SUNDANCE 2022 – WARSHA : ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE LIBANAISE DANIA BDEIR

Dans le cadre du Festival du Film de Sundance, la réalisatrice Dania Bdeir présente en avant-première mondiale son nouveau court-métrage : WARSHA.
La cinéaste libanaise a accepté de revenir dans les coulisses de sa nouvelle production, son combat et celui de l’artiste Khansa, sur son travail chorégraphique et photographique, ses choix artistiques et l’utilisation des Murs LED HDR.

Synopsis :
WARSHA met en scène Mohammad, un migrant syrien qui travaille sur un chantier de construction à Beyrouth.
Un matin, quelque chose le pousse à se porter volontaire pour conduire la grue la plus haute et la plus dangereuse du Liban. Loin des regards, à une centaine de mètres au-dessus du sol, il peut enfin se montrer tel qu’il est vraiment.

Comment est née l’histoire de Warsha et la motivation de raconter la vie d’un ouvrier syrien qui rêve secrètement d’être un artiste, une « diva » ?
Je savais que je voulais raconter l’histoire d’un grutier. Je traversais une phase où j’avais un engouement pour leur vie quotidienne et leurs perspectives qui dominaient la ville. Alors que cette idée ruminait dans ma tête, j’ai eu la chance d’assister à une performance d’un incroyable artiste multi-talentueux et non-conformiste appelé Khansa.
Après la performance, lui et moi avons discuté pendant des heures et je lui ai parlé du film que je préparais dans ma tête. Nous avons commencé à nous demander : et si le grutier cherchait là-haut, dans cette cabine, l’espace et l’intimité nécessaires pour s’affranchir des normes de genre et s’exprimer véritablement, d’une manière qu’il ne peut pas faire dans sa vie quotidienne. C’est alors que nous avons su que nous voulions travailler ensemble et qu’il jouerait le rôle principal.

Pour vivre sa passion secrète, il se porte volontaire pour travailler dans l’une des grues les plus grandes et les plus dangereuses du Liban. Dans sa cabine, seul au-dessus de la ville, il peut laisser libre cours à son imagination, à son côté artistique. Il se révèle aussi aux yeux des spectateurs. Son visage mélancolique laisse alors place à une joie insoupçonnée au départ. L’idée de la grue, d’où vient-elle ?
La raison pour laquelle je me suis intéressée aux grutiers est qu’en 2017, j’étais assise sur mon balcon au Liban avec vue sur tout Beyrouth et j’ai vu un homme debout au sommet d’une des plus hautes grues de construction. Au début, j’ai eu peur en pensant que l’homme allait sauter. Tout semblait si dangereux et peu sûr. Puis, lorsqu’il s’est agenouillé et a posé son front sur le sol, j’ai compris qu’il priait. C’était un spectacle magnifique et c’est alors que je me suis entichée du monde mystérieux des grutiers. Ces petits hommes qui font fonctionner ces gigantesques bêtes depuis ces minuscules cabines d’où ils peuvent voir le monde et où personne ne peut les voir. Plus je passais de temps sur les chantiers de construction à parler aux ingénieurs et aux ouvriers, plus j’étais convaincue que je voulais faire un film dont le protagoniste serait un grutier. Tout au long de mes visites, j’ai été submergée par trois grands aspects palpables : Cet espace, il est très masculin. Il est très bruyant et les ouvriers du bâtiment étaient tous des Syriens sous-payés et souvent sans papiers.
J’ai été attirée par l’idée que le grutier, parmi tous ces travailleurs, était le seul à avoir la chance d’échapper à ces trois aspects lorsqu’il gravit la dangereuse échelle vers le ciel. Là-haut, il n’y a pas de bruit, pas d’yeux qui jugent, pas d’étiquettes.

La scène de danse au-dessus de la ville est une image puissante. Elle insuffle une liberté au court-métrage et une force à votre sujet…
En plus d’être chanteur, danseur et performeur, Khansa est aussi un acrobate professionnelle. Lorsque j’ai vu que sa pratique incluait des chaînes aériennes, par opposition aux tissus aériens plus conventionnels que je connaissais, j’ai su que nous devions l’intégrer au film. La chaîne est un matériau très courant sur les chantiers de construction. C’est du métal, brut et robuste.

