Le cinéma de genre en France continue d’enivrer par ses propositions originales et notamment dans l’horreur. Après The Deep House, La Nuée ou encore Méandre, le cinéma français proposera en cette fin d’année Le Calendrier de Patrick Ridremont.
C’est Alba Films qui distribuera cette nouvelle production horrifique Made in France (franco-belge plus précisément) et poursuit ainsi la mise en lumière du cinéma de genre français dans lequel ils sont pleinement investis.
Synopsis : Eva est paraplégique depuis trois ans. Pour son anniversaire, elle reçoit en cadeau étrange, un calendrier de l’avent. Mais ce n’est pas les traditionnelles friandises qu’elle découvre chaque jour, mais des surprises plus inquiétantes, tantôt agréables, tantôt terrifiantes, et de plus en plus sanglantes. Cette année, Noël va être mortel !
Rencontre avec le réalisateur Patrick Ridremont et l’actrice Eugénie Derouand. Un entretien où ils reviennent ensemble sur l’origine du projet, la conception du calendrier et de ICH (le monstre), la construction du personnage d’Eva et les difficultés de jouer en fauteuil roulant.
« Vous allez voir que les films de genre français vont dégommer et devenir des références. J’en suis certain ! » – Patrick Ridremont.
Comment est née l’idée de ce scénario au concept totalement unique ?
C’est assez curieux que personne n’y est jamais pensé avant, tant le calendrier de l’Avent est rentré dans les mœurs. Je dois remercier ma belle-sœur qui m’a inspiré l’idée. Je me suis dit qu’il y avait là le moyen de faire un film autour d’un calendrier de l’Avent, cadeau au départ bienveillant, qui se transforme en cadeau maudit, maléfique. Cela m’a aussi permis de m’amuser à créer mon propre « objet sacré ». Au cinéma, je suis friand des objets sacrés, que ce soit dans les films d’horreur ou non : le jeu de société de Jumanji, le Nécromicon dans Evil Dead, le Cube dans Hellraizer et, éventuellement, la baguette magique dans Harry Potter (rire). J’aime quand un objet est transmis à un humain et que cette chose finit par les dépasser. Les films d’horreur qui mettent en scène des psychopathes masqués, ce n’est pas vraiment mon truc.
Parlons de votre objet, le calendrier. Comment l’avez-vous pensé, imaginé, fabriqué avec votre équipe ?

Ce fut un gros point dans la préparation du film. Le scénario du film continuait à s’étoffer, même quelques semaines avant le début du tournage, mais les constructeurs du calendrier avaient besoin, très techniquement, de savoir où ils devaient mettre la case numéro 1, 2, 3, etc…, dans quel ordre. J’avais besoin aussi de le savoir, pour commencer à imaginer la manière dont je le filmerai. Par exemple, il y a une petite voiture qui sort de ce calendrier par une rampe donc, je savais qu’elle devait se trouver en bas de celui-ci. Ce genre de problématique est génial, car le calendrier s’est vite imposé comme un être à part entière, vivant, un personnage du film qui avait ses propres exigences. C’est presque lui qui a greenlighté le film en disant « on arrête de réfléchir, on ne traîne plus, on ne change plus le scénario ».
Le calendrier est un triptyque, une seule face n’était pas suffisante. Il fallait que le calendrier puisse jouer, qu’on puisse agrandir certaines des cases afin de pouvoir placer la caméra derrière. Il fallait aussi que chaque case soit décorée en fonction du bonbon qu’on allait trouver dedans. Tout ceci est un travail de bricolage. Ce qui est amusant, c’est que certaines personnes croient que le calendrier est un objet que l’on a trouvé, récupéré dans un vide-greniers, un antiquaire ou dans un musée.
Vous aviez plusieurs calendriers sur le tournage pour différentes séquences ?
