LA SYNDICALISTE : ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR JEAN-PAUL SALOMÉ ET LA LANCEUSE D’ALERTE MAUREEN KEARNEY

À l’occasion de la sortie au cinéma du nouveau film de Jean-Paul Salomé, La Syndicaliste, entretien avec le réalisateur et Maureen Kearney, ancienne lanceuse d’alerte de l’affaire AREVA. Ensemble, ils racontent la naissance de ce projet, révèlent les différences entre la fiction et la réalité et dévoilent comment Isabelle Huppert s’est emparée de ce rôle.

Synopsis :
La Syndicaliste raconte l’histoire vraie de Maureen Kearney, déléguée CFDT chez Areva, qui, en 2012, est devenue lanceuse d’alerte pour dénoncer un secret d’État qui a secoué l’industrie du nucléaire en France. Seule contre tous, elle s’est battue bec et ongles contre les ministres et les industriels pour faire éclater ce scandale et défendre plus de 50 000 emplois jusqu’au jour où elle s’est fait violemment agresser et a vu sa vie basculer…

« Ce qui m’intéressait, c’était de réaliser un thriller politique qui bascule vers un thriller psychologique »

Racontez-nous comment ce projet d’adaptation est né ?
Jean-Paul Salomé : J’ai lu le livre de Caroline Michel, qui est une journalise de l’OBS. Elle a mené l’enquête sur tout ce qui était arrivé à Maureen Kearney. C’était passionnant, et j’ai eu l’envie de la faire partager aux spectateurs. Je me disais qu’il y avait un potentiel pour le cinéma à travers cette héroïne et l’histoire. Le fait aussi de vouloir tourner de nouveau avec Isabelle Huppert. En voyant des images de Maureen Kearney sur Internet, je savais qu’Isabelle aurait les capacités pour tenir ce rôle mais aussi une possibilité de ressemblance physique entre elles. Isabelle a lu livre et elle avait très envie de le faire. Le producteur Bertrand Faivre venait prendre les droits du livre. Quand j’ai su que c’était lui qui avait les droits, je lui ai dit que j’avais très envie de réaliser cette histoire.

La Syndicaliste est un film choc, qui dévoile la façon dont AREVA a été démantelé. Est-ce que ce film est le prolongement de votre combat ? Est-ce un film nécessaire ?
Maureen Kearney : Je le considère comme nécessaire mais pas comme le prolongement de mon combat. Je ne suis plus du tout dans ce milieu-là aujourd’hui et je n’ai pas le souhait d’y retourner. J’ai trouvé autre chose dans ma vie, plus simple et avec moins de stress. Ce film existe et c’est très bien qu’il existe. Si cela peut permettre ne serait-ce qu’à une seule femme de se battre et retrouver la joie de vivre, ça aura valu le coup.

Le film est-il fidèle à ce que vous avez vécu ?
Maureen Kearney : C’est assez similaire, oui. Néanmoins, après mon agression, j’étais davantage brisée que ce que l’on voit dans le film. Ça ne m’a pas empêché de me battre. Cependant, c’est très fidèle à l’intimidation que j’ai vécue. Les regards d’Isabelle Huppert lorsqu’elle me joue, c’est bluffant. Je vois chez elle la douleur que j’ai vécu.

Ce qui frappe, c’est la misogynie crasse et violente dans le film, même de la part de police…
Maureen Kearney : Avec la police, ce fut effectivement très dur. Ils me disaient : « Pour qui tu te prends ? », « Vous pensez côtoyer des gens et des ministres mais ce n’est pas vrai, personne ne vous prend au sérieux », « Vous n’êtes rien du tout ». La garde à vue m’a vraiment brisée. Pendant une dizaine d’heures, j’ai refusé d’inventer quoi que ce soit. Dès qu’ils ont menacé ma famille, j’étais prête à dire n’importe quoi.

