[INTERVIEW] – ENTRETIEN AVEC JEAN SOREL : « Tous les hommes de ma génération rêvaient de tourner avec Catherine Deneuve »

C’est une des figures sacrées du cinéma français, Jean Sorel aura partagé ses 50 ans de carrière entre la France et l’Italie mais aussi les États-Unis. Côtoyant les réalisateurs les plus prestigieux tels que Sidney Lumet, Jacques Demy, André Téchiné, Roger Vadim, Sergio Corbucci ou encore Luis Bunuel et Luchino Visconti, et des grands noms du cinéma français et américains comme Catherine Deneuve, Robert Hossein, Claude Brasseur, Jane Fonda, Bertrand Blier ou Claudia Cardinale, Jean Sorel aura séduit le monde entier par son charisme. Souvent comparé à Alain Delon pour sa beauté, c’est davantage le naturel de son phrasé, son authenticité d’interprétation ainsi que sa grande modestie qui resteront gravés dans le 7ème art ainsi que ses rôles, aussi variés qu’iconiques.
C’est en 1959 que Jean Sorel décroche son premier rôle au cinéma, dans le film de Michel Gast, « J’irais cracher sur vos tombes », adapté du célèbre roman éponyme de Boris Vian. Seulement trois ans après s’être lancé dans le métier, il obtient le rôle-titre dans « Les Lionceaux » de Jacques Bourdon (1960). Le début d’une carrière riche, singulière et incomparable.

À l’occasion du téléfilm « Le prochain voyage » de Thierry Binisti sur la fin de vie, l’acteur Jean Sorel est revenu sur quelques-uns de ses rôles marquants, ses plus belles rencontres professionnelles et se confie sur le cinéma italien qui lui a offert tant de rôles emblématiques.

En 1963, vous avez tourné dans « Germinal » d’Yves Allégret. Comment avez-vous vécu ce tournage, où vous teniez le rôle principal, celui d’Etienne Lantier ? Et de quelle façon s’empare-t-on d’un personnage aussi emblématique ?
Nous avons tourné en Hongrie, puisque c’était une coproduction, et dans une vraie mine. Il y avait les mineurs d’un côté et nous, nous tournions dans une mine de l’autre côté. Lorsque nous prenions notre pause déjeuner à midi, eux sortaient en même temps de la mine, et nous leur offrions un coup à boire ou un sandwich. C’est un souvenir étonnant. Lorsque vous tournez dans une mine, vous vous apercevez davantage des conditions épouvantables dans lesquelles ces gens travaillent. Ils étaient payés une misère et enchaînaient 10 à 12h de travail par jour. Leur rémunération dépendait du nombre de brouettes de charbons qu’ils arrivaient à sortir.
[…] Pour m’approprier le personnage d’Étienne Lantier, on le lit. J’ai lu « Germinal » un certain nombre de fois, même pendant le tournage. Puis, on regarde la société de l’époque de Lantier et on la compare avec la société dans laquelle on vivait en Hongrie. C’est un tas de parallèles qu’on pouvait faire. C’était très enrichissant pour ma manière de jouer et pour le film.

Un de vos films les plus marquants est sans conteste « Belle de Jour » de Luis Buñuel avec Catherine Deneuve…
Tous les hommes de ma génération rêvaient de tourner avec Catherine Deneuve. C’était une femme magnifique, intelligente et sympathique. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois aux essais. Elle a toujours été très adorable sur le plateau. Néanmoins, j’avais des scènes difficiles dans le film, notamment celle où je lui jetais de la boue. Ça amusait beaucoup Luis Buñuel, un peu moins Catherine (rire).

Il est vrai que Catherine Deneuve n’est pas épargnée dans ce film. Il y a également cette scène où Catherine est attachée à un arbre, fouettée par deux hommes…
Sur cette scène, je dois avouer que ça ne s’était pas très bien passé. Catherine n’avait aucune envie de se retrouver dans cette situation, au point qu’elle a eu envie d’arrêter le film. Ce que je pouvais comprendre. C’est sa sœur qui l’a résonnée et l’a poussée à continuer le film car elle savait que ce serait un des films plus importants de sa carrière. Elle ne s’était pas trompée. Ce film l’a lancée. Catherine a donc continué et nous sommes repartis comme en 40.

