[INTERVIEW] – POUR LE PLAISIR : 3 QUESTIONS À… ALEXANDRA LAMY ET LA RÉALISATRICE REEM KHERICI

À l’occasion de la sortie de Pour le plaisir, Reem Kherici et Alexandra Lamy reviennent sur la genèse de cette comédie aussi audacieuse que délicate, qui aborde sans détour – mais toujours avec élégance – la question du plaisir féminin. Entre regard de réalisatrice et engagement d’actrice, les deux artistes évoquent leur rencontre, leurs choix de mise en scène et leur volonté commune de traiter un sujet encore trop souvent tabou, avec humour, sincérité et humanité.

C’est votre première collaboration. On sait qu’une rencontre entre un réalisateur ou une réalisatrice et des comédiens peut être décisive. Qu’est-ce qui vous a attirées l’une vers l’autre ?
Alexandra Lamy : Quand j’ai eu Reem Kherici au téléphone, elle m’a dit : « Je t’aime comme réalisatrice, comme actrice, et j’ai envie de travailler avec toi. » Et ça, en tant que comédienne, c’est extrêmement agréable. Je me souviens avoir appelé ma sœur juste après pour lui dire exactement ça : « Je viens d’avoir Reem au téléphone, elle m’a proposé un projet… C’est tellement agréable d’avoir une réalisatrice qui te dit ces mots. » Ce n’est pas de la flatterie, c’est autre chose : sentir qu’on est désirée artistiquement. Cela signifie qu’elle te regarde, qu’elle va t’observer, te mettre en valeur, te sublimer.
Évidemment, il y avait aussi le sujet, que je trouve extrêmement important – et le scénario ne tombe jamais dans la vulgarité. Et puis surtout, j’y ai vu de la comédie. Or, venant de la comédie, il faut être sûre que la réalisatrice sache la filmer. Ce n’est pas donné à tout le monde. On peut avoir un bon scénario, de bons dialogues, de bons acteurs… si la réalisation ne suit pas, tout s’écroule. Connaissant Reem et les films qu’elle avait déjà réalisés, j’étais très sereine. Parce que la comédie est un exercice extrêmement difficile, et là, au moins, je savais que j’étais entre de bonnes mains.

Reem Kherici : Alexandra est une actrice comme il n’y en a pas beaucoup. C’est, selon moi, l’une des seules capables d’être à la fois très belle – et il fallait que je filme quelqu’un qui me séduise, surtout pour un film qui parle de plaisir féminin – et très drôle. Elle comprend profondément la comédie : elle sait lire les didascalies, elle a le body language de la comédie. C’est un talent rare. Très peu d’acteurs maîtrisent aussi bien ce registre. À cela s’ajoutent une humanité et une sincérité qui font que j’avais envie que le public éprouve une forte empathie pour son personnage. Alexandra possède naturellement cela. Et ce qui m’a vraiment surprise – même si je savais déjà que c’était une grande actrice -, c’est sa capacité à jouer l’émotion. Elle le fait comme personne. Donc oui, quand je l’ai appelée, j’étais déjà complètement amoureuse d’elle… et à la fin du film, je lui ai même demandé sa main. Véridique. Et elle a dit oui (rire).

Était-ce important pour vous de faire un film qui aborde la libération du plaisir féminin sans tabou ? C’est un sujet encore peu présent dans la comédie française.

A.L : Oui, parler du plaisir féminin reste un sujet tabou. Et la manière dont Reem l’aborde – dans son écriture, sa mise en scène, son esthétique et son humour – est vraiment remarquable. J’ai trouvé ça génial de traiter ce thème de cette façon.
C’est un film féministe pour de nombreuses raisons, mais qui reste accessible à tous, avec une véritable histoire d’amour. Et ça, c’est précieux. Il était temps, en 2026, d’en parler ainsi, quand on a grandi avec des films où des hommes se masturbent dans leur lit, dans les toilettes, sans que cela ne choque personne. Dès qu’il s’agit du plaisir féminin, en revanche, tout le monde s’offusque. Il faut dépasser ça.

R.K : Est-ce que c’était nécessaire, au départ, pour moi ? Pas du tout. Au contraire, ça ne m’intéressait pas. Quand on m’a proposé le sujet, j’ai même refusé catégoriquement. Je me suis dit : « Ce n’est pas pour moi, je suis trop pudique. » Et puis, j’ai commencé à m’interroger : pourquoi ce rejet ? Pourquoi cette pudeur ? En me documentant sur l’histoire des femmes et celle du plaisir féminin, j’ai réalisé que c’était en réalité un sujet essentiel. Je me suis aussi rendu compte que je faisais partie de ces personnes, assez nombreuses, qui restent dans une forme de conservatisme sans forcément le questionner. Quand on a grandi avec certains codes, on a tendance à les accepter sans les remettre en cause. Mais en abordant ces questions avec profondeur, humour et élégance, on peut non seulement en parler, mais également apprendre.

