[INTERVIEW] – C’EST QUOI L’AMOUR ? : ÉCHANGE AVEC LE RÉALISATEUR FABIEN GORGEART ET LE COMÉDIEN LYES SALEM 

À l’occasion de la sortie de C’est quoi l’amour ?, le réalisateur Fabien Gorgeart et Lyes Salem reviennent sur la genèse de ce projet intime et la création du récit ainsi que des personnages. Entre réflexion sur le couple, construction de la famille et équilibre délicat entre humour et émotion, le film explore des thèmes universels avec une sensibilité très personnelle.

Fabien, lors de l’avant-première, vous expliquiez que ce film avait été écrit trois ans après votre rupture. En quoi cette expérience a-t-elle nourri l’écriture et les réflexions du film ? Y a-t-il une part autobiographique ?
Fabien Gorgeart, réalisatrice : On traverse ce genre d’épisode émotionnel qui nous interroge profondément, surtout quand des choses importantes sont en jeu, comme le fait de continuer à être parent malgré une séparation. C’était une question essentielle pour moi : comment on gère ça ? Cette expérience m’a forcément nourri émotionnellement. J’étais porté par ces émotions. D’ailleurs, la personne avec qui je me suis séparé a été la première à lire le scénario.
Mais l’angle du film vient surtout du fait que j’ai découvert l’existence des procès en nullité de mariage. À travers ce prisme, je savais que je pourrais créer un miroir intéressant pour réfléchir à la séparation.
Concernant l’aspect autobiographique, il se situe davantage dans des tonalités, dans certaines manières de se parler. Les éléments les plus proches de mon vécu se retrouvent peut-être dans le personnage de Tom. J’ai été ce jeune homme : dans ma première histoire d’amour, j’étais toujours chez mes beaux-parents.

Lyes, vous aviez déjà tourné avec Fabien. Mais en tant qu’acteur, on dit souvent oui à un scénario. Qu’est-ce qui vous a plu dans celui-ci ?
Lyes Salem, comédien : Fabien me proposait un personnage dont la compagne est rattrapée par une histoire passée. Il devait donc trouver sa place face à cela, et, d’une certaine manière, accompagner Marguerite dans ce cheminement. Ce qui m’a plu, c’est que ce personnage incarne l’une des réponses possibles à la question posée par le titre. Cela me permettait, en tant qu’acteur, de défendre un point de vue. Chaque personnage apporte sa propre réponse. Le mien, c’était de dire qu’il existe toujours plusieurs chemins possibles.

Vous êtes-vous inspiré de votre histoire personnelle, notamment autour des thèmes du film, pour composer ce personnage de père de famille, beau-père et mari ?
L.S : On fait toujours un peu ça, d’une manière ou d’une autre. On s’inspire, pas uniquement de sa propre vie, mais aussi de ce qu’on a observé, de ce qu’on nous a raconté, des expériences des autres. Parfois, une histoire entendue, la manière dont on l’interprète, devient une matière de jeu : une sensation, une émotion que l’on réinvestit ensuite dans un personnage. Cela dit, je ne suis pas Sofiane, et je ne suis pas sûr de pouvoir faire les mêmes choix que lui dans la vie. Mais c’est aussi ce qui est intéressant : les personnages que l’on incarne nous font grandir. Ils nous confrontent à des situations que l’on n’a pas forcément vécues, et participent, d’une façon ou une autre, à notre évolution.

En lisant le scénario, aviez-vous déjà une idée précise de la couleur de votre personnage, ou est-ce venu progressivement ?
L.S : On a beaucoup échangé avec Fabien au début. Nous avons eu plusieurs discussions autour du scénario, et ce sont vraiment ces échanges qui ont permis de dessiner le parcours du personnage de Sofiane. Ensuite, de mon côté, j’ai commencé à me l’approprier, à y réfléchir, presque à en rêver. La porte d’entrée, ça a été de me dire qu’il fallait l’accompagner dans son cheminement. Nous avons assez rapidement écarté la piste de la jalousie, car nous savions que ce n’était pas un homme jaloux. J’ai aussi beaucoup travaillé sur ce qui n’est pas dit : tout ce qui ne se voit pas directement, mais qui raconte énormément sur un personnage.
Avec Fabien, comme c’est la deuxième fois que nous travaillons ensemble, il y a une vraie confiance. Je me sens libre de proposer, de tenter des choses. Cela ne veut pas dire qu’il accepte tout, mais je n’ai aucune crainte à essayer. Et ça, c’est extrêmement agréable dans un processus de création.

