ARSÈNE LUPIN : LA NAISSANCE D’UN PROJET – ENTRETIEN AVEC JEAN-PAUL SALOMÉ

Le réalisateur Jean-Paul Salomé revient avec nous sur la genèse du film Arsène Lupin, les difficultés d’adapter les œuvres de Maurice Leblanc, sa vision du cinéma et sur les critiques auxquels il a du faire face à la sortie de son blockbuster.
Un regard sincère et lucide, sur une adaptation injustement lynchée dans lequel Romain Duris et Eva Green crèvent l’écran.

D’où est partie l’envie de réaliser un film autour de la figure littéraire d’Arsène Lupin ?
Elle est née, d’après mes souvenirs, très simplement. Je crois que j’étais, on était, dans une maison à la campagne en Normandie et je suis tombé sur le livre La Comtesse de Cagliostro que j’ai lu là-bas. Le livre racontait la jeunesse du personnage d’Arsène Lupin et la manière dont ce jeune homme allait devenir Arsène Lupin. En lisant le roman sur place, dans ces paysages normands, je me suis dit qu’il y avait quelque chose, de la matière pour conter une grande aventure et j’ai eu l’envie de le filmer.
Cette jeunesse et cette genèse m’ont séduit. Je trouvais qu’il y avait une façon intéressante ici d’aborder le personnage, liée à sa jeunesse et sa formation. C’est vraiment ce point de vue qui m’a donné envie de me lancer dans Lupin.

Quelle a été la suite ? Vous avez commencé à écrire et proposer le projet ?
Je me suis renseigné assez vite. À l’époque, j’ai su que tous les livres et l’œuvre de Lupin avaient été optionnés par un producteur qui s’appelle Stéphane Marsil. Nous nous sommes vus. Quand je lui ai parlé de ce projet, ça l’a intéressé. Lui, avait déjà essayé de développer un projet sur Lupin avec Antoine de Caunes, me semble-t-il, qui était aussi un grand fan d’Arsène Lupin. Et puis, le projet a été abandonné. Je sais qu’il y a eu plusieurs tentatives et une volonté d’adapter tel ou tel livre, qui ont toutes échouées.
Je lui ai proposé de repartir de La Comtesse de Cagliostro en lui confiant mon désir de mettre en scène un personnage jeune et pas forcément le personnage adulte, séducteur et homme à femmes qu’on connaissait. Il a été partant et nous avons développé et produit le film ensemble.

Votre Arsène Lupin mêle plusieurs histoires en une – on y reviendra – mais véritablement oui, la Comtesse de Cagliostro a une place majeure dans le film…

La Comtesse de Cagliostro était vraiment centré autour des 2 protagonistes, du jeune Lupin et de cette femme plus âgée qui l’a pris sous sa coupe, qui l’a formé, qui lui a permis d’éclore et de devenir le célèbre voleur qu’il est. Je trouvais ça assez joli, entre la formation sentimentale, la formation au vol, et en même temps quelque chose qui devient un duel entre eux.
Après, nous avons fait une adaptation. Il y a des éléments qu’on a rajouté sur le tas. Le corps du roman et qui est dans le film, son squelette en tout cas, c’est vraiment la relation d’amour et en même temps de pygmalion, que joue la Comtesse de Cagliostro par rapport au jeune Arsène Lupin. Ça me plaisait aussi d’avoir une femme forte à l’écran. Dans les autres histoires de Lupin, les femmes sont plutôt de passage. Avec la Comtesse, nous avions une femme puissante et puis, cette histoire d’amour assez dingue.

On parlait justement des arcs principaux du film. Il y a aussi celui du trésor des rois de France qu’on peut lire dans L’aiguille creuse de Maurice Leblanc. Pourquoi avez-vous alimenté votre film avec cet arc narratif en plus, en particulier ? Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ?
À l’époque, on a travaillé avec Laurent Vachau qui était scénariste, aussi assez familier de l’œuvre de Maurice Leblanc et des Lupin. Il avait travaillé à une adaptation aussi de son côté, avec un autre cinéaste. C’est vrai qu’il connaissait beaucoup mieux que moi l’œuvre de Maurice Leblanc, et qui par moments a amené ou a proposé d’aller piocher çà et là. On avait le droit, entre guillemets, de piocher où on voulait certains éléments car Stéphane possédait les droits. On trouvait ça assez amusant que des gens qui connaissent, qui sont familiers avec l’œuvre, trouvent des éléments qui seront plus tard dans les autres livres. Il est vrai que certains arcs dramatiques ont été inspirés par certains passages d’autres livres.
Par exemple, nous avons synthétisé le personnage du père en un personnage. Et ce sont des éléments comme ça qu’on a un peu pioché dans plusieurs autres livres de la série.

