[INTERVIEW] – LA FILLE QU’ON APPELLE : ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE CHARLÈNE FAVIER : « Tenter de mettre en image le subconscient, c’est une chose qui m’attire et me permet de supporter la réalité »

Après « Slalom », la réalisatrice Charlène Favier s’empare à nouveau du sujet des agressions sexuelles dans une fiction poignante, bouleversante, vive, et d’une extrême intelligence. Dans « La Fille qu’on appelle », adapté du roman de Tanguy Viel, Alba Gaïa Bellugi incarne Laura, une jeune femme abusée par le maire de sa ville, sollicité par le père de cette dernière pour l’aider à lui trouver un logement. Un abus de pouvoir qui va enfermer Laura dans une spirale infernale, écrasée par l’influence et la domination d’un homme irréprochable aux yeux de tous. Dès lors, difficile de libérer sa parole. Pourtant, c’est ce qu’elle va oser faire…
Un thriller sur l’emprise psychologique d’une puissance phénoménale, sur lequel la cinéaste Charlène Favier se confie, entre ambitions artistiques et l’importance d’une fiction comme celle-ci.

Qu’est-ce qui vous a poussée à accepter la réalisation de « La Fille qu’on appelle » ?
C’est la productrice Nicole Collet, conjointement avec ARTE, qui m’a proposé le film. Au départ, j’y allais à reculons parce que j’avais déjà abordé le sujet. Mais avant même d’avoir fini de lire le roman de Tanguy Viel, j’ai accepté. Il y avait quelque chose de très séduisant dans son écriture, il y avait une structure assez intemporelle et d’archétypale qui me plaisait, et puis surtout, c’est l’histoire d’une fille qui parle. Dans « Slalom », c’était l’inverse. En tout cas, la jeune skieuse ne dit « non » qu’à la fin du film. Là, j’avais l’impression de pouvoir prolonger mon travail pour aller au-delà du « non », et essayer de voir comment on pouvait en parler, à quel point la parole était difficile mais libératrice, à quel point la parole pouvait donner de la force. Je ne l’avais pas exploré avec « Slalom ». C’était une belle occasion d’aller au bout d’un travail qui n’était pas encore complet, notamment ce travail sur l’emprise. Ça me permettait de fermer la parenthèse.

J’ai ensuite travaillé avec le scénariste Antoine Lacomblez. Il a structuré le scénario et a écrit tous les dialogues. Son travail a été fantastique. Moi, j’ai amené ma patte de réalisatrice. Néanmoins, le film est assez proche du livre. Une des différences, c’est que nous avons tourné à Marseille car je venais d’accoucher d’une petite-fille et que je voulais être près de chez moi. Nous avons créé un endroit, que nous avons inventé car nous ne savons pas trop où on est, avec ce casino et la lumière du sud. Ça fonctionnait par rapport à l’histoire.

« J’ai essayé d’amener une ambivalence, une complexité au sein de l’écoute des policiers »

Le film se déroule sur 2 axes : l’histoire racontée du point de vue de Laura au commissariat, lorsqu’elle vient déposer plainte, et ce que l’on voit du passé, le déroulement des actions. Les scènes au commissariat sont parfois d’une violence verbale inouïe, avec des policiers qui posent des questions gênantes et puis le doute, insupportable, en plus des questionnements de Laura sur-elle même. De quelle façon avez-vous filmé ces scènes ? Et que disent-elles sur la manière dont on traite les victimes ?

J’ai essayé de filmer ça frontalement et, toujours du point de vue de Laura, au plus près de ses passions, au plus près de ses secrets, au plus près de ses hésitations, au plus près de ses affirmations. C’est ce qui est très beau dans la parole qu’elle délivre aux policiers, c’est qu’il y a tout ça : de l’hésitation, de l’affirmation, de l’analyse, de la surprise de la part de Laura de s’entendre dire certaines choses. Ce film raconte la complexité de la parole. Donc, je voulais vraiment être avec elle. Dans le livre, il s’agit de deux policiers, me semble-t-il. Moi, j’ai voulu qu’il y ait une femme pour montrer que la parole peut être reçue aussi mal par une femme que par un homme.

D’ailleurs, dans le téléfilm, le jeune policier est plutôt attendri par Laura. Il a envie de l’aider. Je voulais montrer également qu’il y avait l’ancienne génération et la nouvelle génération. Que les hommes de cette nouvelle génération peuvent être plus à l’écoute, mieux formés. J’ai essayé d’amener une ambivalence, une complexité au sein de l’écoute des policiers. Le film raconte ça, que l’écoute est difficile, surtout la compréhension, ainsi que la prise en charge de ses plaintes, très dures.

[…] Nous n’avions que deux jours pour tourner les séquences au commissariat. C’était très dense. Mais j’ai eu la chance d’avoir des comédiennes et des comédiens formidables que ce soit Alba, Omar Mebrouk ou Agnès Regolo, les deux policiers. Lorsqu’on travaille avec d’excellents comédiens, qui ont cette intelligence de jeu-là, on y arrive.

