INFINITI (CANAL +) : ENTRETIEN AVEC LE PRODUCTEUR ERIC LAROCHE

Synopsis : L’ISS, la Station Spatiale Internationale, ne répond plus. Son équipage est en perdition. Au même moment, un cadavre décapité et couvert de cire est retrouvé sur un toit au Kazakhstan. L’identification est formelle : il s’agit d’Anthony Kurz, un astronaute américain actuellement en mission dans l’ISS. Anna Zarathi, une spationaute française, écartée du programme spatial, et Isaak Turgun, un flic kazakh désavoué par sa hiérarchie, vont tenter de résoudre cet étrange paradoxe…

Le 4 avril, CANAL + débutera la diffusion de sa nouvelle création originale : Infiniti. Une série captivante entre thriller policier, thriller géopolitique, conquête spatiale et physique quantique.
Avec son mélange des genres, Infiniti surprend, séduit, nous embarque dans la chaleur désertique du Kazakhstan, où se confronte la science et le mysticisme. Une production aussi bien pour les passionnés de science-fiction que pour les fans de J.J Abrams.

Eric Laroche, producteur, revient sur la genèse de la série, la réalisation de Thierry Poiraud, la création des VFX, le tournage au Kazakhstan et la composition du casting.

Racontez-nous la genèse du projet Infiniti. Comment ce projet est-il né ?
Nous connaissons Thierry Poiraud, le réalisateur, depuis longtemps. Raphaël Rocher (l’autre producteur de la série Infiniti) avait produit deux de ses longs-métrages Goal of the Dead : Seconde Mi-Temps et Don’t Grow Up/Alone. Un jour, Thierry passe chez son agent et trouve sur son bureau un projet qui s’appelait à l’époque Kourou, et souhaite le lire. Il adore et rencontre les auteurs, Stéphane Pannetier et Julien Vanlerenberghe. Ils quittent la Guyane, déjà exploitée dans la fiction française, et tombent d’accord sur le Kazakhstan et Baïkonour. Thierry nous les a ensuite présentés en 2017 et nous sommes tombés amoureux du projet tout comme lui. Il y avait déjà tout : le point de départ et d’arrivée. Bien sûr, l’histoire avait plus d’éléments. Nous avons donc nettoyé, simplifié, clarifié certaines choses. Mais le scénario était déjà dingue et, on s’est de suite entendus avec les auteurs. Puis, Thierry est un vrai passionné. C’est difficile de lui dire non.

Plus personnellement, j’étais surexcité car je n’avais jamais vu ça auparavant. J’ai longtemps travaillé aux acquisitions des séries étrangères CANAL +, j’en ai vu un paquet, venues du monde entier et des histoires comme celle-ci, racontées de cette manière, je n’en ai jamais vues. J’avais envie que ça existe. Il y avait tout à faire, puisque nous n’avions qu’un dossier de présentation. C’était vertigineux. Je me demandais si la série avait le potentiel, si on ne fantasmait pas un truc qui va nous faire délirer mais pas les autres. Nous avons toujours fonctionné à l’enthousiasme avec Raphaël, et même lorsqu’on nous dit qu’il ne faut pas le faire – ce qui était le cas avec Infiniti, car tous les diffuseurs, CANAL+ compris, nous avaient dit non – ça nous motive davantage.

