POURQUOI C’EST CULTE ? #EP.7 – MISSION IMPOSSIBLE III : RÉVEILLER L’HUMANITÉ D’UN HÉROS

Si l’entièreté de la saga Mission Impossible – menée d’une main de fer par Tom Cruise – est culte, 1 des 7 opus déjà sortit se démarque pourtant des autres par bien des aspects : Mission Impossible III. La franchise, tirée de la série télévisée du même nom, a toujours été développée selon un concept très simple, un volet, un réalisateur, afin d’avoir des films totalement différents, aussi bien scénaristiquement mais surtout visuellement. Ainsi, Brian de Palma affirmera dès le premier volet une identité Hitchcockienne, avec un scénario basé sur la trahison, la déception, où les silences sont maîtres et qui étaient une réponse aux blockbusters bruyants des années 90. Ironiquement, le second volet sera en opposition totale avec la mise en scène de De Palma. En effet, le cinéaste chinois John Woo, élu pour prendre la suite, saisira le contre-pied et réalisera un second opus pétaradant, flamboyant, bourré de ses gimmicks favoris. On regrettera depuis l’arrivée de McQuarrie des longs-métrages qui se suivent et se ressemblent, où il n’est désormais plus questions que de faire la cascade la plus folle. Syndrome Fast and Furious.

Mais revenons à Mission Impossible III. Après plusieurs déboires, Tom Cruise jette son dévolu sur J.J Abrams, séduit par son travail sur la série Alias. Lui qui n’a encore jamais réalisé un seul long-métrage pour le cinéma se retrouve propulsé à la réalisation d’un opus inédit d’une franchise déjà culte. Néanmoins, l’auteur de « Lost : Les Disparus » est bien décidé, lui aussi, à casser le rythme narratif des deux premiers volets tout en gardant l’envie (et à l’esprit) de livrer un blockbuster grand public, audacieux et explosif. Cette volonté farouche de suivre sa propre ligne artistique, il l’imposera dès les premières de son œuvre, saisissantes.

Briser le mythe du héros

« L’œuvre de J.J Abrams est traversée par l’idée de la réinvention. Ici, c’est un des aspects de la réinvention du super-espion impénétrable, sauveur de l’humanité. Il vient, dès l’introduction de son film, briser le mythe du héros parfait »

Commencer son film par la fin est une méthodologie cinématographique bien connue. Une méthode pertinente, puisqu’elle permet au réalisateur de mettre le spectateur directement face à une situation tragique jusqu’à le déposséder d’un dénouement avec un retour en arrière. Rembobiner pour créer la frustration, créer de l’intérêt, susciter l’attente.
Dans son introduction, J.J Abrams est malin car au-delà de planter un décor dramatique, il ne présente personne. Mis à part Ethan Hunt, aucun des protagonistes autour de l’espion ne sont familiers. Le spectateur ne peut alors que supposer, déduire leurs identités.

J.J Abrams suggère tous ces éléments par sa mise en scène, par cet échange vif entre Hunt et le personnage incarné par feu Philip Seymour Hoffman. En achevant sa séquence par la mort de « Julia » (Michelle Monaghan), J.J Abrams annonce par ailleurs le ton de son film, un film plus dramatique, plus intimiste et affirme ainsi son ambition, celui de suivre le parcours émotionnel d’un héros que l’on semblait pourtant connaître. Car en vérité, c’est aussi la première fois que nous voyons Ethan Hunt dans un tel état émotionnel. L’œuvre de J.J Abrams est traversée par l’idée de la réinvention. Ici, c’est un des aspects de la réinvention du super-espion impénétrable, sauveur de l’humanité. Il vient, dès l’introduction de son film, briser le mythe du héros parfait et balayer les clichés de l’homme fort, que rien n’atteint.

Dans Mission Impossible I et II, chacun des réalisateurs témoignaient de son intention pour la suite. Brian De Palma optait pour un Ethan Hunt en pleine mission avec déjà cette apparence des vieux films noirs tandis que John Woo dévoilait l’espion du FMI en pleine acrobatie dans les grands canyons, dans une séquence pleine de testostérone. Nous savions dès lors dans quoi nous serions embarqués. J.J suit donc ce même modèle, mais en renversant la narration. C’est donc les larmes aux yeux qu’Abrams présente son héros, chose rare que le blockbuster américain n’avait encore jamais exploré. En tant que spectateur, cette vision est très perturbante. La posture d’Ethan Hunt intrigue et met dans une position d’attente insoutenable : comment en est-il arrivé là ?