Le film trouve un bel équilibre entre humour et émotion. Comment parvient-on à cet équilibre à l’écriture ?

F.G : Ce n’est pas évident d’avoir un raisonnement très clair là-dessus. Ça fonctionne un peu comme une recette que l’on ajuste au fur et à mesure : on teste, on affine, on sent quand quelque chose commence à fonctionner.
J’ai la chance d’avoir une très bonne relation avec mes producteurs. Leurs retours – ce qu’ils trouvent drôle ou non, ce qui les touche – comptaient beaucoup pour moi. C’était un véritable repère.
L’émotion, elle, doit être construite. Elle naît du parcours du personnage : de la scène précédente, de celle d’avant encore… jusqu’au moment où elle peut surgir naturellement. Il faut être juste, en accord avec ce que vit le personnage.
L’humour, en revanche, relève presque du réflexe. C’est quelque chose de plus instinctif, qui apparaît parfois de manière inattendue. Je n’ai pas encore assez de recul pour théoriser tout ça en profondeur. Je suis encore en apprentissage sur l’écriture.

Mais je pense que la clé réside aussi dans la caractérisation des personnages. Plus ils sont incarnés, plus on y croit. Et quand un scénario commence à fonctionner, c’est souvent parce que les lecteurs croient aux personnages qu’ils découvrent.

Lyes, vous avez déjà joué dans plusieurs comédies. Comment avez-vous trouvé votre registre comique, votre manière de délivrer les punchlines ?
L.S : Je n’ai pas de méthode particulière. C’est quelque chose d’assez naturel chez moi. Mais j’ai, je pense, une appétence réelle pour la comédie. Cela ne veut pas dire que je ne peux pas m’épanouir dans d’autres registres, mais c’est un terrain qui me correspond particulièrement. Je vois la comédie comme une forme de tragédie avec un pas de côté. Ce qui m’intéresse, c’est justement cet endroit-là : un sérieux légèrement décalé. Après, il y a évidemment une question de rythme, de musicalité dans l’humour. C’est un ensemble de choses assez instinctives.

F.G : Ce qui est intéressant avec Lyes, c’est que, lorsqu’on ne le connaît pas, il peut paraître, au premier abord, un peu austère, presque autoritaire. Et c’est précisément de là que naît son comique. Il déconstruit cette première impression, notamment à travers ses mimiques et son jeu. Le rire vient souvent de ce décalage entre ce qu’il renvoie au départ et ce qu’il révèle ensuite.

À l’écriture, est-ce que le fait de savoir que vous allez travailler avec certains comédiens facilite la création des dialogues, notamment des répliques comiques ?
F.G : Dans le cas de Lyes Salem et de Mélanie Thierry, oui, complètement. J’ai écrit en pensant à eux, parce que je connaissais leur voix, leur tonalité, leur manière de parler. Je savais que certaines répliques, dans la bouche de Lyes, allaient prendre une couleur particulière – notamment dans cette façon qu’il a de jouer avec une forme de naïveté ou de décalage. On appelle ça avoir la connerie. Il excelle dans ce registre.
Et pour Mélanie, c’est autre chose : une forme d’impulsivité, une énergie très vive, presque à fleur de peau. Je savais qu’elle allait s’amuser avec ça.

Mais dans ce registre plus léger, il y a aussi de l’émotion qui transparaît chez le personnage de Lyès…Oui, parce que derrière ce décalage, il y a une vraie sensibilité. Et ce côté plus léger devient presque une forme de protection, un petit bouclier.

