Alors que les hordes de fans de la série japonaise «Cat’s Eyes » crient au scandale depuis l’annonce d’une adaptation sur TF1, le réalisateur Alexandre Laurent réussit pourtant un tour de force : conserver l’essence du manga de Tsukasa Hojo et proposer une vision résolument moderne de ses héroïnes au cœur d’un Paris carte postale aussi séduisant qu’époustouflant.
Sur terre ou en l’air, relevant tous les défis…
Après des années de séparation, Alexia (Claire Romain), Tam (Camille Lou) et Sylia (Constance Labbé) se retrouvent dans la ville Lumière. Sur les traces de la mort de son père, mystérieusement disparu dans sa galerie après un incendie, Tam, après avoir quitté la France pendant 5 ans, convainc ses deux sœurs de voler une œuvre d’art appartenant à leur père et qui pourrait potentiellement aider à résoudre cette énigme. C’est au sommet de la Tour Eiffel, lors d’une soirée prestigieuse, que démarre donc cette fresque familiale intense. Une idée brillante, puisque ce démarrage en fanfare, ce premier cambriolage au sein même de la Dame de Fer, annoncent de front le ton et le rythme qu’aura « Cat’s Eyes » à savoir, une série vertigineuse, truffée de cascades, où l’action et les émotions se mêlent à la beauté ainsi qu’à la profondeur des monuments parisiens les plus emblématiques.

La Tour Eiffel, Versailles, le Louvre, Alexandre Laurent et son équipe ont repoussé les limites du possible pour offrir aux publics un spectacle magnifique, exigeant, haletant mais aussi émouvant. En cela, ce nouveau decorum donne des perspectives uniques au récit et une dimension plus romantique à cette histoire pourtant tragique. Car les décors sont tout aussi importants que l’histoire en elle-même. Au-delà de l’élégance des lieux, de leur importance scénaristique, les décors apportent à la fois un aspect sensationnel à l’œuvre et une tension à la narration : on ne s’échappe pas de la Tour Eiffel en un claquement de doigt, on ne rentre pas au Louvre comme dans un moulin. Dès lors, le script créeait chez le spectateur un stress « positif » : Parviendront-elles à récupérer les tableaux ?
Parviendront-elles à trouver un plan d’action viable ? Parviendront-elle à échapper à la police, qui les poursuit sans relâche ? En permanence, le récit s’étire pour bâtir une succession de rebondissements féroces qui maintient en haleine. C’est là que réside l’intelligence de « Cat’s Eyes », dans la construction de son scénario, conçu dans un équilibre parfait entre opérations d’envergure, conspirations et drame intimiste.

Alexandre Laurent était le choix idéal pour composer l’image de « Cat’s Eyes ». Habitué aux grandes odyssée humaines et épiques sur « Le Bazar de la Charité » ou « Les Combattantes », Alexandre Laurent relève une fois encore un défi de taille, en réalisant une adaptation vive, énergique et immersive.
Techniquement, « Cat’s Eyes » s’appuie sur les sensations plutôt que sur un graphisme tape-à-l’oeil. Caméra à l’épaule, on suit les protagonistes au plus près de leurs missions, de leurs sentiments, de leurs dilemmes, le reste du temps, la caméra flotte, plane au-dessus des comédiennes en action, afin de créer une plongée aux côtés des héroïnes et avoir cette impression d’escalader la Tour Eiffel, de ressentir le vide ou le danger, de participer aux casses avec elles.
Copyright STEPHANIE BRANCHU / BIG BAND STORY / TF1
Logistiquement, c’est une prouesse. Tourner dans des lieux aussi prestigieux que la Tour Eiffel est un exploit. Et l’on sent derrière la caméra, un véritable travail de repérage, de préparation, de coordination pour entrer en totale connexion avec les immersion avec la série.
Dans son visuel aussi, il y a une apparence très « mangagesque ». Le meilleur exemple est peut-être le personnage antagoniste incarné par Elodie Fontan, Prudence, dont le look coloré, l’arme à feu, sa façon de se mouvoir et de la mettre en scène rappellent fortement les mangas, et surtout les live-action japonais qui jouent parfois habilement entre le sur-jeu et le comique. Toutefois, ce n’est qu’un infime parti-pris. Pour ne pas effrayer le public français de TF1, la série mise sur la sobriété afin d’éviter un « ridicule » enjoué qu’il n’apprécierait pas à sa juste valeur. En somme, du réalisme et une petite touche de folie, combinaison fusionnelle.
Trois vives panthères
À travers ces vols de tableaux, un objectif donc : retrouver l’assassin de leur papa, Michaël Heinz. Car « Cat’s Eyes » est avant tout un drame familial. Il s’agit de rendre justice à leur défunt père et lui rendre un hommage vibrant en récupérant ses œuvres d’art. Cet enjeu principal lie le spectateur a un serment fictif, auquel il s’accroche. Démasquer l’assassin de Michaël devient autant vital pour nous que pour elles, un jeu de piste et de chasse au trésor auxquels on participe volontiers. Cependant, davantage de flashbacks pour étayer les relations familiales aurait permis une attache émotionnelle encore plus forte.