Comme en France personne n’en voulait, nous avons été explorer l’Europe. Nous racontons la conquête spatiale, nous sommes à Baïkonour, c’est une véritable Tour de Babel, il y avait donc une vraie légitimité à avoir des personnages de différentes nationalités. Nous espérions ainsi pouvoir revenir en France avec une partie du financement, et les diffuseurs français auront moins d’argent à mettre sur la table. C’est très romantique comme vision (rire). Pour faire ça, il nous fallait un script. Un pilote dialogué. C’est de cette façon que les étrangers fonctionnent. Ils ne se positionnent pas avec simplement un dossier de présentation. Stéphane Pannetier et Julien Vanlerenberghe ont écrit un pilote – quasiment celui qu’on diffusera à la télé – qui n’a pas beaucoup changé. Nous étions sur le point d’envahir l’Europe et nous avons souhaité malgré tout prévenir CANAL+. Ils ont lu le script du pilote et nous ont rappelés immédiatement. C’était la première fois qu’ils acceptaient d’être sur un projet construit car, habituellement, ils ne se positionnent que sur des projets embryonnaires, avec un auteur et autour d’une idée.
De plus, CANAL+ avait très envie de travailler avec Empreinte Digitale. Il y avait déjà eu un rendez-vous manqué avec la série Les Grands. Il voulait aussi travailler avec Thierry Poiraud depuis longtemps. La proposition, le mélange des genres, les ont séduits. Nous sommes arrivés à un moment où, je crois, CANAL+ avait envie de mini-série événement. Nous sommes tombés au bon moment.

En Guyane comme au Kazakhstan, les auteurs ont été fascinés par les zones de lancements, un concentré technologique, industrielle et militaire en quelques kilomètres carrés, et juste à côté, ces vieux villages, dénués de technologie, tournés vers la nature et l’humain, où la religion et le mysticismes sont très présents. Ils ont été attirés par ces deux aspects très opposés mais qui vivent l’un à côté de l’autre. Ils se sont rendus comptes, et c’est le propos de la série, qu’on oppose à tort science et religion. Pour beaucoup d’humains sur Terre, la science et la religion ne font qu’un : « la science est une religion ». Au Kazakhstan, à Baïkonour, c’est ainsi. De plus, le Kazakhstan avait une double vertu. La première, c’est un terrain de jeu quasi-inexploité en fiction. Ce sont des paysages et des cultures qu’on ne connaît pas. Deuxièmement, le Kazakhstan est une terre horizontale, avec ses lignes d’horizons et de fuites. Tout est horizontal là-bas, les paysages à perte de vue, les steppes. Au milieu, cette conquête spatiale, complètement verticale. C’était le contraste parfait. Avec cette série, il y a alors la promesse visuelle d’horizon versus vertical et, en thématique, science – religion, science – mysticisme. Tous les ingrédients pour raconter une histoire dingue.
Le tournage a duré 14 semaines, entre mars et juillet 2021.

Vous parliez des plans sur le désert, quels ont été les choix artistiques du réalisateur Thierry Poiraud sur la série ?
Comme je le disais tout à l’heure, il y a tout d’abord avoir ce contraste sur les extérieurs du Kazakhstan où tout est horizontal, où on sent très fort la lumière. Ces extérieurs, ils sont presque brûlés. On devait ressentir le poids de la chaleur qui frôle souvent les 50°C. Ce qui nous changeait de l’Ukraine où il faisait -17°C. En Ukraine d’ailleurs, il y avait des immeubles post-soviétiques et des lieux encore empreint de cette âme slave dont la série avait besoin, ainsi que de très bons techniciens sur place.

Pour l’espace, nous savions que nous n’aurions pas le budget de Gravity. Il fallait trouver une façon de filmer autrement pour ne pas être cheap aux yeux des spectateurs. Thierry s’est dit qu’il fallait qu’on découvre l’ISS de la même manière qu’en vrai, avec des caméras directement posées sur la station, qui ont certains angles de vues. C’est comme ça que nous avons, par exemple, le point de vue du Soyouz qui avance vers le point d’ancrage. Il a aussi décliné avec une caméra à l’intérieur du casque d’Anna, qui filme ses yeux ou son visage. Tout est du full 3D. Ça représente plus de 500 plans en VFX. Nous avons eu l’opportunité de travailler avec BUF, l’un des meilleurs studios d’effets spéciaux au monde. Ils connaissent Thierry depuis longtemps et travaillent ensemble depuis des années. Donc le dialogue était déjà établi et fluide. Ils ont été supers, ils m’ont bluffé. Ce sont des génies, des esthètes. Sans eux, le voyage n’aurait pas été si efficace. C’était l’un des challenges car, si cet aspect-là n’était pas réussi, le public ne nous suivrait pas.