Sur cet équilibre entre humour et émotion, comment guidez-vous vos comédiens sur le tournage ?
F.G : Ça se cherche. Il existe plein de manières d’aborder une scène. L’essentiel, c’est qu’elle raconte quelque chose. Ni la blague, ni l’émotion ne doivent venir noyer ou effacer le propos. Il faut trouver une forme d’harmonie. Et c’est aussi l’avantage du cinéma aujourd’hui : on peut multiplier les prises, affiner, ajuster… jusqu’à trouver la bonne musique.

Lyes, vous partagez de très belles scènes avec Laure Calamy. Pouvez-vous nous parler de votre collaboration ?
L.S : Laure est quelqu’un qui a une énergie et une fantaisie qui me correspondent très bien. Nous avons commencé le tournage par les scènes dans la maison, ce qui a été très précieux pour installer naturellement le lien familial. On a vraiment passé une semaine tous les trois dans cet espace, ce qui a permis de consolider cette dynamique. Il y a aussi beaucoup de moments que nous avons trouvés ensemble, notamment la scène dans la chambre d’hôtel à Rome, ou celle où j’entre et que je lui fais peur.
Quand Fabien dit que l’important, c’est le sens, je le rejoins totalement. Dans cette scène, par exemple, son personnage vient de passer la journée avec son ex-mari. Mon personnage ne peut pas faire comme si de rien n’était, ni simplement ignorer la situation. Il tente alors de désamorcer la tension par l’humour. Mais c’est là que le film devient intéressant : il teste l’état émotionnel dans lequel elle se trouve. Et en réalité, elle ne rit pas. Elle est encore perturbée, un peu agacée, ailleurs. Il y a beaucoup de tendresse entre leurs personnages, mais aussi une forme de trouble. Elle n’est pas malhonnête, donc elle ne peut pas faire comme si de rien n’était, revenir dans leur intimité sans que cela la traverse. Elle est touchée, remuée, et cela crée une distance. Lui, à ce moment-là, ne met pas forcément des mots dessus, mais il sent que quelque chose a changé.

Vous l’évoquiez au début : rendre crédible une famille, que ce soit dans le jeu ou dans la mise en scène, est essentiel.
F.G : C’est la préoccupation principale, dès l’écriture et dans le choix du casting. Pour moi, c’est fondamental, que ce soit pour cette famille-là ou pour les autres personnages du film. Et c’est aussi un vrai plaisir : réussir à créer cette crédibilité, à faire en sorte qu’on y croie pleinement. Sur ce projet, c’était plus important que jamais.

Une dernière question, en lien avec le titre du film : selon vous, qu’est-ce que l’amour ?
F.G : Aujourd’hui, j’aime bien dire que l’amour – justement parce que le film en parle – ne s’annule pas. Contrairement à ce que les personnages cherchent parfois à faire, il s’accumule. La vie est faite de différentes strates d’amour, de formes d’attachement qui coexistent, se superposent, et avec lesquelles on apprend à composer.

L.S : Moi j’ai envie de dire que l’amour est comme un fleuve qui traverse la vie avec tout le monde : parfois large et puissant, parfois plus étroit, parfois presque à sec… mais toujours présent, d’une manière ou d’une autre.

C’est quoi l’amour ? le 6 mai au cinéma.

* Ma critique du film est à retrouver ici.

Synopsis
Lorsque Fred demande à son ex-femme, Marguerite, de faire annuler leur mariage à l’Eglise pour pouvoir s’y remarier, elle se réjouit de le voir refaire sa vie. Mais ce qui devait être une simple formalité s’avère plus compliqué que prévu et va les mener jusqu’à Rome avec leurs enfants et leurs nouveaux conjoints. Un voyage haut en couleurs pour tous les membres de cette famille recomposée.

Casting : Laure Calamy, Vincent Macaigne, Mélanie Thierry, Lyès Salem, Célèste Brunnquell, Saul Benchetrit, Grégoire Leprince-Ringuet, Jean-Marc Barr, Aurélia Petit…