Ce 20 novembre, France 2 diffuse « Signalements », un téléfilm adapté de l’histoire de Laurence Brunet-Jambu qui, pendant plusieurs années, s’est battue pour obtenir la garde de sa nièce Karine, maltraitée et battue par ses parents mais aussi par un ami de la famille. Le combat d’une tante, elle-même traitée de sorcière et de menteuse par son entourage, abandonnée par les services sociaux et la justice. Un téléfilm bouleversant, qui dévoile les dysfonctionnements d’un système judiciaire et politique désuet, nullement à la hauteur des enjeux de la protection des enfants. Ou quand la bêtise humaine rencontre la lâcheté des hommes, et la médiocrité des uns met en danger l’humanisme des autres.
Cécile Bois, Odile Vuillemin et la jeune Flavie Dachy y sont exceptionnelles. La puissance et la vérité qui se dégagent de leur jeu plongent le téléspectateur dans cette réalité difficile et l’imprègnent de ces enjeux dramatiques avec autant de férocité que de colère face à un désarroi qui semble immuable. Derrière la caméra, Eric Métayer, habitué à ces sujets-là, parvient une fois encore à sublimer une histoire difficile par son empathie d’être humain, sa générosité ainsi que son engagement profond et sincère. Son objectif est dépourvu de jugement, contrairement à notre propre regard de spectateur, peut-être plus tranchant. Eric Métayer analyse, relève les problématiques et remet en cause toute une structure, une méthodologie, dans un respect qui bannit la colère. Ce ne sont pas ses émotions qu’il projette à l’image, ni même ses frustrations, mais celles de ses personnages. Et lorsqu’un metteur en scène est au service d’une histoire et non de ses propres envies ou fantasmes, le récit se transcende en un authentique pamphlet dénonciateur percutant et émouvant.
Avez-vous pu rencontrer Laurence Jambu et sa nièce en amont du tournage et, si oui, en quoi cette rencontre vous a-t-elle aidé à composer vos rôles et la réalisation du téléfilm ?
Cécile Bois : Je les ai rencontrées en cours de tournage. J’étais gênée de tourner certaines scènes devant elles, pensant que ça allait les indisposer. Et j’ai été encore plus étonnée lorsqu’elles mettaient le casque pour écouter ce qu’elles regardaient à l’image. Il n’y avait pas de manifestations particulières de leur part en voyant les scènes se dérouler.
Pour l’interprétation, c’est Eric qui m’a guidée. Il m’a tout de suite décrite Laurence comme étant un tank, une femme droite, redoutablement efficace, frontale. Ce qui a probablement été mon axe principal par ailleurs. Quand je l’ai vue, je me suis rendue compte qu’elle était comme ça mais aussi fragile, intimidée. Je l’ai été également devant cette femme qui a traversé tout ça. Karine était plus taiseuse, et j’ai respecté son silence.
Odile Vuillemin : Je l’ai croisée sur le tournage moi aussi. La rencontre a été assez particulière parce qu’elle m’a fait remarquer ma ressemblance avec sa sœur. Ce que j’ai pris pour un compliment après un bon quart d’heure d’incubation (rire). Mais ce n’était pas physique, ça devait être l’énergie que je dégageais en l’interprétant. Néanmoins, je ne leur ai pas parlé plus que ça, je n’ai pas osé leur poser de questions.
Eric Métayer : J’ai vu Laurence en amont et ça m’a conforté dans l’idée que j’avais des victimes, c’est le fait qu’elle soit directe parce qu’elle-même était victime. Il y avait un combat à mener. Il y a des choses qui ressortent, elle peut crier fort quand il y a une violence qu’il faut sortir, mais elle ne se met pas dans un état larmoyant. Je n’ai pas rencontré la mère de Karine mais je voyais cette chose que donnait Odile, à savoir ce petit doute. Ce doute sur le fait que, finalement, il ne se passe peut-être rien. Certes, Véronique est sous médicament mais de là à frapper son enfant…
Odile, vous incarnez Véronique, cette mère psychologiquement instable. Cela est notamment lié à des traumatismes du passé. Vous passez par plusieurs états émotionnels. Un rôle sur-mesure pourrait-on dire. Où allez-vous puiser toutes ces émotions ?

O.V : Je ne sais pas. J’ai une formation d’ethnologue, j’adore l’âme humaine, j’adore plonger dans des univers et des personnages complexes, défendre des sujets sociétaux forts ou des combats plus personnels. Ce qui devient une habitude, c’est vrai (rire). Mais oui, j’aime quand ça va remuer les tripes.
En se préparant, on se dit toujours qu’on va jouer telle ou telle émotion. Désormais, j’essaie de me mettre dans un état, comme une fréquence sur laquelle je me positionne. Ainsi, je laisse plus de place à l’instinct. Parfois, ça donne davantage de vérités et ça va vers des choses qui, moi-même, me surprennent. Plutôt que de plaquer une émotion qu’on s’est construite sur la tête.
Sur le tournage, c’est également la première fois que je me suis totalement laissée guider par mon metteur en scène.
Cécile, vous incarnez cette tante prête à tout pour sortir sa nièce Karine de cet enfer. Quels sont les éléments qui vous ont permis de construire ce rôle difficile ?