« Les gens ont pu avoir la sensation d’être trahis. Finalement, c’est parce que vous trahissez la série télé. Cependant, je pense que si certains relisaient La Comtesse de Cagliostro, ils seraient plutôt surpris de voir que le film n’est pas si loin que ça du roman »

À la sortie du film, les reproches qu’on a pu faire sur votre film était liés notamment à tous ses arcs narratifs que vous avez intégré en une seule fiction. Est-ce que ces reproches vous les comprenez ?
Je les comprends et en même temps je les assume. En lisant ces livres, il y a quand même un côté feuilletonesque, un côté extrêmement romanesque avec des rebondissements perpétuels. Et moi, cet aspect film d’aventure mais avec sans cesse du mouvement, sans cesse des rebondissements, des choses qui se passent, je trouvais intéressant et inspirant. Et c’est vrai qu’on a sciemment décidé de garder ce tempo, ce rythme et le côté feuilleton, romanesque, trépidant qu’avaient ces livres. Alors, on l’a nourri – peut-être qu’on nous l’a reproché en faisant trop. Néanmoins, ce que je trouve assez curieux, c’est que les livres étaient comme ça. Les romans étaient très puissants : ça repartait, on allait dans un autre lieu, un autre personnage arrivait, et y’avait un rebondissement, etc…
Après comme on dit « trop embrassé, mal étreint ». Nous, nous avons assumé cela. C’était délibéré. Ensuite, on accepte lorsqu’on nous dit qu’il y a des choses moins bien gérées que d’autres dans le récit. C’est ainsi.
Je me souviens aussi de certaines critiques nous reprochant l’approche fantastique du film. Toutefois, dans La Comtesse de Cagliostro il y avait justement ces éléments fantastiques. En réalité, ce que les gens n’ont pas très bien saisi c’est qu’à l’intérieur de l’œuvre, Lupin et la Comtesse Cagliostro était un livre à part. Et c’est ce qu’on a essayé de faire, d’être aussi un peu à part. Je pense que le public était trop focalisé sur la série télé de l’époque avec Georges Descrières, et par rapport à cela, notre proposition était moins classique. C’est ce qu’on nous a reproché par moment, j’ai l’impression. Les gens ont pu avoir la sensation d’être trahis. Finalement, c’est parce que vous trahissez la série télé. Cependant, je pense que si certains relisaient La Comtesse de Cagliostro, ils seraient plutôt surpris de voir que le film n’est pas si loin que ça du roman.

Vous parlez de classicisme. Arsène Lupin est évidemment un blockbuster, ce qui a pu déplaire. Est-ce un choix artistique de votre part pour attirer aussi un public plus jeune, lequel est effectivement très friand des blockbusters hollywoodiens.

Ce n’était pas calculé comme ça. On savait qu’on se lançait dans un film d’aventure, dans un film cher, dans un film un peu compliqué, où il y avait de la déco, des costumes, etc. Bien sûr, nous avions envie de réaliser une production qui aille vers ce public-là.
À l’époque, je sortais de Belphégor qui avait été un succès et j’avais eu carte blanche pour Lupin. C’était donc plus facile à faire pour moi. On a eu les moyens de faire le film parce que nous ne sous sommes pas appuyés sur un cast lourd, qui était cher. Le jeune Arsène Lupin était joué par Romain Duris, qui n’était pas encore la vedette qu’il est aujourd’hui. Certes, il y avait Kristin Scott Thomas, une très bonne comédienne, mais pour le reste il y avait beaucoup de gens dont c’était le début de la carrière. Aujourd’hui, on a l’impression que c’est un gros cast, mais c’est un film dont le budget a principalement permis de nourrir tout ce qu’on voulait faire en déco, en effets spéciaux, en costumes, sur le lieu de tournage, etc. C’était vraiment de la pure fabrication de cinéma. On parlait des critiques à l’instant et ça me revient. Le Parisien avait dit : « le film a plein d’argent partout, il dépense jusqu’à son dernier euro, à l’écoute, à l’image, ça claque dans tous les sens jusqu’au dernier euro. » Mais ouais c’est le minimum quand on dépense de l’argent. Autant que ce soit à l’image et que ce ne soit pas parti on ne sait où.
Le film assumait ça. Alors oui, il y a peut-être trop de choses dedans, peut-être. Je n’ai pas revu le film depuis très longtemps. J’ai quand même le souvenir qu’on avait beaucoup travaillé sur tout le visuel, sur la déco, sur l’image, sur les costumes, que ça avait été un très très gros travail et que c’était sincèrement plutôt réussi et assez élégant.

« Romain avait le regard du jeune homme spolié, à qui on avait volé sa jeunesse, qui n’a pas connu son père »

Vous évoquiez le casting. Lorsque vous avez commencé à écrire le projet, est-ce que vous pensiez déjà à Romain Duris pour le rôle d’Arsène Lupin ?
Non. On pensait à d’autres comédiens. Lui est venu plus tard, quand on avait le scénario et que le film a commencé à se monter. J’avais casté plusieurs comédiens, on a fait des auditions, on a fait des tests, etc. Romain avait le regard du jeune homme spolié, à qui on avait volé sa jeunesse, qui n’a pas connu son père. Il y avait quelque chose de la revanche qu’il traduisait mieux, et il était, je trouve, moins convenu. Il donnait à son Lupin, un côté plus rugueux. Je trouve que Romain à cette époque-là, était un peu dans cette position du Belmondo jeune. On sentait que c’était un comédien de charme complet qui était très doué, qui avait cette sorte de charme peu classique et pas lisse comme Belmondo l’avait à l’époque. Je me souviens des critiques qui hurlaient « Mais qu’est-ce que c’est que ce type et cette gueule, c’est pas possible ». Je ne dis pas que Romain était exactement comme ça. C’était, disons, peut-être moins glamour à première vue mais nous trouvions ça plus moderne. Nous voulions ramener de la modernité à un personnage qui pouvait être assez classique. C’est ce qui nous a guidé pour le choix de Lupin.

