[CRITIQUE + INTERVIEW] – LES FEMMES AU BALCON : NOÉMIE MERLANT AU CŒUR D’UN THRILLER POUR LA LIBERTÉ

Avec « Les femmes au balcon », la réalisatrice et actrice Noémie Merlant signe une œuvre libre, décomplexée, violente parfois mais toujours dans un objectif de réflexion pure, où le corps des femmes devient le bras armé d’un thriller au mélange des genres surprenants. Un film qui ose tout, ne se pose aucune limite et s’affranchit des codes. Une bouffée d’air frais dans un cinéma qui se retient souvent d’aller au bout de ses idées, surtout sur des sujets aussi importants que ceux-là : la libération des corps. Magnifique !

Donner la parole aux femmes !

Marseille, en pleine canicule.
Sur les balcons d’un quartier marseillais, des hommes torse nu exhibent leur corps et sifflent celles qui s’avisent de faire de même. « C’est que des seins les gars ! » s’exclame Ruby (Souheila Yacoub), jeune cam-girl, libérée des diktats de la société patriarcale. Dès le début du film, Noémie Merlant nous confronte à tout ce que les femmes subissent où qu’elles soient : les violences conjugales, les agressions sexuelles et les remarques sexistes/misogyne. Nicole (Sanda Codreanu), jeune écrivaine en panne d’inspiration, est sous le charme du voisin d’en face, homme mystérieux au corps d’Apollon. Et lorsque débarque en trombe Elise, qui vient de quitter précipitamment son petit ami, tout prend soudain une tournure dramatique. Invitées chez le bellâtre pour une soirée, Ruby, qui finit la soirée seule en tête à tête avec ce dernier, se réveille en sang. L’homme est mort. Ensemble, elles décident de cacher le corps pour éviter à leur amie la prison. Entre questionnements sur la sexualité au sein du couple, la vision du corps de la femme dans un monde patriarcal et la place de la femme dans la société, « Les femmes au balcon » révèle un portrait de femmes authentiques, sublimes, où s’expriment leur malaise, leur difficulté à faire entendre leur voix, à assumer leur corps sans cesse jugé ou comparé.

Noémie Merlant raconte comment l’idée du film s’est imposée à elle :

« Ça parle d’amitié, de sensation de bonheur absolu et de libération totale des corps et de l’esprit, ce que j’ai ressenti quand je me suis retrouvée à vivre chez ma meilleure amie qui est une sorte de muse, même si je n’aime pas ce mot. Après « Portrait d’une jeune fille en feu » et #MeToo, j’ai cumulé les histoires d’amour avec des hommes, une succession de copié-collé dans le dynamisme des relations. Il y avait eu alors une oppression et une envie de m’enfuir chez Sanda. Chez elle, nous avons commencé à observer la vie différemment, à parler de nos traumatismes, à en parler avec humour parce que ça nous permet peut-être aussi d’avancer. C’est là que je me suis dit que je devais parler de ce qui est en train de se passer. »

Dans ce thriller au mélange des genres délicieux, Noémie Merlant offre donc des moments de comédie uniques (cf. la cam-girl qui devient confidente d’un client en larmes), des instants dramatiques d’une haute-intensité (cf. la scène d’introduction avec Nadège Beausson-Diagne) ainsi que des séquences humiliantes (cf. l’éjaculation faciale non-consentie) et gores. Un film qui montre tout, même ce que nous n’avons pas envie de voir, mais nous confronte nous, gente masculine, à une réalité pour l’instant immuable : les femmes n’ont aucun droit, aucun pouvoir, aucune marche de manœuvre. Nous sommes leur bourreau, nos pulsions, nos désirs passant avant les leurs. Et lorsqu’elles veulent parler, nous les faisons taire. Quels choix leur reste-t-il que la violence ?

Dans cette volonté artistique de repousser les limites, une volonté qui en dérangera plus d’un, Noémie Merlant nous place alors, de temps à autre, dans divers points de vue à l’image de celui du gynécologue. Scène où Noémie Merlant dévoile son intimité, jambes écartées, allongée sur son fauteuil gynécologique. D’autres l’auraient sûrement censurée, pas Noémie et son équipe. Et cela rend la réalité du film d’autant plus crédible. S’ensuit une scène d’une violence inouïe, physique et verbale, à laquelle les femmes doivent être confrontées régulièrement dans ce genre de situation.

Autre point de vue, lorsque Noémie nous positionne dans le rôle de Ruby ( caméra en contre-plongée) en pleine masturbation, avant de jouir d’une mouille torrentielle. Scène improbable – qui provoque le rire tant on ne s’y attend pas – dans un cinéma de plus en plus pudique. Un aspect quasi-pornographique assumé parce qu’après tout, c’est aussi ça la vraie vie, de l’amour, du sexe et des fantasmes : « Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à explorer dans les tabous et sur ce qu’on ne veut pas montrer parce que c’est choquant ou de mauvais goût. L’intime c’est tabou et, en même temps, si nous voulons les dépasser, parler profondément de certaines choses, je pense qu’il faut les montrer. Je me sers aussi de l’absurde et de l’humour pour mettre à distance et ainsi permettre la réflexion ainsi que la discussion. Il y avait la volonté que ces femmes soient libres de tout et la vulgarité douce permet ça. Les femmes ont si peu été autorisées à la vulgarité que c’est par là que j’allais les libérer. »