Et là, pour moi, c’est devenu une nécessité. Je pense que beaucoup de gens peuvent se reconnaître dans cette pudeur initiale. C’est pour cela que le projet a suscité des réticences, notamment du côté des financiers. Studio TF1, qui produit et distribue le film, a pris un vrai risque en s’engageant. Même certains ayants droit, comme ceux de David Bowie, ont refusé de nous accorder des titres pour le générique de fin. Je ne leur en veux pas, parce que j’ai moi-même été dans cette position. Mais souvent, une fois que les gens découvrent la bande-annonce, le casting, ou qu’ils en entendent parler autour d’eux, leur curiosité prend le dessus. Ils ont envie de se faire leur propre avis – et de voir si c’est vraiment aussi audacieux et drôle qu’on le dit.

Dans le film, les décors sont très beaux – notamment le cabinet de la sexothérapeute et la maison familiale avec son atelier d’invention. Pouvez-vous nous en parler ?
R.K : Pour le cabinet de la sexothérapeute, j’ai apporté certains éléments personnels. Mais, au-delà de ça, il était essentiel pour moi – comme pour tous les décors – d’avoir une belle lumière et des espaces pensés pour être sublimés à l’image. Je voulais quelque chose d’esthétique, d’élégant, en cohérence avec la direction artistique du film. Le film se devait d’être élégant, et les décors avec. J’avais envie que tout soit agréable à regarder, que ce soit beau, mais aussi que cela serve la comédie. Les acteurs sont beaux, bien habillés : c’est un ensemble qui participe au plaisir visuel du film.
L’atelier de Tom, interprété par François Cluzet, a été entièrement construit pour le film. Je souhaitais un espace ouvert sur l’extérieur, notamment sur un jardin, pour éviter toute sensation de claustrophobie, puisque de nombreuses scènes se déroulent en intérieur. Les verrières étaient importantes pour cela. Tom reste un artiste : son atelier devait refléter cela, avec un certain désordre – mais un beau désordre, lumineux, vivant.

A.L : La maison est presque un personnage à part entière. Elle est essentielle, parce qu’elle raconte leur histoire d’amour. L’atelier, notamment, devient un lieu central : c’est là que cet objet de plaisir va être créé. Le fait qu’elle soit mise en vente – sous l’impulsion de leur fille – revient presque à perdre une partie de leur histoire, à tourner une page importante. C’est douloureux pour eux, et particulièrement pour lui, qui est plus nostalgique. C’est une maison solaire, avec de la pierre. Et la pierre raconte toujours quelque chose : on sent qu’elle a du vécu. Ce n’est pas une maison moderne, impersonnelle. Elle a une âme.

[…] Je voudrais aussi dire un mot sur François Cluzet avec qui je partage cette histoire d’amour fictif. Il fait partie de ces acteurs avec qui il se passe quelque chose de très fort. Il y a eu une forme de grâce, une alchimie immédiate. Et je pense que cela se ressent à l’écran. Très vite, nous avons été à l’aise. Ce que j’aime chez lui, c’est son intelligence, sa précision de jeu, sa capacité à tout interpréter. Chaque partenaire vous apprend quelque chose : chacun a sa méthode, son énergie. À chaque film, on évolue. L’essentiel, c’est de multiplier les rencontres – avec des partenaires comme avec des réalisateurs – et de savoir s’adapter. Et sur ce film, ce fut le cas à tous les niveaux.

Pour le plaisir, dès le 6 mai au cinéma.

* Ma critique du film est à retrouver ici.

Synopsis
Et si on vous racontait l’invention du siècle ? Un couple, une vérité qui explose. Fanny et Tom sont mariés et heureux depuis 20 ans. Mais un jour un secret éclate : Fanny n’a jamais eu d’orgasme. Tom, ingénieur, décide alors de relever un défi audacieux : créer l’objet qui révolutionnera le plaisir féminin. Ensemble, ils se lancent dans cette quête aussi déjantée qu’émouvante qui va transformer leur couple. Jusqu’où iront-ils ? Loin, très loin.

Casting : Alexandra Lamy, François Cluzet, Reem Kherici, Kyan Khojandi, François Xavier-Demaison, Mitty Hazanavicius, Delphine Baril, Camille Aumont Carnel…

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