C’est un film qui est devenu culte avec le temps. À l’époque, c’était un film osé, avec un personnage féminin qui assume pleinement sa sexualité. Luis Buñuel provoque, choque. Comment-avez-vous vécu les polémiques autour du film à sa sortie ?
Il y a eu beaucoup de polémiques à la sortie de « Belle de jour », vous avez raison, et aussi de mauvaises critiques. Toutefois, en salles, ça a marché très fort avec plus de 2 millions d’entrées. Le public a été conquis. C’est une grande récompense. Mais pour répondre à votre question, les polémiques ne m’ont pas du tout atteint.

« Sidney Lumet savait comment se servir des défauts des acteurs pour les mettre au service de son histoire »

Dans votre carrière, vous avez eu l’immense privilège de tourner avec Sidney Lumet dans une autre production franco-italienne, « Vu du pont ». Quel type de cinéaste était-il ? Et quel souvenir gardez-vous de ce tournage ?
C’était quelqu’un d’une gentillesse et d’une modestie incroyable. Il n’avait pas du tout la grosse tête. A l’époque, il était très jeune et il venait faire un film important pour lui, en Europe. Je me souviens d’une personne charmante. Ils nous avait invités chez lui, lorsque nous avons tourné nos scènes aux États-Unis. Ce fut une rencontre formidable. Il n’y a pas beaucoup de réalisateurs qui n’ont pas la grosse tête alors, quand vous en rencontrez un, qui plus est extrêmement talentueux, il faut remercier le Seigneur. Ce que j’ai fait. En tant que metteur en scène, et comme tous les grands, il se rendait compte des défauts des acteurs, et il s’en servait. Il savait comment se servir des défauts des acteurs pour les mettre au service de son histoire, de ses personnages et de sa mise en scène. Il vous les laisse. C’est intelligent. Certains réalisateurs les cachent pour vous ployer, et faire ce qu’ils veulent de vous, et d’autres comme Sidney Lumet, ont une politique différente. Et ceux-là ont raison. Nous avons tous des défauts et ça peut être utile pour un personnage.

Ce tournage, j’en garde un souvenir merveilleux. Tourner aux États-Unis est déjà une chose extraordinaire. On s’aperçoit de la différence énorme entre les tournages outre-atlantique et ceux en France : différences de moyens, de possibilités… Là-bas, il y avait des projecteurs immenses et partout, il y avait un luxe de matériels qu’on ne connaissait pas en France.

Tout à l’heure, je parlais de personnages emblématiques avec Étienne Lantier. Il y un autre héros de la littérature que vous avez incarné : Angelo dans « L’homme qui rit » de Sergio Corbucci, adapté du roman éponyme de Victor Hugo. Parlez-nous de ce tournage et de ce travail sur ce personnage…

C’est un des tournages où j’ai eu énormément de maquillage. Si bien que, lorsque je me regardais dans la glace, je n’existais plus, je n’avais plus aucun passé. C’était complètement ce nouveau personnage et c’est étrange d’être maquillé en permanence et de ne pas se reconnaître. Ça peut être rassurant de se reconnaître mais lorsqu’on est quelqu’un d’autre, c’est une impression étrange. […] J’avais deux bonnes heures de maquillage. Le souci, c’est qu’il y avait des retouches à faire continuellement sur le tournage. Par exemple, s’il faisait trop chaud et que nous devions tourner un gros plan, il fallait refaire le maquillage car tout avait fondu. Sur le tournage, on essaie d’être le plus sérieux possible, le plus attentif à ce qu’on va tourner et là, vous avez une personne qui vient vous voir pour vous retoucher.

C’est le métier mais c’est difficile de se replonger ensuite dans la scène, dans l’émotion. Puis, sur les gros plans notamment, le maquillage perturbait l’articulation, c’était difficile d’être compréhensible. Le maquillage me donnait la sensation d’avoir le visage bloqué.