Il y en a un, le vrai, l’originel qu’on ne peut pas casser et qui coûte un peu d’argent. Il était sous-clé, dans un coffre, et n’était manipulé que par les acteurs et les accessoiristes. Et puis, effectivement, il y a les répliques, ceux que l’on peut casser, jeter, brûler. La face avant est identique mais, à l’intérieur, c’est creux. L’original, on devait en prendre soin. Il est même devenu sacré au fil des jours. C’est comme si lui ne jouait pas. Il jouait dans le film mais il avait une autre vie, même lorsqu’on coupait les caméras on avait la sensation que ce calendrier existait. Il y avait un profond respect et une fascination de tout le monde pour lui.
Le film est découpé en chapitre, un pour chaque bonbon. Racontez-nous le processus narratif du film et la façon dont vous avez, à l’écriture, évité le côté répétitif de l’intrigue ?
La première chose que je me suis dit, c’est que la nature même des bonbons doit être différente, doit avant des conséquences différentes. Cependant, je devais faire monter la pression pas à pas. Les premiers bonbons offrent des petits moments étranges mais on ne bascule pas encore complètement dans l’horreur ou le gore. Pour éviter la monotonie du film, il fallait jouer avec le rythme. Les effets d’un bonbon peuvent parfois durer 15 minutes et d’autres sont plus ellipsés et ne durent que quelques secondes. Le spectateur n’a pas le temps de se dire que ça va être long de voir une fille avaler 24 bonbons. Les rythmes sont différents. Le film est presque comme une anthologie de 24 courts-métrages, 24 tableaux uniques, jouant dans le même long-métrage avec les mêmes protagonistes, racontant la même histoire. Mais ce n’est jamais lassant parce que, justement, les rythmes sont différents, les bonbons sont divers et ont des conséquences différentes qui amènent à des scènes différentes et donc des genres différents.

Le film a une très belle photographie. Quels ont été vos choix artistiques sur Le Calendrier ?
On est dans un film qui malgré tout est un conte, même s’il est rouge sang. On reste dans le « Il était une fois…».
Au cinéma, les films de ce type, « Il était une fois…», s’accommodent d’images très graphiques, de lumières particulières et, à l’heure où tout le monde joue avec les filtres sur Instagram, je ne vois pas pourquoi le cinéma se priverait d’ajouter une part de magie, de filtres, de « jolieté », à l’américaine peut-être, pour ne pas rester trop réaliste. Cela a été un parti pris de notre chef op’ de donner à ce film une coloration particulière qui allait compenser des choses que nous ne pourrions pas avoir. C’est un film de Noël sans neige. Ça a l’air ridicule mais finalement je préfère une scène qui va virer au violet plutôt que d’y ajouter de la vraie neige. C’est trop réaliste pour moi. On a alors truandé l’image, on l’a rendu sexy, un peu comme le feraient des réalisateurs de publicité. On ne raconte pas un drame social qui existe, basé sur des faits réels, on conte une histoire imaginaire.
Il y avait également une question de moyens. Nous ne pouvions pas transformer l’image en upside down à la Stranger Things. On compense alors avec de la réflexion, de l’artistique, jamais par de la bricole. On a cherché des solutions belles et efficaces. Nous avons une scène aquatique, qui a été tournée à seulement 3 mètres de profondeur. Nous n’avions pas un studio de cinéma spécial piscine. C’est donc trouver des solutions et rendre cette image formidable. C’est une de mes grandes fiertés sur ce film. Je parle souvent de cinéma américain car le cinéma français nourrit, par moment, certains complexes quand il va dans le genre des films américains. […] Ce complexe s’estompe, certains films de genre français ont ouvert la voie, on prend de bons chemins, on expérimente et ça fonctionne. Vous allez voir que les films de genre français vont dégommer et devenir des références. J’en suis certain !
Il y a une créature terrifiante dans le film. On sait que les films d’horreur qui sont restés dans l’histoire du 7ème art sont ceux qui mettaient en scène des créatures, monstres et hommes masqués avec un aspect monstrueusement marquant et un background original. Comment avez-vous conçu le vôtre ?