Tout le reste du film sera alors une longue course enragée pour revenir à ce moment clé et connaître la vérité sur le dénouement de la scène. MI:III est d’ailleurs basé sur la recherche de la vérité ou la façon de camoufler les mensonges. Que ce soit la relation entre Julia et Ethan (sur lequel nous reviendrons après), le flou autour d’une éventuelle taupe au sein de la FMI, les faux-semblants, les alliés qui n’en sont finalement pas, la vérité autour de ce qu’est la patte de lapin, le scénario de Mission Impossible III reflète parfaitement les obsessions des films d’espionnage : Où est la vérité ? À qui faire confiance ? Sur qui puis-je compter ?

Et puis, il y a la figure du mal. Froid, calculateur, imperturbable, J.J Abrams révèle toute la puissance qui émane du personnage de Davian, toute la violence destructrice qui l’habite. Il le fait au sein d’une mise en scène, en trois étapes :
– En profitant de la confusion d’Ethan Hunt pour lui imposer psychologiquement un ultimatum brutal.
– En mettant ses menaces à exécution (cf. Davian tire dans la jambe de Julia).
. N’hésitant pas à donner la mort afin de montrer sa détermination, sa supériorité.

L’amour, une mission impossible ?

« En Allemagne, tu m’as demandé ce que je voyais en Julia. Ce que je vois en Julia, c’est la vie avant tout ça et c’est bon » – Ethan Hunt.

Mission Impossible III est l’opus de la franchise le plus intimiste, le plus personnel d’Ethan Hunt. Il est à la fois confronté à l’envie de fonder une famille avec Julia et à la culpabilité d’avoir perdu sa jeune recrue qu’il a formée, l’agent Ferris (Keri Russell). J.J Abrams n’a jamais caché son admiration pour Steven Spielberg et on retrouve des hommages permanents dans ses œuvres télévisuelles et cinématographiques. Scénaristiquement, les productions de J.J Abrams sont assez similaires. Mission Impossible III n’y échappe pas : il faut voir plus loin pour y déceler les vrais sujets. Ainsi, ce troisième volet n’est pas une énième mission pour Ethan Hunt de sauver le monde, mais pour sauver SON monde. Et son monde, c’est Julia. Durant toute la première partie du film, Julia est omniprésente, même lorsqu’elle n’est pas présente physiquement.

Qu’il soit en mission (Vatican) ou dans les locaux du FMI, une grande majorité des discussions tournent autour de Julia et d’une probable vie avec elle. C’est dans ces instants-là que J.J Abrams dévoile son véritable sujet, la dualité et le dilemme auxquels est maintenu en permanence Ethan Hunt. Son secret devient un poids, une vérité cachée difficile à porter (cf. son retour à la maison après sa mission à Berlin / discussion sur le toit de l’hôpital). Finalement, on peut concevoir l’enlèvement de Julia comme une aubaine pour Ethan de reprendre une relation saine, sans mensonge. J.J Abrams va traduire cette idée de manière symbolique : face à la mort de son ancienne élève, il faut à Ethan emprunter le même chemin. Mourir afin de renaître et démarrer une existence saine et « normale » au côté de Julia.

Le film est une progression scénaristique, qui amène à la vérité. Sur l’intrigue mais surtout pour Ethan, consumé par sa double vie. La fin est le miroir opposé au début. Libéré, Ethan et Julia repartent de la FMI main dans la main, en souriant. L’image se fige sur leur bonheur et fait écho à une phrase prononcée par Ethan, lors d’une confession à Luther (Ving Rhames) : « En Allemagne, tu m’as demandé ce que je voyais en Julia. Ce que je vois en Julia, c’est la vie avant tout ça et c’est bon ». Étonnamment, on peut également mettre en parallèle la fin de MI:III à celle de Protocol Phantom. Le film de Brad Bird est dans la continuité de la « réinvention » dont je parlais au début. Bird balaie, comme Woo avant lui, le travail de J.J Abrams. Non seulement il fait exploser le couple Julia/Ethan mais il reconstruit toute l’équipe autour de lui. Nouvelle trilogie, nouvelle vie.

Sur la réalisation, J.J Abrams laisse vivre Ethan Hunt. Une fête entre amis à la maison, des discussions intimes, un mariage improvisé, J.J Abrams dévoile des tranches de vie dans un visuel et des dialogues authentiques, toujours dans cette recherche de moments de vérité, précieux et essentiel pour investir émotionnellement le spectateur dans ce que vivra Ethan Hunt.
Il y a également un autre aspect singulier dans la réalisation de J.J Abrams : sa fascination pour les visages. Chose inhabituelle dans le blockbuster moderne, qui préfère filmer ses héros et ses méchants de façon aléatoire, sans profondeur, sans ambition, sans symbolique.