Cependant, lorsque cette même chaîne est utilisée dans un spectacle de danse, elle se transforme et exhale la sensualité – mais pas sans effort ni douleur. J’ai aimé cela pour le personnage. Je me suis dit que son premier objectif serait de rechercher l’intimité de la cabine, mais que la cabine elle-même ne pourrait pas contenir sa passion et qu’il la dépasserait pour se lancer dans un spectacle fantastique. Dans ce spectacle au-dessus de la ville de Beyrouth, il serait enfin vu et célébré pour ce qu’il est.

Pour incarner le jeune Syrien, vous avez choisi Khansa qui est décrit comme « un artiste multidisciplinaire qui redéfinit la masculinité au Moyen-Orient ». Pour ceux qui ne le connaissent pas, pouvez-vous nous en dire plus sur cet artiste et son combat ? Et la manière dont vous avez travaillé sur la scène de la danse ?
Khansa s’est identifié au personnage de Mohammad et au sentiment d’être différent et de grandir dans un environnement qui ne comprenait ni n’encourageait ses penchants artistiques. Toute sa pratique a été un processus dans lequel il a dû chercher activement un espace pour être lui-même, chercher des mentors, s’enseigner la musique, la danse et l’art.
Au cours de ce voyage, il a trouvé la vérité et une manière d’être fidèle à lui-même : quelqu’un qui remet toujours en question ce que nous avons été conditionnés à croire sur la façon dont une personne devrait être. Ayant grandi dans une maison pleine, avec deux frères et une grande famille, il ne connaissait que trop bien le sentiment d’avoir besoin d’un espace privé pour expérimenter et jouer librement, loin des yeux de tous.
Pendant la préparation, il était très important de s’assurer que nous faisions tous preuve d’empathie et que nous essayions de vivre cette même histoire à travers différentes perspectives et pas seulement les nôtres. Nous avons fait en sorte que Khansa passe deux jours à travailler sur un chantier de construction où personne ne savait qu’il était acteur et où il ne recevait aucun traitement spécial. Khansa est entré dans le monde dominé par les hommes des travailleurs syriens et a ressenti la tension physique et émotionnelle, les pressions et la marginalisation. Il a pu intégrer cette expérience, ainsi que quelques conversations clés, dans sa performance et dans la psyché du personnage de Mohammad.
Quant à la danse, j’ai eu la chance de travailler avec le producteur syrien Hello Psychaleppo qui a créé le morceau en se basant sur la chanson classique d’Oum Kulthum « The Ruins ». Khansa et moi avons beaucoup parlé de l’histoire de la danse, de ce qu’elle doit exprimer et de ce qu’elle signifie pour Mohammad. Ensuite, Khansa a créé la chorégraphie et a été encadré par l’artiste de cirque et d’arts aériens Manuelle Haeringer à Marseille.

