ROSE : ENTRETIEN INTIME AVEC LA RÉALISATRICE AURÉLIE SAADA : « La famille, je trouve que c’est une arène formidable, ça raconte toute l’humanité. »

Avec son authenticité et sa justesse, Rose est une œuvre cinématographique rare.
Pour son premier film, l’ex-chanteuse du groupe Brigitte Aurélie Saada emmène Françoise Fabian, Rose, dans des contrées émotionnelles intenses, se confrontant à la fois au deuil, à la vie, à sa féminité.
Une histoire bouleversante mais pleine d’espoir sur la façon de se reconstruire, de se réapproprier son corps, de reprendre sa vie en main, de continuer un ballet fait de rencontres imprévues et de sensations retrouvées. Aurélie Saada retranscrit intelligemment tout cela, en douceur, sans artifice, pour livrer une composition poétique sur une tragédie et une renaissance…

En toute intimité, la réalisatrice Aurélie Saada se confie sur la genèse de son projet, l’histoire vraie qui a inspiré le film Rose, évoque tendrement des souvenirs personnels et son admiration pour Françoise Fabian.

D’où est née l’histoire de Rose ?
On est obsédé par des sujets. Toute sa vie. Quand on écrit, on écrit toujours un peu la même chose, sous plein de formes différentes. Moi, je pense que je suis obsédée par la pluralité du féminin et par la manière dont on est à la fois mère et femme, comment conjuguer la liberté et la maternité.
Et puis, il y a quelques années, j’organisais un dîner chez moi avec ma grand-mère, très fatiguée et seule, qui venait de perdre son mari. À ce même dîner, il y avait Marceline Loridan-Ivens, rescapée de la Shoah d’Auschwitz. Marceline a une fougue et une vivacité telle que ma grand-mère, comme Rose, fut hypnotisée par la liberté de cette femme plus âgée, survivante, incroyable. Ça m’a bousculée. La vie, il faut la vivre jusqu’au bout, il n’y a pas de raison de se dire que tout s’arrête tant qu’on est vivant. J’avais envie d’écrire un film sur ces sujets-là, sur la pulsion de vie, sur le désir, sur le corps des femmes, sur les limites qu’on s’impose et sur le fait que nous avons le droit de choisir la vie.

Cette scène que vous évoquiez, on la retrouve aussi dans le film. Comment l’avez-vous pensée, imaginée et mise en scène ?
J’avais envie que le spectateur soit comme un voyeur dans un dîner chez moi et l’envie de revivre cette scène que j’avais vécue à la maison. Autour de la table, ce sont mes vrais amis : Pénélope Bagieu, Adèle Van Reeth, Alina Fanoukoe, Stéphane Foenkinos, Nicolas Ullmann. Ce ne sont pas des acteurs. Certains sont journalistes, d’autres sont auteurs de BD, philosophes, etc… Ça m’amusait de les avoir autour de la table, de mélanger des acteurs et des non-acteurs afin de donner aussi quelque chose de vivant. Les scènes des acteurs étaient écrites. Pour les scènes des non-acteurs, je les dirigeais moi-même, comme un chef d’orchestre accompagné de très bons musiciens que je pouvais guider dans l’improvisation. Je voulais que le spectateur se sente comme une petite souris. Souvent, la caméra est derrière les visages, comme si on était dans le dîner…

Pour rester sur la réalisation, comment filme-t-on le deuil, l’intime, la vie ?
Chacun a ses méthodes. Moi, j’aime voir le temps sur des détails : le grain de la peau, les pieds sur le carrelage, le vernis qui commence à disparaître, le silence. Le deuil, c’est du bruit et un silence terrible par la suite. Je fais une transition dans le film de cette manière-là. Ça donne de la puissance et, en même temps, un effet terrible. C’est nécessaire de montrer ça.

Vous parliez de votre grand-mère, est-ce qu’il y a d’autres femmes qui ont inspiré Rose ?
Moi. Ceux qui me connaissent bien le voient. Lorsque j’avais 30 ans, j’ai cru que j’étais vieille. J’avais déjà deux enfants et un mari que je croyais avoir pour toute la vie. Cet homme m’a quitté, m’a laissé avec mes deux petites et, est parti à l’autre bout du monde. Je me suis retrouvée désemparée. Je croyais que je ne pourrais jamais affronter la vie sans lui. Je croyais que je n’étais pas capable et je me suis découverte. À travers un deuil, quel qu’il soit, le deuil d’une histoire ou du personne, on ne soupçonne jamais la personne que nous allons être après. J’ai mis de cette histoire intime dans la peau d’une femme de 80 ans parce que ça m’intéressait de parler du corps d’une femme de cet âge-là, du désir des femmes de cet âge-là qui est très invisible, mais je crois que c’est moi dont je parle finalement.

De votre côté, à l’image de Rose, vous avez fait le deuil et continué à avancer ?
Oui. J’ai même réussi à faire plein de choses et à écrire un film (rire). […] Je ne sais pas si ce film est une thérapie. Je ne pense pas que j’ai réalisé Rose pour me soigner. J’aime les métamorphoses et c’est intéressant de transformer ses histoires, ses déboires en de la poésie.

