Le 5 mars dernier, Le Pacte en partenariat avec Chut on écoute la télé, ont organisé une avant-première du nouveau film de Nadège Loiseau : Trois fois rien. Une comédie intelligente et sensible, dans laquelle trois SDF gagnent au Loto.
Entre anecdotes de tournage, secrets de fabrication et construction des personnages, la réalisatrice Nadège Loiseau, la comédienne Émilie Caen et les comédiens Antoine Bertrand et Côme Levin se confient à tour de rôle sur ce long-métrage particulièrement réussi.
Une comédie humaine
Comment est né le projet « Trois fois rien » ?
Nadège Loiseau : Le film s’est imposé à moi. J’étais sur un autre projet, quand d’un seul coup Brindille, Casquette et La Flèche ont débarqué un soir dans ma cuisine. Mais c’était avant tout la réunion de plusieurs sujets que je voulais aborder et l’envie de retravailler avec ces trois acteurs (Philippe Rebbot, Antoine Bertrand et Côme Levin) que j’avais eu la chance de rencontrer, d’explorer et de découvrir sur mon premier film : Le petit locataire. J’avais dans l’idée de travailler un trio et le sujet des SDF vivant dans le Bois de Vincennes était une chose qui m’obsédait. Surtout depuis que j’avais côtoyé des personnes sans-abris qui vivaient là-bas et avec qui j’avais eu le bonheur de partager un café. Ce sont tous ces éléments qui m’ont conduite à écrire Trois fois rien. Cependant, je ne l’explique pas plus que ça…
Pourquoi avoir choisi le prisme de la comédie pour raconter cette histoire, qui possède aussi toutes les caractéristiques du drame, notamment dans sa dernière partie ?
N.L : Après Le petit locataire, j’étais persuadée que je ne repartirai pas sur une comédie mais je crois que c’est plus fort que moi. J’ai envie de rire, de rire avec mes personnages, de faire rire. Puis, encore une fois, j’ai trois muses qui m’inspiraient et que j’avais envie de voir dans toute une palette d’interprétations dont le rire et l’émotion. […] Je sentais aussi qu’ils avaient les aptitudes pour explorer ces différents aspects du film. Ces trois personnages sont presque des personnages de BD. J’ai construit ces personnages en fonction de ce que je savais d’eux ou, en tous cas, de ce que j’imaginais d’eux.
Quels ont été vos choix de mise en scène ?

N.L : C’est une mise en scène très épurée. J’ai voulu quelque chose de pur, proche des personnages. La mise en scène ne doit pas les manger, elle doit être à leur service. Elle est à l’image du film, simple. Je n’en fait pas des tonnes.
Côme Levin : Son parti pris c’est l’Amour. Elle filme avec beaucoup d’amour. En tant qu’acteur, on est filmé par bon nombre de réalisateurs et on voit la différence. Nadège, elle filme avec amour.
Image : de gauche à droite, La Flèche (Côme Levin), Brindille (Antoine Bertrand) et Philippe Rebbot (Casque).
Antoine Bertrand : Le seul plan un peu grandiose, c’est la deuxième séquence du film où la caméra monte et dévoile la ville de Paris. C’est un bon choix de mise en scène parce qu’on passe d’un univers microscopique (nous) à un univers infiniment grand. Oui, le film se déroule à Paris mais c’est un autre Paris qu’on découvre ensuite. Ce n’est plus le Paris carte postale. C’est la seule fois où on prend de la hauteur pour revenir à un monde oublié. On comprend ainsi qu’il y a deux mondes en un, celui des SDF, ignorés, et la capitale.
Est-ce que ce n’est pas aussi une façon de montrer que c’est une ville qui écrase ces personnages ?
A.B : C’est une jolie façon de voir les choses. Il y a du vrai. […] Mais même les gens importants ne sont que des fourmis dans cet univers où tout le monde à sa vie, sa tragédie à mener.