Warsha utilise la technologie des murs LED HDR « Unreal Engines », tout comme The Mandalorian. J’imagine que les scènes de grue ont été tournées derrière ces murs. Pourquoi avez-vous choisi d’utiliser cette technologie ?
Au départ, je voulais tout tourner sur place, dans la cabine, et je voulais que nous trouvions un moyen de réaliser la performance en toute sécurité. Il a suffi que j’y aille en 2018 afin de tourner le teaser du film pour que je sois convaincue qu’il n’y ait aucune chance que cela se produise. Je suis quelqu’un qui est très à l’aise avec les hauteurs et j’ai pourtant eu le vertige en montant l’échelle de la grue. Il était impossible de tourner ces scènes avec une équipe, même limitée, dans des circonstances aussi dangereuses.
Ma productrice Coralie a donc rencontré la merveilleuse société de VFX LA PLANÈTE ROUGE et ensemble, nous avons demandé et heureusement obtenu une subvention de Région Sud qui nous a permis de tourner aux Studios Province à Martigues, en France.
La seule chose que nous avons tournée au Liban a été l’ascension de Mohammad sur l’échelle de la grue. Ensuite, tout ce qui se trouve à l’intérieur de la cabine et tout ce qui est lié à la performance de la chaîne aérienne a été tourné dans les studios ultramodernes THE NEXT STAGE de La Planète Rouge, qui ont été récemment équipés de la technologie LED du moteur Unreal, qui est, à mon avis, l’avenir de la réalisation de films.
Il s’agit de la même technologie que celle utilisée dans les films Marvel ou que The Mandalorian et j’ai été incroyablement heureuse d’avoir l’occasion de vivre cette expérience. Lorsque j’ai réalisé que je n’allais pas tourner sur place, j’étais inquiète à l’idée de devoir tourner et diriger Khansa dans un studio à écran vert, mais cette technologie nous permet de capturer des images de drone à 360° depuis le Liban et de les intégrer aux murs LED incurvés à 280°. Au lieu de devoir imaginer ou dire à Khansa d’imaginer qu’il voit Beyrouth d’en haut, nous avons tous pu voir la Méditerranée scintiller et ressentir réellement la hauteur de Beyrouth, ici même, dans le studio en France. Le directeur de la photographie et moi avons pu cadrer le personnage tout en voyant l’arrière-plan et cela nous a permis de nous comporter comme si nous tournions sur place, mais sans aucun danger. C’était vraiment étonnant et cela semble si réel.

La photographie dans Warsha, notamment lors de la danse, au coucher du soleil, est absolument sublime. Pouvez-vous nous parler de vos choix artistiques sur cette séquence ?
Mon équipe et moi avons beaucoup travaillé la colorimétrie du film. On voulait que le monde de Mohammad sur le terrain (l’appartement, la salle de bain, le van et le chantier) soit d’une certaine palette terne. Lorsque Mohammad se trouve parmi les ouvriers, le film présente une couleur homogène qui souligne le fait que Mohammad n’est qu’un ouvrier parmi d’autres plutôt qu’un individu.

Lorsque la séquence de son rêve commence, nous passons à des couleurs explosives plus vives et austères qui reflètent ce qu’il ressent à l’intérieur et ce qu’il aimerait être. Il était important pour nous de raconter notre histoire avec des couleurs et de les faire évoluer progressivement tout au long du film, en même temps que le voyage intérieur de Mohammad.

WARSHA sera projeté en première mondiale au Festival du film de Sundance 2022.

AVIS

Avec fragilité et mélancolie, le film s’ouvre sur le doux visage d’un jeune migrant syrien entouré d’hommes et confronté au monde brutal du bâtiment. Un contraste que la réalisatrice nous impose d’emblée, sans précaution, afin que le spectateur se place dans le mal-être ressenti par le personnage de Mohammad.
Dans ce milieu machiste, devenir une diva est une ascension chimérique, un combat perdu d’avance. Pourtant, c’est dans cet univers très masculin qu’il va se révéler. Tandis qu’il accepte une mission dans la plus haute grue du Liban, Mohammad se présente à nous tel qu’il est vraiment : un artiste, une diva. Un moment suspendu dans le temps précieux, où la photographie, chaleureuse et lumineuse, accompagne la joie qu’a Mohammad de pouvoir s’exprimer librement au-dessus de la ville. Une image comme un cri du cœur, où il dévoile au monde sa différence et sans peur.

WARSHA est un hymne à la diversité, une ode aux artistes libérés des contraintes, des jugements, des critiques. Dania Bdeir dénonce aussi un système et une pensée dominante, qui ronge les hommes et leur liberté d’être. Un court-métrage poignant sur les difficultés d’émancipation dans un pays archaïque où les différences, les rêves et les désirs sont proscrits.

Merci à l’agence londonienne London Flair pour cette très belle opportunité et à la réalisatrice Dania Bdeir pour ses réponses complètes et passionnantes.

Le court-métrage sera présenté au Festival du Court-Métrage de Clermont-Ferrand du 28 janvier au 5 février prochain. Toutes les infos ici.