Image : Isabelle Huppert (Maureen Kearney) et Yvan Attal (Luc Orsel) en conflit sur l’avenir d’AREVA.
Crédit photo : Guy Ferrandis

« Un film de cinéma c’est également des émotions, même dans un thriller »

Comment avez-vous travaillé le scénario de cette histoire, tirée de l’enquête de Caroline Michel ?
Jean-Paul Salomé : Nous avons travaillé le scénario avec Fadette Drouard. Mon but était que le film se dévoile à travers les yeux de Maureen Kearney, de voir tous les personnages autour d’elle, de voir ce qu’on lui inflige, de voir le trouble des hommes qui remettent en cause son comportement ou sa sincérité. Nous devions alors être au plus juste. Le livre est une enquête, brillant et très détaillé. Je n’étais pas un spécialiste du nucléaire. Donc, ce qui m’intéressait, c’était de réaliser un thriller politique qui bascule vers un thriller psychologique. Parce que ça devient le portrait d’une Maureen Kearney, en tout cas de celle que je rêvais dans le cinéma. Toutes les modifications apportées ou les libertés artistiques que je souhaitais prendre pour faire de ce film un thriller ont été validées par Maureen. L’histoire étant complexe, nous devions aussi simplifier les choses. Il y avait davantage de personnages, notamment sur les enquêteurs, où nous avons alors recentré sur un seul policier. Nous sommes restés, je pense, fidèle sur l’esprit et le déroulé des événements. Nous n’avons rien inventé, pas même la réaction de certains protagonistes principaux. Il y a des choses qui n’étaient pas dans le livre comme la passation de pouvoir entre Anne Lauvergeon et Luc Oursel. Maureen me guidait à ce moment-là. Ce qui m’intéressait avant tout, c’était les liens qu’elle avait avec tous ces gens qui gravitaient autour d’elle. Ainsi que les liens avec sa famille et ses proches. Car cet aspect faisait partie intégrante du projet. Comment elle a survécu à tout ça ? Comment elle a vécu ça avec sa famille ?

Et puis, cela permet aux spectateurs d’être davantage investis émotionnellement dans le personnage de Maureen…
Jean-Paul Salomé : Oui car un film de cinéma c’est également des émotions, même dans un thriller. Il s’agit de comprendre le personnage ou ne pas le comprendre et que ça devienne une interrogation. C’est ce jeu avec le spectateur qui est important au cinéma.

Vous avez peur que ce film vienne remuer des choses ?
Maureen Kearney : Aujourd’hui, je vais bien. J’ai fait énormément de thérapie. J’ai eu la chance extraordinaire d’avoir rencontré un psychiatre militaire qui avait 40 ans d’expérience dans le stress post-traumatique. C’est lui qui m’a sortie de cet enfer-là. Après l’acquittement, j’étais détruite. Même si j’avais été innocentée, cela faisait 6 ans que je criais mon innocence. C’est seulement après ça, que j’ai pu commencer ma reconstruction et avec des gens bienveillants. La première fois que j’ai entendu parler du film, je n’y ai pas cru. Il y a beaucoup de gens bien dans ce pays, vraiment.

« Nous avons fait un gros travail sur l’aspect physique »

De quelle manière Isabelle Huppert s’est-elle emparée du rôle ?

Jean-Paul Salomé : Elle a eu envie de relever le défi. Elle ne voulait pas rencontrer Maureen avant, pour construire sa Maureen aussi et ce qu’elle projetait dans le personnage. Néanmoins, nous avons fait un gros travail sur l’aspect physique, où nous avons décidé qu’Isabelle soit la plus proche de Maureen Kearnay par la coiffure, par les accessoires, etc. Nous arrivions comme ça à une sorte de sœur jumelle, qui est assez bluffante. Lorsque Maureen arrive après la projection pour les débats, les spectateurs sont assez bluffés. Je vois le froid que cela jette par moment, une sidération, mais Maureen est une personne très chaleureuse donc ça illumine la salle. Isabelle n’est pas dans la psychologie, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Une fois qu’elle avait son costume et ses lignes, elle ne se posait pas de questions, elle savait ce que l’on voulait et on était en accord. C’est un actrice subtile dans le jeu. Elle comprend vite.

Image : Isabelle Huppert dans un nouveau rôle poignant.
Crédit photo : Guy Ferrandis

« Il fallait aussi que le spectateur se demande pourquoi ces hommes, à un moment donné, par ses micro-réactions, ont commencé à douter d’elle »

