CESAR 2022 : L’ÂGE TENDRE – ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR JULIEN GASPAR-OLIVERI

Nommé aux César dans la catégorie Meilleur Court-MétrageL’Âge Tendre de Julien Gaspar-Oliveri est la synthèse parfaite d’une tranche de vie adolescente, où se confrontent les quêtes identitaires et sexuelles d’une jeune fille qui expérimente, cherche l’attention, à être aimée au-delà de l’amour maternel.
Un court-métrage délicat, sincère dans ses intentions scénaristiques et d’interprétations, une petite histoire touchante sur laquelle le réalisateur Julien Gaspar-Oliveri revient avec beaucoup de subtilité et d’intelligence.

Synopsis :
Diane, seize ans, vit de façon exclusive dans les yeux de sa mère, Sophie. Leur fusion est de plus en plus encombrante pour l’adolescente. Au lycée, elle voudrait être aimée comme à la maison et l’exprime de manière maladroite, comme lorsqu’elle échange une faveur contre un regard, dans les toilettes. Grande gueule, provocatrice et en quête d’attention, la jeune fille cherche à se démarquer de sa mère et souhaite, le temps d’un week-end, vivre comme une grande.

Racontez-nous la genèse du projet L’Age Tendre ?
L’histoire est née d’une rencontre avec une jeune fille, un jour, dans un parc. Elle m’a raconté sa vie assez sommairement, elle était dans un grand rapport à la séduction. Je suis rentré chez moi est l’idée du personnage de Diane est venue naturellement. C’est un personnage qui, quand elle parle, nous donne la sensation qu’elle va s’effondrer. Je voulais donc écrire sur une fille qui est à la frontière entre ses envies, ce qu’elle montre, ce qu’elle est, et ce qu’elle rêve d’être.

Comment avez-vous pensé et travaillé le personnage de Diane, suite à cette rencontre ? Et, parallèlement, qu’est-ce qui a motivé le choix de Noée Abita ?
J’ai travaillé ensuite le personnage avec des choses qui me sont propres, des choses que je connais, avec des connaissances à moi ou des souvenirs d’adolescence. […]. Néanmoins, il y a toujours un peu de soi quand on écrit. Le point de départ, c’est cette rencontre et puis après il y a le rapport au physique, le changement de tête, devenir quelqu’un d’autre, se faire passer pour quelqu’un que l’on est pas, s’inventer des choses, sont des souvenirs assez proches de moi.

Quand j’ai rencontré Ava, en l’espace d’une minute à peine, je n’avais plus le choix. Elle m’avait posé une question que j’ai trouvé intéressante sur le personnage et le scénario. Elle m’a demandé pourquoi elle devait montrer ses seins dans la scène de la photo de classe. Je lui ai répondu qu’elle ne montrait pas ses seins, que pour Diane, c’est un geste, davantage un symbole mais que ce n’était pas l’enjeu de la scène. Le but, c’est de montrer qu’elle est au centre, qu’elle cherche l’attention. À partir de là, on s’est dit oui. C’était évident. Je n’ai pas eu l’envie d’aller chercher plus loin.
Noée a un je-ne-sais-quoi de magnétique, d’instantané, d’évident. Je me suis laissé porter par cette sensation. […]. Elle a quelque chose d’instinctif, simple.
On peut laisser la caméra tourner 20 minutes, elle ne sera jamais perdue dans ses propositions. Elle a un imaginaire profond. C’est agréable, lorsque l’on tourne, qu’une personne réécrive l’histoire, en étant sûr d’elle, tout en gardant les contours.

Le court-métrage est aussi une quête identitaire et sexuelle pour Diane, qui tente de s’émanciper de sa relation avec sa mère. C’est ce que vous appelez « L’Âge Tendre » ?
Complètement. Mais je n’ai pas écrit un film sur l’adolescence à proprement parler. J’ai écrit sur un film sur la première fois et l’acceptation.
Dans le film, pour Diane, c’est la première fois qu’elle accepte ses déceptions et les découvre. Pour la mère, c’est la même chose. C’est l’âge où elle va découvrir que tout n’est pas comme elle le croyait. C’est la première fois que ça nous arrive et ça sera ainsi le reste du temps, nous aurons les mêmes déceptions mais face à d’autres sujets. À la différence que dans l’âge adolescent, ils émergent.
La mère et la fille sont toutes les deux dans un âge tendre et on est perpétuellement dans la tendresse de notre âge. […] On quitte aussi l’enfance à d’autres moments que l’adolescence.

La séquence d’ouverture d’un film et la scène finale sont souvent les plus importantes dans un film. Dans le votre, le film s’ouvre sur une scène où Diane masturbe l’un de ses camarades de classe avec un jeu de regard intense et la dernière, où Diane pleure dans les bras de sa mère. Ces deux scènes résument tout le film. Pouvez-vous nous commenter ces deux séquences ?
La masturbation dans les toilettes était la première idée du film. Je voulais présenter mon personnage par sa bestialité, sa sexualité, son besoin ou son désir était percutant. Il y a instantanément un rapprochement à la hauteur du personnage, c’est-à-dire qu’on a tous connu quelqu’un comme ça et on à tous un avis sur ce type de pratique : on peut trouver ça dégueulasse ou marrant. Ce postulat de départ pour présenter le personnage de Diane, par sa trivialité, par sa sexualité, c’était mon ambition pour ce film car il ne parle en fait que du rapport aux autres dans la maladresse.

Puis, cette première image est également là pour qu’ensuite, je puisse la déconstruire. Je mets en scène une jeune fille, sûre d’elle, qui masturbe des garçons dans les toilettes et, peu à peu, on s’aperçoit qu’elle n’est finalement qu’un petit oiseau qui ne s’est pas ce qu’elle aime concrètement, qui ne sait surtout pas faire l’amour et qui a peur, en réalité, de ce qu’elle ressent.
La sexualité, c’est un endroit qu’on endure seul même si c’est « en partenariat ». C’est un endroit qui met en scène beaucoup de solitude même si on est deux. C’est assez intéressant de mettre une caméra entre deux personnes lorsqu’elle se découvre.

Avec la dernière scène, je mets en lumière le rapport fusionnel entre la mère et sa fille et raconte qu’il est impossible de quitter ses parents, de s’éloigner d’eux, avec une grande facilité, que c’est l’œuvre d’une vie de s’en affranchir. Les pleurs de Diane, les bras de sa mère, sont quasiment l’ADN de leur histoire.

Vous êtes nommé aux César dans la catégorie Meilleur Court-Métrage. J’imagine que pour un jeune réalisateur, c’est une forme de consécration…
Ça me fait très plaisir. Ça permet également de continuer à mettre le film en lumière, après une très belle carrière où le film a été présenté un peu partout dans le monde. Les César c’est un plus. On ne s’attend jamais à être dans une liste, que ce soit dans les nominations ou dans la liste finale. Je n’envisageais pas que ce soit possible. C’est joyeux pour tout le monde.

Vos projets ?
Je suis en train d’écrire mon premier long-métrage. Nous sommes en face de développement et nous avons déjà un producteur. J’ai aussi eu une aide du CNC. C’est ma prochaine étape…

L’Âge Tendre est disponible en intégralité sur le site d’Arte.