C.L : Je repense à un autre plan du film où nous sommes dans un appartement. Mon personnage est au balcon, je crie et la caméra s’éloigne. Il y a alors un plan large, où nous sommes réduits à un petit carré de lumière dans un immense immeuble. C’est la beauté et l’originalité de ce film. Ce n’est pas un long-métrage sur un sujet généraliste, sur la vie des SDF, c’est un film sur trois d’entre eux. On est à leur hauteur, à leur regard et, de temps en temps, il y a des retours sur cette micro histoire qui se passe dans un monde où ils ne sont que trois fois rien.
Trois SDF x Une fonctionnaire
Côme, comment avez-vous façonné votre rôle et comment vous-êtes vous emparé de ce sujet pour composer votre personnage qui est le plus spécial des trois ?
C.L : Le rôle a été écrit pour moi. Il y avait donc une part facile dans la mise en bouche des dialogues. Nadège et moi, on se connaît tellement bien. Elle a créé cette partition pour moi. Après, personnellement, ce qui m’a demandé le plus d’attention c’est tout le background de ce personnage. C’est un enfant de la balle, qui est passé de foyer en foyer, qui fuguait et vivait dans la rue. C’est un personnage très loin de moi. J’ai toujours eu une vie confortable. Il a une espèce de noirceur, un peu dérangeante chez lui car il est toujours borderline. On ne sait jamais s’il va basculer dans un truc sombre ou s’il va garder cette luminosité. Parfois, ça a pu être dérangeant dans les étapes de préparation pour Nadège, parce que je focalisais beaucoup sur un truc sombre alors qu’elle avait écrit un personnage lumineux, frais. Mais cette partie fraîche, c’est déjà plus ma nature. Ce qui m’a demandé davantage d’efforts c’était ce que je n’étais pas. Notre métier, c’est de trouver le chemin pour arriver quelque part, à un état… […] Mon stress et mon soulagement auraient été qu’on ne croit pas en moi, en mon personnage. Si on voit la fabrication, que le public ne croit pas en son histoire, alors c’est foutu. Finalement, en me voyant à l’écran, j’y ai cru.
A.B : C’est un personnage un peu extra-terrestre. C’était un peu le défi. C’est un type de personnage où tout est permis parce que la rue peut rendre fou le plus sain des hommes.
N.L : Oui, on en a beaucoup discuté. La Flèche, c’est le seul personnage qui n’est pas ancré. L’enjeu c’était d’en faire un personnage crédible mais qui soit dans le même film que les autres. Par sa nature, il est également l’élément comique de Trois fois rien, mais ça ne devait pas être le sketch de La Flèche. L’équilibre était important à trouver.
Avec Philippe Rebbot, vous semblez avoir une très belle complicité, une très belle relation. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

C.L : Avec Philippe, on est rapidement devenu proche grâce au premier film de Nadège. Je me souviens d’une soirée dans une pizzeria quand je suis arrivé sur le tournage. Je ne le connaissais pas et il m’explique que cela fait 15 ans qu’il veut écrire un roman, qu’il se rêve en romancier. En règle générale, il écrit une page, fume des clopes et ça s’arrête là. Ça fait 15 ans qu’il fait cela, qu’il me dit qu’il va partir dans une maison dans le Sud Ouest. Parfois, il le fait. Il passe trois jours sans rien faire et décide de rentrer. Donc, comme beaucoup de gens, tombage amoureux du gars. C’est une espèce de looser magnifique. Il a un truc tellement affectueux. J’adore quand il me prend dans ses bras.
Je me sens bien dans ses bras. J’ai une affection immense pour Philippe. Quand on répétait ensemble avant le tournage, on s’est rendu compte que cette histoire-là raconte une vie de famille. On est une famille. Il y a une maman, un papa. Je suis l’enfant. Ces personnages se créent une famille. J’avais une place géniale. On a surfé sur l’authenticité de nos rapports pour construire cette famille. Il n’y a rien de faux dans nos échanges.
A.B : On a fait une semaine de répétitions à Etretat et on avait chacun acheté un bol avec nos noms. Philippe a mélangé les bols. On ne buvait jamais dans le bol avec notre propre nom. Quelle bonne idée !
Émilie, Antoine, vous avez des scènes magnifiques ensemble. Comment s’est passée votre collaboration ?

