[CRITIQUE] – LE DOMAINE : LE DESTIN TRAGIQUE D’UN JEUNE GARÇON

Cinq ans après « La Troisième Guerre » Giovanni Aloi porte une nouvelle tragédie humaine avec « Le Domaine ». Plus minimaliste encore, le cinéaste d’origine italienne continue d’explorer les trajectoires de destinées incertaines, à travers le regard de héros et d’héroïnes perdus, écrasés par le poids d’un monde dangereux, violent et froid.
Damien, étudiant à la dérive, interprété par Félix Lefebvre, est au centre de cette histoire où la corruption se mêle à un drame féroce. Être au mauvais endroit au mauvais moment. Damien sombre. Jusqu’à y perdre son humanité ?

Crimes et châtiments

Damien est un étudiant désabusé. Pour payer ses études, il est employé dans un restaurant géré par un malfrat local, Mallaury, incarné par Patrick D’Assumçao. Lorsqu’il accepte de l’aider dans un relais de chasse, qui couvre jeux d’argent et prostitution, les ennuis commencent et l’étudiant s’enfonce dans une spirale infernale de règlements de comptes.

« Le Domaine » est le récit d’une jeunesse confrontée à un vieux monde corrompu, dans lequel l’argent fait loi. Et l’argent, le nerf de la guerre, est essentiel à la survie de Damien ou celle de la jeune Célia, autre héroïne du film. Leurs choix ne sont alors motivés que par l’aspect financier, ils n’envisagent pas le futur, ils improvisent en amassant de l’argent. Dans cette logique implacable, Damien accepte alors un nouveau rôle au côté de Mallaury, au sein de son relais de chasse, gérer le stock des armes à feu. Là, éloigné de la civilisation, on s’y s’adonne à des activités illégales de toutes sortes. Célia, cam girl, accepte elle, de s’y prostituer ou de jouer à des jeux de rôle pervers pour riches, à l’image de cette scène où elle et les autres filles du domaine consentent d’être les cibles, en simple robes blanches, d’hommes armés de paintball. Elle le dit elle-même « pour 1000 euros je le fais ». La mise en scène de ces deux étudiants désabusés, sans rêve, est ce qui offre avant tout le côté tragique de cette histoire.

Deux âmes en peine, réunis par la force du destin, séduits et fascinés par un environnement dont l’emprise est telle, qu’ils finiront par tout perdre. Le film démontre, par le biais d’un conte dramatique, comment les rêves sont un moteur puissant. Car c’est lorsque ceux-ci disparaissent, que les désillusions prennent le pas, qu’on se laisse alors facilement embarquer dans les engrenages les plus sournois. Une délinquance de la pauvreté avec ce qu’elle implique en cause et en conséquence…

« Le Domaine », relai d’un assemblage cinématographique

Narrativement et visuellement, « Le Domaine » s’inspire de plusieurs cinémas. Dans l’histoire tragique de ce jeune garçon, portée par la voix du héros qui narre son propre déclin, le film de Giovanni Aloi lorgne entre le polar et le drame italien, cher à sa terre natale. Le procédé de la voix narratrice n’est pas nouveau, le réalisateur l’utilisait dans un autre cadre dans « La Troisième Guerre », et est très répandu dans le film noir. Ici, cette voix-off est le moteur de souvenirs, d’une pensée, d’une réflexion établie au fil des années sur sa condition et sur la vie elle-même. Elle se fond alors avec les images présentes et, devient ainsi, pour le spectateur un moyen de suivre l’évolution des sentiments d’un héros brisé par la douleur. Cette idée de point de vue introspectif est l’un des virages importants du cinéma d’auteurs italien des années 50/70, où le thème de la vie par le prisme de l’existentialisme portait son attention sur la psychologie des personnages. Et c’est exactement ce que fait Giovanni Aloi. Ses personnages sont parfaitement caractérisés. Il présente une véritable plongée au cœur de la complexité humaine, de la condition humaine, des choix moraux, du rapport à l’autre, et des sentiments de la loyauté à l’amour.
Outre la voix-off, « Le Domaine » s’inspire aussi des identités visuelles de ces productions de films noirs, avec ces décors urbains réalistes (Saint-Nazaire, ville portuaire au plus proche de la vraie vie), et les espaces plus restreints comme l’intérieur du château, où le caractère oppressant est renforcé par une caméra en gros plan, appuyant l’idée qu’il n’y a aucune issue possible pour les personnages, aussi bien physique que mentale.

Enfin, le film de Giovanni Aloi tend parfois vers le cinéma de genre. Dans certains partis pris artistiques (cf. la scène hallucinée de Damien) ou l’utilisation de couleurs stylisées (cf. image ci-gauche), le réalisateur et son chef opérateur, Martin Rit, donnent à ce récit très terre-à-terre un côté mystique, presque irréel, comme si les personnages évoluaient dans un purgatoire à l’environnement terrestre. Brouiller les frontières du réel afin de mieux s’y confronter affirme « Le Domaine » comme un film psychanalytique, comme une exploration intense d’un monde sans idéal. Parce qu’il s’agit bien de cela, qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui ne l’est pas ? L’espoir existe-t-il encore ? La mort est-elle une illusion ? La prison, un endroit irréaliste ? Les sentiments sont-ils irraisonnés ? Pourtant, la douleur, elle, est bien concrète…

Conclusion

Film au mélange des genres surprenants et singulier, « Le Domaine » conjugue à merveille l’exposition d’un récit désespéré avec un graphisme visuel ambitieux. Sombre et bouleversant à la fois, le second long-métrage de Giovanni Aloi tient aussi par l’interprétation envoûtante de Félix Lefebvre et Lola Le Lann, deux figures montantes du cinéma français : Félix Lefebvre a le charme du tragique, la beauté du jeu, et forme un duo authentique avec Lola Le Lann, comédienne sur-réelle au regard magnétique qui, de son côté, incarne la fragilité de la jeunesse avec une sincérité émouvante et une profondeur précieuse.
Un film rare dans la longue liste des sorties françaises, à soutenir que ce soit pour sa générosité cinématographique ou sa proposition artistique.

« Le Domaine » le 14 mai au cinéma

Casting : Félix Lefebvre, Lola Le Lann, Patrick d’Assumçao, Raphaël Thiéry, Lina-Camélia Lumbroso, Rachid Guellaz, Margueritte Perrotte…