« La vraie difficulté, c’est d’essayer de garder en tête ce qu’on a envie de faire et de ne pas se laisser absorber par tout le reste. C’est d’essayer de garder la ligne qu’on s’est fixée pour raconter une histoire »

On a évoqué quelques éléments déjà mais quand on décide d’adapter Arsène Lupin au cinéma, à quelle(s) autre(s) difficulté(s) doit-on faire face ?
On peut faire face à des difficultés, mais il y en a dans tous les films. Sauf que là, quand c’est un film plus long, plus haut, plus cher, il y a encore plus de difficultés. La vraie difficulté, c’est d’essayer de garder en tête ce qu’on a envie de faire et de ne pas se laisser absorber par tout le reste. C’est d’essayer de garder la ligne qu’on s’est fixée pour raconter une histoire, la manière dont on a envie de la raconter. C’est vrai que ce sont des films, des espèces de gros barnums amusants à faire mais qui demandent beaucoup d’énergie. Je pense que ce sont des films qu’il vaut mieux faire quand on est jeune (ce que j’étais à l’époque). C’est plus simple parce que ça demande beaucoup d’énergie et un peu de naïveté aussi pour se lancer dans une entreprise comme celle-ci. Et en même temps, une envie, vouloir conter aux enfants une histoire avec un peu plus d’aventures, d’effets spéciaux.
Arsène Lupin a demandé énormément d’effets spéciaux, notamment pour la reconstitution de Paris. Après il y avait la part un peu fantastique allouée aux personnages de la Comtesse et de son sbire. Ça aussi c’était des éléments de fantastique qui ont nécessité des effets spéciaux. C’était un défi. Un film extrêmement joyeux à monter. Les comédiens étaient adorables.
Aujourd’hui ça paraît délirant, mais nous avons tourné ce film en 17 semaines, 85 jours, ce qui fait quasiment 2 films. Nous avons commencé en août et on a fini Noël, ce qui est quand même assez rare. Il y avait une équipe formidable. Ça a été une très belle aventure.

Vous avez pu voir la version de Lupin sur Netflix avec Omar Sy ?

Oui, j’ai regardé parce que ça m’amusait. Aussi pour des raisons un peu sentimentales car la décoratrice de mon Arsène Lupin a opéré sur la série.
Puis surtout, je connais bien deux des réalisateurs : Louis Leterrier et Ludovic Bernard. Louis et moi avons travaillé ensemble. Il était stagiaire sur mon film Restons groupés quand on a tourné aux USA. Il venait de s’installer là-bas. Et puis Ludovic Bernard, qui était premier assistant sur mon Arsène Lupin.

J’ai regardé les 5 premiers épisodes, et je regarderai les autres plus tard avec plaisir. J’ai trouvé ça pas mal du tout. Ils ont eu beaucoup de chance parce que l’œuvre de Maurice Leblanc est tombée dans le domaine public. Quand j’ai fait Lupin, l’œuvre appartenait encore à la famille. Il fallait quand même avoir l’accord de la famille. Ils lisaient le scénario, ils faisaient des remarques, etc. Jamais de manière excessive, cela dit. Si Netflix a pu réaliser une version moderne, c’est parce que les droits sont libres. Donc, ils ont modernisé. Je me suis demandé à plusieurs reprises comment ils allaient faire. Et force est de constater que j’ai trouvé ça plutôt malin et plutôt agréable. Chose étonnante, il y a justement cet arc dramatique qui est aussi dans le film par rapport au père et la disparition du père. Ça m’a amusé de voir qu’ils avaient repris ses racines de personnages pour la disparition du père, une espèce de revanche sociale sur la société qui lui a retiré ce père trop tôt. Ce qui était aussi un des grands arcs dramatiques du film.

Vous n’aviez jamais envisagé de faire une suite avec les producteurs ?
Ça n’a jamais été envisagé. Le film avait été un succès, mais pas non plus un énorme succès, et je pense que sur le moment, ce n’était pas envisagé. Le film s’était bien vendu à l’international et finalement avec le temps, notre budget a été amorti, et remboursé également. C’est vrai que les résultats en salle de la première représentation ont été un peu en-deçà de ce qu’on attendait. Il n’y avait donc pas cette dynamique de vouloir renchaîner, de refaire un autre Arsène Lupin. J’ai même l’impression qu’ils ont essayé un peu dans leur coin, sans moi. Il n’y avait pas d’obligation par rapport à moi d’ailleurs, et ça ne s’est pas fait.

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