« Les Italiens ne se prenaient pas au sérieux »

Votre carrière s’est construite entre le cinéma français et italien. Comment s’est faite votre incursion dans le cinéma italien ?
C’était le début des coproductions. Cela permettait aux films de se monter financièrement avec plus de simplicité. Il fallait donc qu’il y ait 50% de Français et 50% d’Italiens. Un jour, je prenais un verre avec Jean-Claude Brialy (acteur et réalisateur) à Saint-Germain-Des-Prés et il me dit d’aller au Flore. Un metteur en scène italien y cherchait, apparemment, des gens dans mon genre. Là-bas, j’ai vu Mauro Bolignini, et nous avons commencé à parler. J’ai fait deux films avec lui, « Ça s’est passé à Rome » (1960) et « Les Poupées » (1964). Pour moi, ça a été une merveille. J’adore ce pays.
[…] Il y avait une chose remarquable, c’est que les Italiens ne se prenaient pas au sérieux. Ils avaient pour autant d’excellents films, d’excellents réalisateurs, scénaristes et techniciens. Alors qu’en France, il fallait faire des compliments et des courbettes, notamment aux réalisateurs. Heureusement, ça a changé. Les Italiens étaient d’ailleurs très célèbres pour leurs opérateurs, qui étaient extraordinaires. Ils avaient des équipes de tournage moins importantes qu’en France mais ils savaient tout faire. Lorsque Mauro Bolignini tournait en Italie, il tournait avec moins de monde que lorsqu’il venait en France. Avec eux, on avait l’impression que tout était facile, il n’y avait pas de drames, pas d’angoisses de tournage. Tout était plus facile en Italie. […] En tant que comédien, ce fut la même chose. Pour ma part, j’y allais au feeling. Quand on arrive sur le plateau, il ne faut pas se prendre au sérieux. Il faut se dire qu’il y a autour de vous des gens infiniment plus importants que vous. Et surtout, ces gens-là (opérateurs, techniciens…) sont des gens qui vous jugent. Et c’est terrible. Comme théâtre, sauf qu’ici ce sont des professionnels qui vous regardent et vous jugent. Là, vous vous apercevez vraiment ce que vous faites de bien ou de moche. Quand vous vous sentez bien, on a presque envie de leur faire plaisir, de garder leur amitié et si on fait des conneries en se prenant au sérieux, vous les fatiguez.

La situation du cinéma italien vous touche particulièrement, j’imagine…
Oui, je suis attristé par la situation, la fermeture successive des salles et la difficulté du cinéma italien à financer ses productions. Nous parlons beaucoup moins des films italiens qu’à l’époque. Je trouve ça dommage. Tandis qu’à la télévision, ils connaissent du succès.

Vous qui avez connu la période de la Nouvelle Vague, vous regrettez de ne pas avoir tourné avec les cinéastes du mouvement ?
J’aurais aimé tourner avec François Truffaut, Jean-Luc Godard et toute cette génération de la Nouvelle Vague. Malheureusement, ils n’ont pas eu la bonne idée de m’appeler (rire). Je n’ai travaillé avec aucun des jeunes réalisateurs de l’époque. Je ne devais pas les inspirer. Je ne saurais dire réellement pourquoi ils ne m’ont jamais appelé, peut-être est-ce ma façon de jouer la comédie qui ne les inspiraient pas. Ou peut-être que je n’ai pas fait un film suffisamment marquant pour eux.

Quand on regarde votre carrière, vous avez joué beaucoup d’hommes mariés, d’amants, de jeunes hommes séduisants. On a souvent comparé votre beauté avec celle d’Alain Delon. Est-ce que vous pensez que ce physique avantageux a pu séduire certains réalisateurs ?

Je ne pense pas. De son côté, Alain a fait une carrière magnifique mais j’ai davantage travaillé en Italie qu’en France tant est si bien que ce ne fût pas une grande bagarre (rire). Il y avait la place pour deux. Donc, aucune rivalité entre nous et surtout, ça aurait été profondément ridicule. Ce n’était pas le concours de Miss France. Nous n’avons d’ailleurs jamais tourné ensemble. Je me rappelle néanmoins d’une longue discussion que nous avons eu à Rome, passionnante : quelle était la meilleure lecture littéraire, italienne ou anglaise ? Moi, j’étais pour les Anglais, Alain pour les Italiens.