Rose, c’est également une histoire de famille…
La famille c’est très important pour moi, comme la nourriture. Je vis en famille et j’ai toujours ma mère et ma sœur qui ne sont pas loin (ma sœur a cuisiné certains des plats du film). La famille, je trouve que c’est une arène formidable, ça raconte toute l’humanité. On s’aime, on s’agace, on se déteste, on s’adore, on vit ensemble, en fait. C’est beaucoup de silence dans le bruit, c’est de la solitude avec du monde autour. La famille, c’est riche d’émotions. Dans une famille, il y a une grande histoire mais chaque personne est obsédée par sa propre histoire, son propre parcours. Les enfants de Rose ont tous leurs histoires, leurs difficultés, leurs quêtes, leurs guerres internes. Il y a leur mère, le deuil de leur père mais il y a leurs histoires à eux. Comment ils se rencontrent, comment ils se protègent, comment ils se font du mal. J’aime la famille parce que c’est complexe dans les émotions.

Le film dégage une convivialité évidente. Les séquences de repas sont nombreuses. Elles sont importantes ces scènes pour vous ?
Chez moi, c’est à travers la nourriture qu’on se dit « Je t’aime », en la partageant, en cuisinant les uns pour les autres, en s’offrant à manger. Quand je vois quelque chose de bon à manger, je pense à quelqu’un, je pense à lui offrir. La nourriture, c’est un signe d’amour. Donc, il y en a beaucoup dans le film car je pense que les gens s’aiment.
[…]. Il paraît que les mettre en scène, c’est dur. Pour moi, non, parce que c’est mon lexique. J’adore ça. C’était très naturel. Je me suis surprise, je ne me rendais pas compte à quel point j’écrivais beaucoup de scènes de repas. C’était aussi important pour moi qu’ils mangent vraiment. J’ai élaboré avec ma sœur tous les menus qui allaient être filmés. Je voulais que les acteurs aient le goût de ce que l’on mange chez moi, qu’ils connaissent ce parfum de cumin, de fleur d’oranger, des boulettes, de harissa. C’était génial car ils mangeaient énormément (rire) et ça se voit à l’écran. Des acteurs qui font semblant de manger, je trouve qu’on le voit. Et ça me gêne. J’adore le cinéma de Scorsese, où ils mangent véritablement. Dans Les Affranchis, c’est la mère de Martin Scorsese qui fait vraiment ses pâtes aux boulettes. Je me sens familière à ça.

La liberté et la redécouverte de sensations perdues vont passer par sa relation avec un restaurateur (Pascal Elbé), plus jeune. Pourquoi ce choix scénaristique ?
Le choix d’un restaurateur rejoint la question précédente. Chez moi, tout passe par la nourriture. Ensuite, cet homme est là, il a ces soucis, il rêve d’être père mais sa compagne ne veut pas – d’ailleurs, c’est étrange, tous les hommes de mon film rêvent d’être papas. Je devrais me poser une question psychanalytique à ce sujet (rire) –. Et, entre lui et Rose, c’est un moment. C’est un instant, une rencontre. Une histoire d’amour, pour moi, elle n’est pas forcément faites pour durer dans le temps. Elle est faite pour être intense, avoir du sens. Ici, c’est simplement un beau moment. Ils ne vont pas construire une histoire ensemble, ils le savent, mais ils ont vécu quelque chose qui les ont rendu heureux à ce moment-là.

[…] Puis, cela lui a permis aussi de reprendre confiance en elle et c’est également un pas de plus dans son goût pour l’aventure. Cela aurait été très réducteur si le bonheur avait été dans « reconstruire une histoire avec un autre homme ». Ce n’était pas mon discours. Elle reprend goût à tout : à sa peau, à l’autre, aux autres, à des inconnus, danser, se remaquiller. Elle va vivre.
Concernant le choix de ce lieu, il a un rapport avec la convivialité dont on parlait. Mes blessures ont été pansées par la vie de bistrot la nuit. Il y a quelque chose de joyeux, de réconfortant, de tendre. J’ai eu dans ma vie des serveurs, un notamment, qui m’a marquée, m’a rendu la joie.

François Fabien interprète Rose. Qu’est-ce qui a motivé le choix de cette comédienne de grand talent ?
Je l’adore ! J’aime ces choix d’actrice, libres, profonds, authentiques, elle représente quelque chose de fort, de féminin-fort, qui me touche énormément. De plus, je cherchais une femme qui ressemble aux femmes de ma famille, à ma mère, à ma grand-mère, à mes tantes, qui ait de l’Orient en elle. Ce n’était pas évident, car il y a peu d’actrices françaises de son âge qui ont ça. Françoise, elle est née en Algérie et y a vécu jusqu’à ses 18 ans. Elle connaît, elle aime bien ça, elle a un goût pour ça, elle a de l’Orient en elle, elle a cette chaleur, cette luminosité. J’ai cherché une comédienne qui corresponde aux gens de ma famille et, aujourd’hui, Françoise c’est désormais quelqu’un qui fait partie de ma famille. On s’aime beaucoup, elle connaît ma mère, elles déjeunent ensemble toutes les deux alors que je ne suis même pas là (rire), elle connaît mes enfants. C’est comme si je cherchais quelqu’un de ma famille et que je l’avais trouvé. […] Elle a tout de suite accepté le rôle de Rose et m’a fait promettre de ne le proposer à aucune autre actrice. Elle m’a dit : « Je veux être Rose. Je veux être cette femme désespérée, qui lâche tout, qui pue et qui se remet ensuite du rouge à lèvres. ».

Rose sortira le 8 décembre prochain au cinéma.

Synopsis : Rose, 78 ans, vient de perdre son mari qu’elle adorait. Lorsque sa peine laisse place à une puissante pulsion de vie lui faisant réaliser qu’elle peut encore se redéfinir en tant que femme, c’est tout l’équilibre de la famille qui est bouleversé…