confidence, on l’encaisse finalement comme dans la vraie vie, entre l’apnée et la libération de voir ce personnage se libérer d’un poids. Bruno y met toute sa sensibilité, je pense à lui, je me dis que j’ai accès à quelque chose de lui et, en même temps, ce n’est pas confus, on sait que l’on joue. Mais c’est précieux de recevoir ça.

Avez-vous d’autres souvenirs d’échanges forts sur un tournage ?
Je tournais un film avec Élodie Bouchez, et elle avait un gros pavé à sortir, une énorme révélation. Il y a eu un moment de cinéma rare, une émotion de cinéma pure. Là, je suis conscient que c’est du jeu, que je me fais embarquer par l’actrice, pourtant je suis touché personnellement et je deviens spectateur. C’est aussi pour ce genre de moments que je fais ce métier. Parfois, nous vivons des instants tellement intimes que nous ne pouvons pas les partager.

Ma critique de la série est à retrouver ici.

« Tout cela je te le donnerai », dès le 7 février sur France 2.

Synopsis :
Quand Manuel Ortigosa, célèbre écrivain parisien, apprend la mort de son mari Aymeric dans un accident de voiture, il est totalement dévasté. Il le pensait en voyage d’affaires à Bruxelles : que faisait-il en pleine nuit sur une petite route de Provence au moment du drame? Manuel descend à Aix reconnaître le corps, et découvre qu’un pan entier de la vie de son mari lui était inconnu. Aymeric avait repris en secret le domaine viticole de sa famille, avec laquelle il disait avoir rompu depuis des années. Une famille puissante dans la région et qui va très mal réagir quand Manuel hérite de l’intégralité du domaine de Fontaresse. Ils feront tout pour le récupérer… Avec l’aide de Richard, un gendarme à la retraite, aussi revêche qu’homophobe,  Manuel va enquêter sur la mort suspecte de son mari. Ce duo très mal assorti parviendra-t-il à percer à jour les secrets de famille qui entourent le domaine de Fontaresse ? 

Casting : David Kammenos, Bruno Solo, Louise Monot, Philypa Phoenix, Aurélien Wiik, Nicole Calfan, Annie Gregorio, Lionel Erdogan, Alexis Loret, Mélanie Maudran, Sophie Cattini, Anne Décis…

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