Je fais le distinguo entre le psychopathe masqué, qui ne me fait pas triper et un Freddy Krüger, par exemple, qui vient dans nos rêves pour nous tuer. Ça, ça m’intéresse. Ma créature m’intéresse car elle a aussi une dimension extra-humaine. Elle est fantastique. Elle habite le calendrier. J’aime cette notion de créature magique. Dès le début de l’écriture, elle était là. Et je voulais la mettre à l’écran, de façon totalement décomplexée. Autour de moi, il y avait une peur que la créature soit ridicule ou mal faite car ce n’est pas dans l’ADN du cinéma français de créer ce genre de personnages. C’était le défi du film ! Lionel a conçu la créature et je l’ai nourrie avec une histoire qui pourrait être un autre film : il s’agissait d’un pasteur allemand, Friederi, qui s’est pris une bombe dans les tranchées du côté de Verdun en allant aider des soldats français. Il a été défiguré et, avant de mourir, a reçu la visite d’un diable lui proposant de continuer à vivre. Le prix à payer serait d’habiter ce calendrier. Ce qu’il a accepté. Il y a une backstory. Sur cette base, Lionel a conçu l’apparence de mon monstre : il a une soutane, des croix, il est scarifié avec des chiffres, il porte un masque qui est, en réalité, un masque à gaz allemand auquel il manque une partie. Avec ces vrais codes concrets, nous avons créé un personnage totalement iconographique, basé sur des vrais éléments historiques. C’est parfois tordu mais rien n’est fait par hasard.

C’est Fabien Jegoudez qui incarne le monstre. Qu’a-t-il apporté de par son expérience passée sur d’autres longs-métrages horrifiques ?
Sans maquillage, il a une attitude. Il a, lui aussi, quelque chose de sacré, de mystérieux. C’était très important pour moi qu’il ne s’agisse pas que de grime. Je souhaitais que l’on sente surtout un corps, des yeux. Fabien, il a des yeux gentils. Ce ICH, il est terriblement méchant, mais il a l’œil gentil. Il ne veut que du bien à notre héroïne. Il est là pour l’aider. Il est son meilleur ami. Et pour être le meilleur ami de l’un, il faut être le pire ennemi des autres. Le bonheur de l’une, va faire le malheur des autres. Dans son œil, tous ces éléments transparaissent. D’ailleurs, il ne portait pas de lentilles, Fabien ne les supportait pas. C’était super intéressant pour moi.
De plus, Fabien parle allemand. Il était déjà habillé par la langue, bien avant l’habillage costume. Cela offrait une authenticité directe. Fabien a pris ce rôle au sérieux et nous ne voulions pas faire une parodie. Il avait de vraies questions sur sa créature. Parce que ce n’est pas juste avoir une gueule et du maquillage. Il a des actions dans le film, qui sont animées par des intentions réelles que l’interprète a su faire passer. Je ne voulais pas n’importe qui pour ce rôle, ni un acteur quelconque qui se déguise pour faire peur. Il fallait quelqu’un qui comprenne le personnage, l’habite et Fabien m’a donné tout ça.
Eva, l’héroïne du film, est paraplégique. Pourquoi ce choix scénaristique ?
Le principe du film est que le 24 décembre, le Calendrier vous offre la possibilité d’obtenir un miracle. Tel que le Miracle de Noël. Il faut donc que le calendrier arrive dans les mains de quelqu’un qui soit victime d’un handicap, de la perte d’un être aimé, bref, de quelque chose qui nécessite un miracle pour s’en sortir. J’ai donc réfléchi à un handicap suffisamment énorme pour que le miracle soit à la hauteur de cela. J’avais du choix mais l’idée d’une ancienne danseuse devenue paraplégique s’est imposée naturellement. Et, les personnes paraplégiques ont tendance à être invisibilisées. Ça m’intéressait aussi d’avoir un côté social. Le pire monstre pour Eva, ce n’est pas la créature ICH, c’est son patron, les humains autour d’elle.