Émilie Caen : On s’est rencontré sur la plateau. Notre première séance ensemble est celle où je viens leur rendre visite au Bois de Vincennes et que j’essaie de trouver une solution pour qu’ils puissent encaisser ce chèque du Loto. Je ne les connaissais pas dans la vie et je les ai rencontré dans la vie comme mon personnage les rencontre dans le film. Petit à petit, le malaise s’efface, on rencontre les gens et on est là pour un lien qui est autre que le cadre qu’on nous donne au départ. Mon personnage sort du cadre. Au début, je ne suis qu’une simple fonctionnaire de la Française des Jeux, remplie par mes préjugés, de la place que je dois occuper, de la distance que je dois avoir.
Pas à pas, je me dis que le rouleau compresseur qu’est l’administration nous empêche toute humanité. Néanmoins, en tant que personne, je peux peut-être faire quelque chose pour les aider. Je le fais. Je suis celle qui déclenche un autre regard sur eux. Mon personnage est dans sa logique, dans ses préjugés. Elle pense qu’on est dans la rue pour telles ou telles raisons. De venir à eux et de ne plus être dans une posture, de vraiment les rencontrer, elle se rend compte de la réalité, de leur réalité, et elle se demande après comment elle peut leur venir en aide.
A.B : Je me rappelle aussi qu’il avait plu 8 heures sur 10 heures de tournage et il y avait pas mal d’attente. Ça nous a donné du temps pour apprendre à se connaître, à se raconter nos vies.
Sans spoiler, vous avez une jolie scène ensemble dans la cuisine. Elle était intense à jouer cette séquence ?
E.C : J’étais dans le regard d’Antoine. Mon personnage à ce moment-là, capte quelque chose que les autres n’ont pas su voir. Cette scène est vraiment très belle. J’étais contente lorsqu’elle s’est terminée car émotionnellement, ça nous atteint. Avec un personnage, il y a des rendez-vous à ne pas rater. Ici, c’était le cas.
N.L : Il y avait de la magie dans cette scène. Elle n’était pas prévue dans la cuisine mais sur le balcon, dans le froid. Finalement, lorsque nous nous sommes préparés pour tourner, on s’est aperçu qu’il était très tard dans la nuit et qu’il n’y avait plus du tout de lumière, plus aucun balcon d’éclairer. Je ne voulais pas tricher, rajouter de la lumière là où il n’y en a pas. Il a fallu qu’on change notre fusil d’épaule rapidement. C’est un tournage qu’on a fait à l’énergie, on avait peu de temps de tournage et, cette scène, elle est vraiment déterminante. Ça s’est fait dans une urgence mais dans une évidence. […] C’est comme ça que j’aime travailler. Là, ce sont des moments où je me dis qu’heureusement je suis bien entourée. Tout le monde était au taquet. Pour en revenir à cette scène aux enjeux importants, il y a de la comédie puis, s’installent la tendresse et la confidence alors que de l’autre côté, ils font les cons. C’est tout ce que j’aime avec les ballons, les couleurs et le rapport à l’enfance. Et eux, pendant ce temps, accouchent de choses intimes. Ça se déroule sous mes yeux et je suis heureuse.
A.B : Je me souviens bien de l’urgence mais à la fois, prendre son temps. Quand on a fini, Nadège est venue me voir et elle m’a dit : « Je crois que je pourrais te rouler des pelles ». C’était la première fois qu’un réalisateur me confiait une telle chose. Je suis content que ce soit une femme (rire).
Vôtre personnage, Antoine, est peut-être celui qui a des enjeux dramatiques plus importants car ce dernier a une famille. Comment avez- vous travaillé ce rôle et sa dualité entre la rue et l’envie de s’en sortir ?

A.B : Le défi c’était de montrer que si mon personnage – qui a un parcours assez classique du mec qui veut s’en sortir – passait un an de plus dans la rue, il pourrait vraiment basculer de l’autre côté. Le reste, quand c’est bien écrit, quand on fait confiance aux gens qui nous gèrent, ça se passe simplement. C’est juste du travail et de l’écoute avec nos partenaires de jeu qui là, en l’occurrence, étaient formidables. Ensuite, tu te laisses aller dans les situations. On se parle, on s’écoute, on réagit, on se guide. Montrer également à certains endroits, la fragilité. Ce sont des gens abîmés. Nadège révèle aussi à travers mon personnage la résilience, la force d’avancer, et, en même temps, tout ce qui te tire en arrière et les raisons de te démotiver dans ton parcours, dans ta quête.