Dans MI:III, Abrams filme très souvent ses personnages en gros plans, des gros plans sur les visages, bouleversants, intimidants ou nerveux. Il capte autant de sentiments que d’émotions, qui traversent les personnages à différentes étapes du film. La scène d’introduction du film en est le parfait exemple avec d’un côté Ethan Hunt, dont on lit rapidement toute la vulnérabilité et la peur dans le regard, mais aussi l’incertitude, où les larmes, magnifiques de poésie, trahissent toute la beauté de son humanité. De l’autre, Davian, dont la posture, le visage et les yeux dégagent une assurance, une force tranquille imperturbable, qui perturbe à la fois l’espion et le spectateur. Cette réalisation offre à J.J Abrams d’être constamment dans les yeux des personnages que nous suivons, d’avoir leur point de vue dans chaque situation et de vivre plus intensément leurs drames et leurs actions.

La notion de temps

Le scénario a quelque chose d’excitant dans son schéma narratif. Jamais la notion de temps n’avait été si précise et stressante. Mission Impossible III est une course contre la montre effrénée.

Dans l’intime, Hunt est constamment confronté au temps : quand dévoiler son secret, quel moment sera le plus propice ? Quand s’engager avec Julia, quel sera l’instant idéal pour se marier avec elle ? On dit qu’avec le temps, tout se sait. J.J Abrams confirme ici cet adage.
Dans l’action, J.J Abrams contraint son héros au même rythme. Ethan court après la moindre seconde. Chaque mission est millimétrée à la seconde près (sauvetage à Berlin/ enlèvement au Vatican) et, lorsque l’action est improvisée, il subit le temps ennemi. Sur la séquence du pont, par exemple, il est contraint de courir après le temps qui lui est imposé par ses adversaires, pour empêcher l’évasion de Davian. Cela donne à l’action une énergie haletante. Il en sera de même lorsque Davian lui annoncera que l’implant dans son cerveau explosera dans « 4 minutes ». Ethan doit alors secourir Julia, se débarrasser de Davian et trouver un moyen de court-circuiter la capsule explosive dans sa tête en un temps record, plaçant le spectateur dans un état de stress inouï.
Puis, il y a avant cela l’ultimatum lancé par Davian. 48 heures pour localiser et voler la patte de lapin, contre la vie de Julia. Là encore, tout se joue à la seconde. J.J Abrams joue ici sur l’émotionnel pour donner au temps un suspens oppressant.

Concernant la mise en scène des scènes d’action, J.J Abrams livre des moments de grâce. Certaines séquences sont identiques à des chorégraphies. L’exemple le plus flagrant est la scène d’action avec Ethan et Ferris, où leur mouvement sont comparables à une valse (cf. Ethan saisit Ferris par le bras, tournoient sur eux-mêmes). Il y a aussi ce petit instant où Zhen Lei (Maggie Q) sort de sa voiture en contre-plongée, totalement séduisant dans sa rythmique visuelle. Ces éléments chorégraphiques se ressentent aussi dans le montage : dynamique et fluide. Le montage de la séquence au Vatican est d’une maîtrise totale, alternant les plans avec harmonie, comme un balet, précis et entraînant. La tension scénaristique de la scène et la musique, ajoutant un caractère stressant à l’ensemble.

Toutes les autres scènes d’actions du long-métrage sont lisibles, avec des plans aérés, qui laissent la liberté aux corps de s’exprimer, que ce soit dans les séquences de courses-poursuites ou les affrontements à mains nues. Une lecture cinématographique agréable, là encore devenue rare, où la tendance est au shaky-cam (le cancer des films d’actions) ou au cut.

Conclusion

Avec Mission Impossible III, J.J Abrams offre un véritable divertissement et un des derniers blockbusters où l’humain est placé au cœur de l’intrigue, où l’humanité d’un héros est sans cesse remise en question. En s’appuyant sur des thèmes spielbergiens, le réalisateur J.J Abrams orchestre un blockbuster puissant, palpitant et déchaîné. Il comprend ce qu’est la véritable essence d’un blockbuster, de ce qu’il devrait être, un spectacle volcanique qui n’oublie jamais l’humain, ses doutes, ses espoirs, ses peines et ses désillusions.
Notons le respect envers ses prédécesseurs Brian de Palma et John Woo. S’il s’affranchit des deux volets précédents, J.J Abrams leur rend hommage. Ainsi, on retrouve un clin d’œil à la célèbre scène où Ethan Hunt est accroché par un câble dans une salle de haute sécurité (cf. la descente du mur entourant le Vatican) et un ralenti pour John Woo (cf. la scène du pont, lorsque Ethan Hunt lance son arme avant de se jeter de l’autre moitié du pont).

Amateur de mystères, J.J Abrams conclut son Mission Impossible avec une question : Qu’est-ce que « La Patte de Lapin », une arme bactériologique, une arme chimique… ?