Un film où, peu à peu, les femmes se libèrent d’un poids. Pour preuve, cette dernière image de nos trois héroïnes marchant dans la rue, poitrines à l’air et qui fait écho au début du long-métrage : « On parle de la poitrine féminine, notamment à travers le personnage de Ruby, cam-girl, qui est souvent dénudée. Je désamorce ça dès le début du film, lorsqu’elle est sur le balcon, seins nus, et qu’elle dit au voisin et par là au spectateur : c’est bon vous les avez vus, parfait, parce que vous allez les voir tout le film. Terminer le film sur ça, dans l’espace public qui leur était interdit, un endroit à réinventer, est une séquence de science fiction. Qui n’existera peut-être jamais. Alors que ce sont simplement des femmes qui marchent torse nu quand il fait chaud. C’était une libération de le faire. Nous étions tous émus. C’est une scène qui raconte beaucoup pour nous : arrêtons d’objectiver nos corps. »

Une mise en scène au service de l’intime

Au-delà de la morale, nécessaire, Noémie Merlant impressionne aussi par son talent de réalisatrice. Que ce soit dans la géométrie des cadres, la façon de filmer ses héroïnes et les corps ou la mise en scène de l’ensemble, Noémie Merlant convoque une caméra immersive. Elle parvient, par bien des aspects, à plonger le spectateur au sein de ce quartier marseillais bouillonnant de vie mais surtout à introduire le public dans les pensées de ses personnages, leurs angoisses autant que leurs espoirs. Une caméra qui embroche l’intime, avec la tendresse et la violence de la vie. Et il y a quelque chose de beau, de presque angélique, lorsque Noémie Merlant pose son objectif pour filmer Sanda Codreanu et Souheila Yacoub comme un hommage à ses amies et, à travers elles, toutes les femmes du monde.

Les regards de Nicole, de Ruby, et d’Elise disent tout : le désespoir, l’envie d’être libre, une détermination sans faille, des failles troublantes et touchantes,
Et si les hommes, eux, sont filmés dans toute la brutalité dont ils sont capables, entre cruauté et dégoût, Noémie Merlant lance un message : ne soyez pas ainsi, soyez meilleurs que ce que vous voyez là. Parce que « Les femmes au balcon » est aussi un message d’amour aux hommes.

Noémie Merlant apporte également un soin particulier aux couleurs. « Les femmes au balcon » est un film coloré, vivant, chatoyant. Ainsi, les couleurs chaudes, couleurs d’été et de canicule, renforcent cet aspect étouffant de l’intrigue. Une conjugaison parfaite entre la réalisation et l’étalonnage, harmonisée par un montage précis, dynamique et une musique aux vibrations émotionnelles puissantes : « J’avais plein de références et plein d’envies. Je voulais pousser tous les curseurs, que ce soit sur la direction artistique, la musique, les costumes, la déco… Avec le souci que chaque plan raconte la sensation des personnages à tel ou tel moment de l’intrigue. Par exemple, dans le premier plan, je souhaitais qu’on puisse être dans le regard du voisin d’en face, on regarde les façades – « Fenêtre sur cour » – puis, je me rapproche des femmes qui sont souvent l’objet de curiosité et de mystère et, petit à petit, on rentre dans leur appartement, dans leur intimité. Ensuite, la caméra va se retourner et faire face à l’homme, torse nu, qui est à son tour l’objet de désir. Avec ma chef op’, il y avait la volonté de raconter la liberté, le gore, utiliser les codes du thriller et de nous amuser avec. Les films de Quentin Tarantino et Pedro Almodovar ont été des influences ».

Conclusion

« Les femmes au balcon » est un des films les plus séduisants du cinéma français de cette année et un des plus osé. Avec ses références cinématographiques parfaitement retranscrites, son mélange des genres ou encore son audace narrative, Noémie Merlant réalise un petit bijou qui, à n’en pas douter, divisera le public. Tant pis, les autres trouveront ici un plaisir récréatif et coupable à regarder ces héroïnes briser les interdictions et tenter de s’extirper d’une situation délicate. Si le récit est souvent douloureux, émeut, la solidarité et la bienveillance dont elles font preuve est une respiration, un espoir inspirant.

Interview réalisée au Festival Sœurs Jumelles.

« Les femmes au balcon » le 11 décembre au cinéma.

Synopsis :
Trois femmes, dans un appartement à Marseille en pleine canicule. En face, leur mystérieux voisin, objet de tous les fantasmes. Elles se retrouvent coincées dans une affaire terrifiante et délirante avec comme seule quête, leur liberté.

Casting : Noémie Merlant, Sanda Codreanu, Souheila Yacoub, Lucas Bravo, Nadège Beausson-Diagne, Christophe Montenez, Annie Mercier, Hannil Ghilas, Henri Cohen…

Interdit – 12 ans avec avertissementLa commission propose une interdiction aux mineurs de moins de douze ans pour ce film qui adopte une forme apparente de comédie mais montre plusieurs scènes réalistes de violence sexuelle dont un viol conjugal – outre quelques images gores – susceptibles de troubler un public en dessous de cet âge.

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