La série est extrêmement précise lorsqu’elle aborde les problèmes techniques de l’ISS ou liés à l’espace. Vous avez eu des conseillers sur place pour vous guider et guider les scénaristes à l’écriture ?
Nos scénaristes sont déjà des tronches (rire). Tout était déjà très précis. Mais on a malgré tout fait appel à un expert pour qu’il relise les textes, ne serait-ce que pour utiliser le bon vocabulaire. Nous voulions que tout soit crédible. Nous avons également organisé des rencontres avec des astronautes. Les scénaristes ont pu échanger avec Jean-François Clervoy et rencontrer Claudie Haigneré. Quand nous faisons appel à des experts, nous y allons avec une volonté de validation et de correction au niveau de l’expertise mais on en revient avec de l’humain. Quand Stéphane Pannetier et Julien Vanlerenberghe sont revenus de leur rencontre avec les deux astronautes, ils avaient des étoiles dans les yeux. Nous avions un peu peur de cette rencontre car nous, nous glissons vers la science-fiction. Nous appréhendions le fait qu’ils aient envie d’être plus rationnels. Néanmoins, Claudie leur a dit de « continuer de faire rêver les gens avec l’espace. Il ne faut pas abandonner la conquête spatiale. C’est bientôt la fin de l’SS, demain, ce sont les lanceurs privés qui prendront le relais. La magnifique coopération internationale, elle n’est pas en forme. ». Elle disait qu’il fallait que les jeunes générations se passionnent pour la conquête spatiale car il en reste plein à faire. Puis, elle leur a donné des anecdotes, notamment sur son premier décollage – elle avait fermé les yeux parce qu’elle avait peur – et sa vision de la Terre depuis l’espace. Et tous s’accordent unanimement à dire qu’on ne voit plus les choses de la même façon, que ça change notre rapport au monde.

Quand vous parlez de la série, on a réellement l’impression que ce fut une aventure humaine…
Totalement. Nous avons eu la chance de parler avec des astronautes, nous avons tourné à l’autre bout du monde, dans des steppes, nous avons dormi chez l’habitant, nous avons rencontré des gens qui sont tellement loin de toi, de nos préoccupations, nous passions des mois et des semaines à travailler en Ukraine avec des équipes de dingues et, aujourd’hui, il se passe ce qu’il se passe… Nous sommes très inquiets et nous prenons régulièrement des nouvelles d’eux pour voir comment les aider. C’est que de l’humain. C’est un projet qui a entraîné beaucoup enthousiasme. Nous avons eu la chance, aussi bien pour les acteurs que pour les équipes techniques, d’être entourés par des gens qui aimaient vraiment le projet et pas seulement pour le prestige de participer à une création originale CANAL +. Céline Sallette a accepté car son personnage lui parlait. Ce protagoniste part, dès le début, avec un échec. Il a une cassure, quelque chose à réparer. Céline avait envie de faire ce voyage avec son personnage. Ce n’est que de l’enthousiasme à plein de niveaux.

Pour rester sur l’écriture, il y a des partis pris intéressants. Dans les derniers épisodes, sans spoilers, la série bascule. On passe du thriller à de la pure science-fiction. Il y avait cette volonté, dès le départ, de bascule entre deux genres ?
Effectivement, le mélange des genres était présent dès le début. C’est quelque chose qu’on a l’habitude de faire et que Thierry adore. Ce que l’on sait, c’est qu’il faut un genre dominant. Il faut un terreau sur lequel toutes les graines vont pouvoir pousser. Ici, c’était le polar. La chose qui permettait de raconter l’histoire, d’avancer dans le récit, c’est ce polar, c’est ce personnage de flic. Avant même l’installation du paradoxe, c’est tout simplement ce policier qui a vécu un drame et qui veut mener son enquête quitte à aller jusqu’au point de non-retour.