« C’était très important pour nous de créer un film d’atmosphère »

Est-ce qu’on peut avoir des ambitions artistiques sur un film avec des propos aussi violents, sans perdre la force de la crédibilité ?
Je voulais faire un film de cinéma pour la télévision. Nous avons donc tourné en anamorphique, normalement une optique utilisée pour le cinéma de par son format. J’ai collaboré avec le chef opérateur Yann Maritaud, avec qui je travaille depuis 10 ans. C’est une personne que j’adore pour sa douceur, son intelligence, son talent. Nous avons travaillé comme nous le faisons habituellement, en essayant d’intégrer de l’onirisme dans l’image, en essayant de sublimer les comédiens et les décors, de créer une atmosphère. C’était très important pour nous de créer un film d’atmosphère. Nous avons poursuivi dans la lignée de ce que nous faisons, en apportant un soin particulier à l’image, à l’optique, aux profondeurs de champ, au découpage. […] L’onirisme, le côté organique des choses, est lié au subconscient. C’est tenter de mettre en image le subconscient, c’est une chose qui m’attire et me permet de supporter la réalité. C’est la manière dont moi je vis ma vie et dont je parviens à m’évader dans un monde parallèle au mien et cela depuis que je suis toute petite. C’est ma marque de fabrique. Je pense qu’on arrive à vivre lorsqu’on apporte de la poésie même dans des choses douloureuses. Sublimer l’expérience triviale par quelque chose d’un peu subliminal. C’est ainsi que je m’échappe à la difficile réalité. Alors, c’est facile pour moi de faire ça, de lier le monde intérieur et le monde réel, celui des autres.

Il y a aussi des scènes où le personnage de Laura brise le 4ème mur. Pourquoi ce choix ?
J’avais envie, par moment, de bousculer le spectateur, en s’adressant à nous directement, en tant que témoin. C’est une histoire où le non-dit, le tabou, cimente les rapports entre tous les individus. C’était essentiel que le spectateur se retrouve lui aussi face à cette parole et qu’il se demande ce qu’il pourrait faire dans cette situation, qu’est-ce qu’il devrait faire. Je trouvais ça intéressant d’aller au bout de cette démarche sur le langage et la parole dans une affaire comme celle-ci, d’impliquer le spectateur.

Comme dans « Slalom », les scènes de viols sont montrées. De quelle manière avez-vous préparé ces scènes entre Alba Gaia Bellugi et Pascal Greggory (le Maire) ?

Ce sont des choses très simples parce qu’elles sont très courtes, très cadrées, et nous savons exactement ce que nous faisons. Je fixe des règles pour ne pas mettre en danger les comédiens. Nous sommes en confiance. Ça dure peu de temps et je filme ça, à l’inverse du réalisateur Abdellatif Keckiche dans « La vie d’Adèle », c’est-à-dire que c’est rapide. C’est chorégraphié. Je les mets en scène avec eux, en fonction de ce qu’ils veulent faire, de ce qu’on doit faire et de ce qu’on peut faire. Il n’y a donc pas de difficultés à filmer ces séquences. Il faut que ça reste du jeu.
[…] Nous avons tourné ces scènes dans le vrai casino, au milieu des clients qui venaient y jouer ou prendre un verre, avec le bruit des machines à sous, etc. Nous avons dû nous adapter au lieu. Ce qui était super, c’est que le casino était en bord de mer et c’est très cinégénique. Le casino est un environnement cinématographique par le fantasme qu’il renvoie, et nous sommes allés à fond là-dedans.

Comment avez-vous guidé Alba Gaia Bellugi, pour qu’elle soit aussi précise dans le jeu ? Elle a un regard bouleversant.
Le scénario était déjà un bon manuel pour guider le comédien. Et vu qu’Alba est une grande comédienne de texte, puisqu’elle vient du théâtre, elle a su décrypter les clés du texte et, elle a de suite compris ce qu’il fallait faire, comment il fallait être en fonction de chaque partie du scénario. J’ai eu beaucoup de chance de l’avoir. Il y a énormément de texte dans ce film et il faut arriver à l’interpréter et à décoder des choses. Donc, cela s’est fait naturellement.

Synopsis :
Laura, vingt ans, fort belle et démunie, revient au pays pour retrouver son père Max, ancien boxeur et chauffeur du maire, Quentin le Bars, la soixantaine. Pour faciliter son installation, Max demande au maire d’aider sa fille à trouver un logement… Entre Laura et Quentin le Bars, l’engrenage perfide du désir et de la fascination ne tarde pas à se mettre en place. À partir des corps, l’histoire se déroule comme une plaidoirie mêlant injustice sociale et arrogance politique. Haletant et vif, ce thriller minimaliste épouse l’emprise psychologique et pose la question de qui domine, qui se soumet et se révolte aussi…

Casting : Alba Gaia Bellugi, Jade Tronquoy, Pascal Greggory, Jean-Pierre Martins, Patrick d’Assumçao, Anne Suarez, Omar Mebrouk, Agnès Regolo…

La Fille qu’on appelle, le 13 octobre sur ARTE.

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