L’histoire elle-même. L’envie d’être juste. L’envie de la porter. Plus on est juste, plus on la porte et, plus on la porte, mieux elle est entendue. Ça peut être une motivation suffisante. Puis, jouer un personnage qui existe, j’ai quelque part des comptes à lui rendre. Je n’avais pas envie de la trahir. C’est une responsabilité d’incarner ce type de rôles, surtout à travers ce genre de combats. Ensuite, il y a les détails. Ma relation avec le personnage joué par Marc Citti, mon mari, m’a permis de nourrir mon personnage dans un quotidien. Ma relation à la petite, interprétée par Flavie Dachy, c’est pareil. Ce grand regard quand il vous déshabille, qu’il y a des points d’exclamation et des alertes au fond de ses yeux, vous ne pouvez y être insensible en tant que comédienne.
Le jeu des autres, vous offre la possibilité d’élever votre jeu. Ce n’est donc pas qu’intérieur, il faut trouver aussi à l’extérieur ce qui nous permet de vous nourrir.
C’est Flavie Dachy qui joue la jeune Karine. Comment avez-vous travaillé tous les trois ensemble ?

C.B : Je me suis beaucoup protégée. C’est une enfant qui avait besoin de beaucoup d’attention. J’ai beaucoup travaillé avec les enfants et j’allais toujours chercher avec eux la complicité afin qu’elle puisse paraître à l’écran. Là, j’ai compris que c’était l’inverse que je devais faire. Sinon, elle aurait eu trop d’emprise sur moi et je n’aurais pas été dans le coup. Dans l’histoire, je fais figure d’autorité sur elle, même si j’étais à son service. Je voulais garder cette autorité alors, je me suis protégée de cette enfant qui, comme tous les gosses de son âge, ont besoin de jouer, de s’amuser, et d’attirer l’attention du plateau. Et, comme je le disais plus haut, une fois que le moteur tournait, je n’avais qu’à me plonger dans ses yeux et je n’avais rien à jouer.
Elle était là et il y avait chez elle quelque chose de bouleversant. Elle avait une manière d’aller de sa pupille à la vôtre qui était saisissante. À part m’en protéger pour conserver l’autorité de mon personnage, je n’ai rien eu à faire.
O.V : Après la lecture, j’ai posé une question : est-ce qu’elle savait que j’allais la « frapper » et comment elle le vit ? Je ne voulais pas traumatiser un enfant. En apparence, elle, ça ne lui posait aucun souci. Je ne voulais pas y aller si nous n’étions pas en confiance là-dessus. Et, finalement, c’était plus difficile pour moi que pour elle. Et quand je la voyais à l’aise avec ça, ça me renvoyait moi à ma propre violence. Ce qui nourrissait mon personnage.
Puis, elle irrigue les séquences. Je rejoins Cécile sur ce point-là : quand vous avez des partenaires qui jouent en face de vous, la moitié du travail est fait.
E.M : Elle voyait la différence entre le jeu et le non-jeu. Pour moi, c’était plus évident. […] Il y a une séquence où Odile la violente au sol et, même si on ne voit pas Flavie, elle est dans le moment. Toutefois, je sentais que la seule chose qui l’intéressait c’était qu’après, c’était fini. J’avais déjà eu l’expérience sur Les Chatouilles avec une scène où nous nous retrouvions avec Pierre Deladonchamps. Il devait passer faussement une main sous le drap d’une jeune fille. Si la comédienne était là, nous, nous étions en panique. Elle, elle nous demandait s’il y en avait encore pour longtemps parce qu’elle voulait aller ensuite à la piscine. Flavie, c’était la même chose. Ce que j’ai aimé chez Flavie, c’est qu’elle avait néanmoins conscience du combat qu’elle défendait avec ce téléfilm. Elle est très intelligente.
Propos recueillis au Festival de la Fiction de La Rochelle 2024 (format 15min).
Casting : Cécile Bois, Odile Vuillemin, Marc Citti, Flavie Dachy, Bruno Solo, Christophe Laubion, Victoria Eber…
Synopsis : Tiré d’une histoire vraie, Signalements retrace le parcours de Laurence Jambu, une femme remarquable qui va affronter seule tout le système associé à la maltraitance de la petite enfance pour sauver sa nièce Karine, victime de sa propre famille. Elle obtiendra gain de cause après plus de 10 ans d’une lutte acharnée. Le film est une magnifique histoire d’amour qui rend hommage à ces deux femmes. Laurence aime Karine comme ses propres enfants. Karine fera tout pour que la justice reconnaisse le combat de sa tante.