Un drame familial mais pas que… D’autres enjeux émotionnels enveloppent la série. En sous-intrigue, des histoires d’amour et notamment celle entre Tam et Quentin (MB14). Après sa fuite à l’étranger durant cinq années, Tam retrouve son ex-petit copain, Quentin, lequel ne s’est jamais vraiment remis de cette rupture soudaine. Désormais en couple avec sa partenaire de travail, Gwen Assaya (Cindy Bruna), ce triangle amoureux garantie des confrontations houleuses et des rapports de forces intéressants. De plus, exit les banalités du genre, les auteurs proposent ici un trio apparenté à une vraie complexité des relations humaines, où les passions amoureuses se traduisent souvent par des remords, des regrets, de la jalousie, de la peur et de la colère.
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Oui, l’amour dans « Cat’s Eyes » ne se résume pas qu’à de la naïveté, la série évoque également sa violence et ses impasses.
Concernant la caractérisation des trois personnages féminins, là encore, on respecte l’œuvre originale et on lui assujettit du sang neuf. Les éléments clés de leurs personnalités/caractères sont conservés, tout comme leurs rôles définis dans le manga (la leadeuse qui confectionne les plans, la voleuse, l’experte en mécanique/électronique…) et ce sont les interprétations des trois comédiennes Constance Labbé, Camille Lou et Claire Romain qui amènent un vent de fraîcheur au live-action. Elles s’emparent de ses célèbres figures japonaises avec un enthousiasme certain et une envie de toucher le cœur des gens, une volonté qui transpire à l’écran. Comme investit d’une mission, chacune des comédiennes, comme le reste du casting par ailleurs, livrent des interprétations d’une générosité folle, convaincues par leurs dialogues et l’histoire. Elles font vivre intensément chaque réplique, chaque situation, donnant vie à ce conte romanesque dans ce qu’il a de subtil et de grandiloquent.
Alexandre Laurent, lui, filme ces héroïnes avec énormément de douceur et de tendresse. Il y a, comme dans ses productions précédentes, un amour sincère pour ces femmes, pour ces actrices, et les histoires qu’il souhaite raconter. Dès lors, comment « Cat’s Eyes » pourrait être un échec ?
Conclusion
Avec ses héroïnes attachantes et cette intrigue familiale touchante, « Cat’s Eyes » rend un bel hommage au manga de Tsukasa Hojo. Les changements de décor (Paris) et de temporalité (2024) permettent à cette adaptation de trouver la source d’une seconde vie, et aux héroïnes d’avoir une modernité rafraîchissante et enivrante. Une version 2.0 de « Cat’s Eyes » faite avec ingéniosité, dans le respect, sans trahir ni le concept d’origine du manga, ni son histoire, ni ses personnages. Tous les apports supplémentaires pour « s’adapter » au public français et celui de TF1, s’alignent en accord absolu avec les interprétations passées.
Réussira-t-elle néanmoins à réconcilier les fans de manga avec les productions made in TF1 ? Rien n’est moins sûr. Les clichés ont la vie dure. Certains ne franchiront sûrement même pas le cap du visionnage. Tant pis ! Les autres apprécieront une série audacieuse, ambitieuse, à la narration intelligente et tendue, où les références à Arsène Lupin et les films de braquage sont un témoignage de notre talent et de nos savoir-faire.
. Mon entretien avec le réalisateur Alexandre Laurent et la comédienne Constance Labbé est à retrouver ici.
« Cat’s Eyes », dès le 11 novembre sur TF1.
Casting : Constance Labbé, Camille Lou, Claire Romain, Mohamed Belkhir, Elodie Fontan, Cindy Bruna, Carole Bouquet, Simon Ehrlacher, Gilbert Melki, Juliette Plumecocq-Mech, Léon Plazol, Loryn Nounay…

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