CESAR 2022 – DES GENS BIEN : ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR MAXIME ROY

Nommé au César 2022 dans la catégorie Meilleur Court-Métrage, Des gens bien est le nouveau film de Maxime Roy.
Œuvre authentique et émouvante, Des gens bien est la retranscription d’une réalité administrative déshumanisante, stressante et violente, et celle d’une histoire commune que Maxime Roy met en scène avec beaucoup de pudeur et un espoir saisissant.

De cette réalisation, le réalisateur Maxime Roy nous en confie la genèse, son besoin de raconter l’histoire des gens bien et la manière dont il a abordé son scénario et sa mise en scène.

Synopsis :
Chanteuse en galère, Manon, enceinte de huit mois, voit son couple avec Ludo se déliter et la préparation de l’arrivée du bébé, se compliquer..

Quel a été le point de départ pour raconter cette histoire ? Est-ce les nouvelles mesures d’Emmanuel Macron sur le chômage que le film met en lumière ?
Ma copine, à l’époque, vivait plus ou moins la même chose avec Pôle Emploi. Et, en même temps, je trouvais que ça fragilisait énormément la grossesse. Il y avait ce stress supplémentaire que je trouvais dangereux pour l’enfant qui allait arriver. Je me suis dit qu’il fallait l’évoquer, montrer cette violence. Après, comme c’est aussi de la fiction, j’ai élargi. On a questionné, par exemple, le positionnement de l’homme et de la femme par rapport à l’arrivée de cet enfant et du monde du travail, à leur capacité à rêver ou non avec un enfant qui les écrase un peu, malgré tout.
Mais c’était surtout l’envie de filmer Clara et raconter une injustice ainsi que toutes ces petites choses qui peuvent devenir un désastre pour certaines personnes.

Le titre interpelle : Des gens bien. Finalement, les gens bien sont les gens les plus simples, les plus modestes, ceux qu’on qualifiait de premiers de cordée et dont certains se sont aperçus qu’ils étaient nécessaires au bon fonctionnement de notre pays…
J’ai fait ce court-métrage après mes deux précédents courts-métrages et le film Les Héroïques. C’est intéressant parce qu’avec Des gens bien, j’ai la sensation de conclure quelque chose. Pas qu’avec ce court d’ailleurs mais aussi sur les personnages qui m’animent, sur ces gens qui doutent, qui sont un à un peu côté, inadaptés, qui essaient de tenir alors qu’ils n’ont pas les codes. Au final, c’est tous ces gens-là qui me touchent et me donnent envie de prendre une caméra. Je considère que ces personnes sont utiles, non seulement à la société, mais à l’humanité toute entière. Cette particularité, cette spécificité, il faut la préserver. Derrière ce court-métrage, il y a la volonté de dire de ne pas gommer les défauts, les caractéristiques des gens, de ne pas tomber dans quelque chose de trop normé.
L’administratif prend une place énorme et je trouve que ça peut enlever toutes nos particularités. Aussi, la possibilité de créer, d’espérer lorsqu’on à 30 ans. C’est difficile aujourd’hui de garder l’espoir, de rêver, d’avoir des possibilités de faire des trucs incroyables. Ça me semble être un combat quotidien. C’était une façon pour moi de dire qu’ils sont importants.

Pour rejoindre le titre d’un autre de vos films, peut-on dire que les Gens Bien sont Les Héroïques ?
Carrément ! Je suis entouré de gens qui se sont battus et notamment toutes ses dernières années où je n’ai pas toujours été dans le monde du cinéma. Mais j’ai été entouré de gens qui se battent au quotidien pour essayer de tenir debout. Je pense que c’est une façon pour moi de parler de toutes ses personnes que j’ai pu côtoyer au cours des dernières années. J’espère que je pourrais continuer à faire des films qui mettent en scène ce genre de personnages. Je trouve toujours ça bouleversant des personnages qui combattent, qui essaient d’écouter leur feu intérieur, et sont confrontés à des difficultés.