Eugénie Derouand
Pour camper le rôle d’Eva, c’est donc la comédienne Eugénie Derouand que le réalisateur Patrick Ridremont a choisi. Après un passage remarqué à la télévision à l’étranger avec la série britannique World on fire (BBC) et en France avec Paris Police 1900, puis au cinéma dans le film Si tu vois ma mère de Nathanaël Guedj, Eugénie Derouand décroche là son premier grand rôle. Et quel rôle ! Celle d’une jeune femme paraplégique, solitaire, à l’histoire familiale tragique et qui, de surcroît, subit une pression professionnelle étouffante.
Ce sont tous ces aspects qu’Eugénie Derouand a aimés et qui l’ont poussée à franchir les portes du casting : « Au-delà du fait que ce soit un film de genre, c’est vraiment le personnage d’Eva qui m’a plu et convaincu. J’avais la volonté d’interpréter cette femme dont je suis admirative. Et puis, ce n’est pas tous les jours qu’on peut incarner un personnage en fauteuil roulant et il y avait alors ce défi physique à relever qui me motivait. L’histoire était aussi très prenante et j’étais très excitée à l’idée de tourner toutes ces scènes. […] Et non, malgré que ce soit un film d’horreur, parfois gore, je n’ai pas hésité une seconde. Ça ne m’a en aucun cas freiné ou joué sur ma décision. Au contraire. ».

Pour interpréter au plus juste une femme handicapée atteinte de paraplégie, Eugénie Derouand n’était pas seule. Elle se confie sur son entraînement et les difficultés de jouer en fauteuil roulant :
« J’ai eu la chance d’avoir à mes côtés une femme paraplégique, qui était aussi présente sur le tournage pour m’épauler et me coacher. Elle était très bienveillante. Elle me montrait les bons mouvements à effectuer. En amont, j’ai également eu une préparation physique afin de maigrir, me muscler les bras, etc. On se rend compte, lorsque l’on est dans un fauteuil roulant, que ça devient le parcours du combattant. Dès que je me suis mise sur le fauteuil, j’ai su à quel point ça allait être difficile et que j’allais devoir me l’apprivoiser. J’ai eu peu de temps pour me préparer, quelques semaines seulement, et pas mal de gamelles. ».
Le fauteuil, un outil de jeu qui détournait parfois sa concentration : « Le fauteuil devient rapidement une contrainte. Tout devient compliqué comme les déplacements. Au niveau du jeu, c’était intéressant. Parfois, j’étais davantage concentrée sur le fauteuil et la façon de bien le faire marcher, sur mes jambes que je ne devais pas bouger aussi, plus que sur mon interprétation. Il fallait trouver un équilibre. Les scènes dans l’eau ont été les plus difficiles à tourner, car je devais nager sans le bas de mon corps. Un exercice pas si évident. »
Outre son handicap, Eva est une femme au quotidien douloureux. S’il y a des amis(es) sur qui elle peut compter, Eva connaît beaucoup de difficultés et de déboires : harcèlement d’un patron égoïste, nouvelle employée égocentrique et méchanceté d’une belle-mère immonde. Eugénie explique comment elle s’est familiarisée avec tout ça pour construire la psychologie de son personnage : « Il y avait des choses chez Eva qui résonnaient en moi, il y avait des choses aussi qui me touchaient chez elle et que je voulais apporter moi, pour construire ce personnage. Elle est battante, hypersensible, introvertie parfois, ce sont des éléments que j’ai sûrement en moi et que je suis allée chercher, que j’ai creusés afin de donner de l’ampleur à Eva. […] Sa sensibilité, sa détermination, sont des caractéristiques que j’ai en commun avec elle. Puis, le fauteuil vous conditionne tout de suite. Ne pas être à la même hauteur que les autres, s’empêcher certaines choses, tout ça crée une colère intérieure. On veut se lever et ne plus être enchaîné à ce fauteuil. Je me suis servie de tout ça pour composer le rôle d’Eva, pour offrir également de l’intensité dans les choix moraux auxquels elle fait face dans le film et qui sont liés au fauteuil. ».
Le Calendrier sortira le 1er décembre.
Merci à l’Agence Déjà Le Web et Marion Segin pour l’organisation de l’interview par Zoom et à Patrick Ridremont et Eugénie Derouand pour cet échange passionnant.