Une fois qu’on a ce schéma, on peut convoquer tous les registres : la science-fiction, le thriller géopolitique, la romance, puis des registres sous forme de thématiques tels que la corruption, la collaboration, les intérêts personnels, le rapport religion/science, etc… […] Nous ne nous voulions pas non plus d’une série de science-fiction trop complexe. Les auteurs souhaitaient rajouter des choses mais on leur disait que ça complexifierait le récit. C’est très facile d’ouvrir des mystères toutes les deux secondes, mais les boucler, les résoudre et les conclure, ce n’est pas donné à tout le monde. Nous ne nous voulions pas tomber dans ce travers-là. Surtout que la série a été pensée pour une saison. Puis, la théorie qu’on convoque à la fin de la série, elle est plausible. Des scientifiques se sont penchés là-dessus en physique quantique, et c’est crédible. Du fait, Infiniti est difficile à classer. Quand j’en parle autour de moi, je ne qualifie pas Infiniti de série de science-fiction. Je préfère parler de polar, de voyage…

Vous avez fait le choix logique d’un casting international. Est-ce que vous pouvez nous dire un mot sur le choix des comédiens ?
Le nom de Céline Sallette est apparu assez tôt. Ce que nous voulions, c’est que les autres comédiens nous fassent voyager. Au tout départ, le personnage d’Isaac (Daniar Alshinov) était plus âgé, l’archétype du vieux flic désabusé, en mode « c’est ma dernière enquête, je vais y rester ». Mais nous ne trouvions pas forcément. Au même moment, CANAL + et nous avons vu le film A Dark Dark Man, c’est comme ça que l’on a découvert Daniar. CANAL+ nous a conseillé d’aller dans cette voie alors qu’en temps normal, un diffuseur c’est plutôt celui qui vous dit qu’il ne veut pas d’acteurs inconnus. Ils nous ont encouragés parce qu’ils tenaient vraiment, eux aussi, à avoir un acteur kazakh. Nous en avons discuté avec les auteurs qui ont de suite vu un avantage à éviter l’archétype du vieux flic. Nous sommes partis dans la direction d’un jeune policier qui en a marre de vivre dans un pays plein de corruption, et qui souhaite un autre monde. A Baïkonour, il y a la lutte de l’ancien monde (Gagarine…) et le nouveau monde (Space X…) et Isaac incarne aussi cette lutte entre ces deux mondes. Daniar nous a fait des essais de folie et nous a ouvert son pays.

L’actrice qui joue l’ex-femme d’Isaac (Samal Yeslyamova), est la plus grande actrice Kazakhe. C’est la Isabelle Huppert du Kazakhstan. C’est une légende. Elle avait reçu le Prix d’Interprétation à Cannes en 2018 pour Ayka. Vlad Ivanov, lui, s’est tout de suite imposé. J’adore cet acteur roumain.
Ensuite, ce fut le travail des directeurs de casting. Karina Arutyunyan (Lydia) et Anatolii Panchenko (Mikhail) sont des gens qui étaient passés par Le Bureau des Légendes. Ellora Torchia s’est vite imposée pour jouer la jeune ingénieure indienne (Reva). Nous l’avions vu dans Les Cowboys de Thomas Bidegain et Midsommar d’Ari Aster, nous pensions à elle et nous étions ravis qu’elle accepte notre proposition.

C’était un plateau très vivant avec beaucoup de langues parlées sur le plateau. Le démarrage était laborieux, il fallait trouver ses marques. Nous avons commencé à tourner en Ukraine, on devait parler en anglais puis répéter en ukrainien. Il y avait du flamand, car le directeur photo et le chef machino sont flamands. Jarreth Merz (Mason) a été très fédérateur pour que tout le monde travaille ensemble et forme une troupe, ou même Daniar, qui était content de nous ouvrir les portes de son pays, il était fier de nous faire visiter, nous faire rencontrer des gens, nous parler de sa culture. On ne s’en rend pas compte mais ça crée des choses qui rentrent dans l’image, dans le programme. On ne filme pas de la même façon un endroit où l’on vous a accueilli les bras ouverts qu’un lieu où on vous fait sentir que vous n’êtes pas le bienvenu.

Image : La comédienne Céline Sallette, une des héroïnes d’Infiniti.

Infiniti, le 4 avril sur CANAL +.
Merci à CANAL + pour les épisodes et l’organisation de l’interview.