AVIS : Trois fois plus d’humanité
Présenté en sélection officielle du Festival de l’Alpe d’Huez en janvier dernier, Trois fois rien de Nadège Loiseau s’impose comme une véritable comédie, entre humour décapant et tragédie émouvante.
Brindille, Casquette et La Flèche vivent dans la rue. Trois individus que tout oppose, trois histoires différentes qui pourtant se croisent, se mêlent, s’entrechoquent comme une évidence. Trois gars abîmés par le destin, trois gars dont la trajectoire va être bouleversée. Un coup de pouce de la vie et un ticket de Loto qui bouscule ainsi leur chemin, leurs certitudes et leurs espoirs. Un gain qui, pour certains, remet les compteurs à zéro pour un nouveau départ. Brindille, dans la rue à la suite d’une succession de malheurs (séparation, dépression, perte d’emploi…) voit ici l’occasion de reprendre sa vie en main, de renouer avec sa famille et ses enfants. Pour les deux autres, rien ne semble changer si ce n’est un rêve fou de Tour du Monde pour Casquette en compagnie de son ami Brindille. Mais avant d’encaisser ce chèque et d’envisager l’avenir, nos amis devront faire face à l’absurdité du monde administratif. Car sans justificatif de domicile et de compte bancaire, impossible de poser le chèque en banque. Et pour avoir un logement, il faut avoir une identité. Sans papier, c’est l’impasse. Bref, un parcours du combattant s’annonce dans une première partie, où les héros de Trois fois rien sont accaparés, broyés par les rouages d’un système qui ne laisse aucune chance à des gens comme eux. C’est là le point de départ cette histoire rocambolesque et attendrissante, que la réalisatrice Nadège Loiseau raconte avec une pudeur, une authenticité et un vrai sens à la fois de comédie et de la tragédie.
Trois SDF et trois personnalités différentes, donc. Nadège Loiseau les a pensées pour envelopper son récit d’un voile dramatique poignant. Brindille et son ancienne vie de famille, La Flèche, un enfant fou-fou et sans famille, et Casquette dont on ne connaîtra jamais ni l’identité, ni sa vie passée. Une façon de confronter toutes ces vies et toutes leurs attentes, notamment entre Brindille et Casquette, dont l’amitié sera mis en péril par cet argent soudain. Une dramaturgie qui se tisse à mesure que les héros avancent au sein d’un scénario tempétueux mais d’une beauté rare. Car il y a de l’amour entre ses personnages, un amour qui transpire jusque dans l’écran. S’ils ne sont que trois fois rien dans un univers où être normal est considéré comme la normalité, ils sont trois fois plus que tout, les uns pour les autres. Les désirs de chacun diffèrent, se creusent, mais l’amitié et la petite famille qu’ils ont construite survivent.
Trois fois rien est à l’image de notre monde. Un conte avec ses drames mais aussi ses moments de joie qui, finalement, pour le commun des mortels se résument à la famille, à l’amour pour sa famille et son prochain. Bien loin des frasques, des paillettes et de l’inhumanité d’un Paris qu’on ne voit jamais. La réalisatrice préfère d’ailleurs omettre la capitale, pour se concentrer sur les gens, les vrais, ceux qui composent notre société mais qu’on ne voit jamais ou qu’on préfère ne pas voir. Une réalité avec la preuve que l’entraide est la clé de toute humanité. C’est là que rentre en scène le personnage d’Emilie Caen, la fonctionnaire de la Française des Jeux, touchés par leurs histoires. En se détachant de tout préjugés, elle s’inscrit dans le registre des personnes avec un grand cœur.
Trois fois rien est un film au cœur battant, le cœur de notre humanité.
Trois fois rien, en salles le 16 mars prochain.