Pour rebondir ce que vous disiez un peu plus haut, vous pensez que l’administration d’aujourd’hui déshumanise les gens ?
Malheureusement, je crois que oui. Nous sommes confrontés à une réalité en lien quotidien avec le prisme du téléphone et de l’ordinateur. Il y a une forme de déshumanisation, même dans les supermarchés où nous avons désormais des machines pour payer plus vite. C’est le problème des grandes villes, où il y a de plus en plus d’individualisme. Moi qui aime le groupe, la solidarité, le partage, le lien, c’est difficile de voir ça.
Quand je fais Des Gens Bien, malgré moi, je raconte un couple de trentenaire qui va donner naissance à un enfant et c’est l’espoir de l’humanité finalement. Mais pour plein de gens, l’arrivée d’un enfant est tellement difficile. Autour de moi, je vois tellement de personnes dans la galère et, faire un enfant devient un véritable choix, parfois même un combat. Souvent, nous ne sommes pas capables de préserver le bien-être et la bienveillance sur une femme enceinte, l’être le plus précieux à protéger… C’est scandaleux de les voir stresser comme je le montre dans le film à cause de soucis administratifs.
Néanmoins, j’espère que le film apportera aussi un espoir. Car je voulais montrer qu’ensemble, on peut surmonter les épreuves, que c’est possible de s’en sortir. C’est en restant soudés qu’on parvient à tenir. Puis, avoir un enfant, c’est malgré tout un moment magique qui peut ressouder un couple.

Souvent, le cinéma peut paraître sophistiqué pour des choses simples, pour mettre en scène la vie quotidienne. Comment avez-vous abordé l’écriture et la réalisation de votre court-métrage ?
Je réfléchis peu quand je fais un film. Je ne suis pas du tout dans une réflexion intellectuelle. J’y vais à l’instinct. En général, je parle de choses que je connais bien, je m’installe dans des décors dans lesquels je suis à l’aise, dans lequel je vis ou dans lesquels mes acteurs vivent. Pour moi, le plus important ça reste les comédiens et les comédiennes. C’est ce qui prime tout le temps, je fais très attention au lieu où ils sont le plus à l’aise, où ils sont le plus justes…

Réaliser un film s’apparente à faire de la musique. Si mes films sont écrits, sur le plateau, j’ai besoin que ça soit vivant, que ça reste ouvert aux changements à n’importe quel moment, qu’on puisse se laisser avoir par la réalité. Comme je tourne dans des lieux vivants car je ne bloque pas de rues, je m’adapte aux décors que je choisis. Certains réalisateurs diraient qu’ils veulent un appartement plus grand pour avoir une meilleure distance avec la focale, etc… Je ne suis pas dans cette optique, je m’adapte et j’essaie de trouver ma place avec la caméra pour ne pas gêner… […] C’était un film très à fleur de peau, très honnête dans sa démarche.

J’ai écrit ce film en trois jours et je sentais que Clara allait accoucher. Je sentais que je devais parler de ça. Puis, je voulais absolument filmer Clara ainsi comme je vous le disais.
Avec Clara, nous avons écrit le court-métrage comme ça nous venait et, seulement quelques jours plus tard, on tournait. Tout s’est fait de manière instinctive. […] C’est la première fois que je me suis retrouvé avec une écriture aussi conflictuelle. Il y avait des discussions enflammées. Je me suis rendu compte à quel point nos positions, de l’un et de l’autre, étaient contradictoires face à cette histoire. On s’est servi de ça avec cette question de la vision masculine et de la vision féminine qui s’entrechoquaient dans notre façon de vivre le monde, sur notre regard à chacun sur le monde. Il faut travailler, avoir absolument une situation pour l’enfant, ça, c’est la mentalité du personnage masculin et, peut-être également parce qu’il veut sortir de sa condition. Quelque chose qui me lie à ça. Là où elle veut continuer de chanter, continuer de rêver, d’être dans un rapport poétique au monde. Face à cette administration et un monde du travail compliqué, elle est un peu déconnectée. Avec l’arrivée de l’enfant et la peur financière, ils flippent. Elle a peur de perdre leur amour, de ne pas arriver à porter l’enfant. Lui ne le porte pas mais un peu quand même. Ce que je trouve assez beau, et ce qui est intéressant, c’est que l’homme porte aussi l’enfant. Cependant, il n’en a pas conscience. On a peur lorsqu’il arrive d’un coup mais il faut se rendre compte qu’on le porte dès le départ. On le porte aussi dans notre capacité à créer du bien-être chez la femme. C’est fort de le comprendre. Moi, je ne l’avais pas compris.

Peut-on dire que l’écriture du court-métrage a été une sorte de thérapie pour vous ?
L’écriture sert à cela. Dans tous les films que j’ai pu réaliser, il y a ce besoin de faire de la fiction pour comprendre des choses de la réalité.

Des gens bien est disponible en intégralité sur le site d’Arte.