« Luchino Visconti était un homme merveilleux »

Est-ce qu’il y a une ou plusieurs rencontres qui vous ont marqué au cours de votre carrière ?
Luchino Visconti, Jacques Demy, Sidney Lumet ont été des rencontres qui m’ont marqué, chamboulé. On se rend compte qu’on est peu de choses face à ces metteurs en scène. Ce sont des gens qui impressionnent. Luchino Visconti, par exemple, est une personne qui en impose. C’était un monstre du cinéma, il avait une intelligence hors-norme et il avait beaucoup de classe, venue d’une famille aristocratique. Un homme merveilleux.
[…] Je garde aussi un joli souvenir de mon passage chez Jacques Demy pour le film « La Naissance du Jour ». Jacques était un metteur en scène qui dirigeait bien les acteurs, un homme intellgent lui aussi et plein de nuances. C’est un grand monsieur dans son domaine. « Les Demoiselles de Rochefort » est son plus beau film.

Le 11 octobre prochain, vous serez à l’affiche du téléfilm de Thierry Binisti, « Le prochain voyage », au côté de Line Renaud. Téléfilm poignant sur la fin de vie. Dans le film, votre personnage ne croit pas en Dieu, ni à la vie après la mort. C’est aussi votre point de vue ?
Je suis catholique et j’ai toujours cru en Dieu. J’ai la foi. Même si je suis pas un très bon catholique, je prie tous les jours le Seigneur pour les gens que j’aime.

La fin de vie est souvent évoqué en politique mais le sujet ne semble jamais vouloir être pris à bras le corps. Vous êtes fier de contribuer au débat à travers ce téléfilm ?
Oui, je suis très fier de ça. Mais il est vrai qu’on en parle peu, c’est curieux. Ce n’est pas qu’une question politique car la fin de vie, ça touche tout le monde. Je ne sais pas pourquoi c’est un sujet qu’on n’ose pas aborder officiellement. Pourquoi on ne peut pas choisir sa mort en France ? Pourquoi faut-il aller dans un autre pays pour choisir sa mort ? C’est étrange. La fin de vie, la mort, ne préoccupe peut-être pas tant que ça la vie des Français. C’est l’impression que ça donne mais peut-être que je me trompe.

« Line est une femme qu’on a envie d’aimer immédiatement »

Vous partagez l’écran avec Line Renaud, qui joue votre femme dans le téléfilm. Il y a beaucoup de tendresse entre vous, à la fois dans vos gestes et vos regards. Comment s’est déroulée votre collaboration ensemble et de quelle manière êtes vous parvenus à construire une histoire d’amour aussi authentique ?


Line est adorable et elle a beaucoup d’humour. C’est une femme qui a vécu mille vies et eu des expériences tout à fait extraordinaire, que peu d’actrices ont eu. […] Line est une personne avec qui ont a envie d’avoir une relation comme celle-ci, c’est une femme qu’on a envie d’aimer immédiatement. Avec elle, je n’ai jamais eu une sensation de poids. Construire cette relation fut donc à son image, simple et naturelle. De plus, c’était une grande joie et un grand amusement à l’idée de passer huit heures avec Line. Puis, passer ces longues journées ensemble crée des liens et une ambiance formidable. Puis, nous avons eu la chance de tomber sur un jeune et talentueux réalisateur, Thierry Binisti. Il laisse une grande liberté aux acteurs et les dirige en même temps. Thierry ne vous oblige jamais à faire quoi que ce soit.

Au contraire, il se sert de ce que vous faites, de ce que vous proposez. Je suis très heureux d’avoir pu faire sa connaissance et d’avoir pu tourner ses côtés. Son dernier film, « Le Prix du Passage » était très réussi avec cette jeune actrice prodigieuse, Alice Isaaz.

« Le prochain voyage » le 11 octobre sur France 2.

Synopsis :
Jacqueline et Richard, un couple d’octogénaires, se rendent à l’hôtel où ils ont passé il y a soixante-cinq ans leur première nuit d’amour. Ils retrouvent dans cette même chambre les souvenirs du passé en parcourant la vie d’amour qu’ils ont partagée. Peu à peu, nous comprenons quel est le véritable projet de ce pèlerinage. Face à la maladie qui gagne inlassablement du terrain, ils ont décidé de ne pas se quitter et de partir ensemble, dans la dignité.

D’après la pièce originale de Laurent Baffie : Les amants du Lutetia.

Casting : Line Renaud, Jean Sorel, Serge Hazanavicius, Lola Aubrière, Benjamin Baffie, Camille Orsini, Thomas Brazete, Hélène Babu…