Il y a une scène assez étonnante dans le film, c’est celle où Maureen Kearnay se remaquille après son agression…
Jean-Paul Salomé : La chose qui était compliquée, c’était de créer le trouble et sentir que le regard de ces hommes allait être particulier sur elle. Nous en avons discuté avec Maureen. Comme ces hommes l’ont regardée de manière particulière jusqu’à remettre en cause sa sincérité et son honnêteté, il fallait que le spectateur le comprenne aussi. Ce n’était pas si évident. Sinon, nous allions simplement présenter une bande d’abrutis qui, au cinéma, rapidement, devient ennuyeux et caricatural. Il fallait aussi que le spectateur se demande pourquoi ces hommes, à un moment donné, par ses micro-réactions, ont commencé à douter d’elle. C’est un mécanisme intéressant. Parfois avec des choses que nous avons inventées, parfois des choses qui étaient dans le livre. Je pense à cette phrase qui était dans le livre, qui m’a interpellé et, en même temps, vu ce qu’elle avait vécu on peut se permettre d’avoir des réactions peu anodines (mais personne ne sait comment il réagirait face à une telle agression) : « Le regard des hommes là-dessus est impitoyable et, dès que ça sort de la norme, il y a pour eux une sur-interprétation ». C’était ça que nous souhaitions faire passer. Ici, c’était remettre du rouge à lèvres. D’un coup, ça la place dans une position de coupable.

Maureen Kearney : Cette scène avec le rouge à lèvre est intéressante et ça me plaît beaucoup parce que pendant un an, je ne me suis plus maquillée du tout. C’est une amie, un jour, qui m’a acheté du rouge à lèvres et qui m’en a mis. Cette scène est puissante.

Jean-Paul Salomé : Vous voyez, vous nous posez la question et cela veut bien dire qu’elle interpelle. C’est un geste anodin mais, parce que ça se passe à l’hôpital, après son agression, tout d’un coup ça devient délirant. A partir de là, tout dérape pour elle.

Pour moi, c’était simplement, allait de l’avant…
Jean-Paul Salomé : Bien-sûr. Mais pour les autres, les hommes, c’est bizarre.

« Grégory Gadebois a cette légèreté dans un corps imposant »

Le personnage de Grégory Gadebois incarne le mari de Maureen. Il apporte une forme de légèreté au film, même s’il a des coups de colère. Leur relation est très belle…

Jean-Paul Salomé : Je trouve beau que, malgré les épreuves, cette famille soit toujours debout et unie. J’avais envie de montrer ça. Ils sont passés par des moments extrêmement difficiles, mais un truc profond à réussir à être plus fort que tout ça. Grégory a été formidable. Il a cette légèreté dans un corps imposant. À l’image, le physique d’Isabelle et de Grégory tranchent mais crée quelque chose d’attachant. Ainsi, cette différence physique devient une force dans le lien de ce couple. […] Grégory était touché de jouer avec Isabelle. Elle aussi. Lorsque je lui ai annoncé que Grégory Gadebois jouerait son mari, c’est comme si je lui avais annoncé que c’était Robert de Niro. Lui était impressionné. Tout les matins, il me disait : « Et dire qu’aujourd’hui, je vais tourner avec Isabelle Huppert ».

Image : Grégory Gadebois incarne le mari de Maureen Kearney, Gilles Hugo.
Crédit photo : Guy Ferrandis

« Anne Lauvergeon devient alors un personnage de cinéma qui provoque des scènes de cinéma »

Parlez-nous de la relation ambiguë qu’entretenaient Maureen et Anne Lauvergeon, incarnée par Marina Foïs…
Maureen Kearney : Nous nous entendions bien. Elle est plus peu douce que Marina dans le film. Elle peut être drôle. C’était une bonne PDG d’entreprise, qui avait à cœur le bien-être des salariés. Et, ensemble, nous avons fait beaucoup pour l’égalité homme-femme lors de son mandant. Nous avons ouvert douze crèches. Nous nous sommes beaucoup occupées des salariés et de leurs enfants. S’ils avaient des problèmes, nous les réglions. Cela faisait partie de la culture de l’entreprise.

Jean-Paul Salomé : Je voulais mettre en avant aussi, l’itinéraire entre Maureen et Anne Lauvergeon, où il y a une cette proximité professionnelle et amicale à AREVA. Ensuite, ce fut plus compliqué dès lors que Maureen s’est faite agressée. Il y avait une série de rencontres où elles se sont vues, jusqu’au moment où tout s’est arrêté. De ce que j’ai compris, c’est davantage Anne qui a disparu peu à peu de l’univers de Maureen. Je voulais traiter ça cinématographiquement. Que le spectateur comprenne pourquoi Anne a préféré ne plus être si proche de Maureen, à cause d’événements terribles. Ça devient alors un personnage de cinéma qui provoque des scènes de cinéma. Puis, ça questionne.

Image : Maureen Kearney et Anne Lauvergeon (Marina Foïs), meilleure amie ?
Crédit photo : Guy Ferrandis

La Syndicaliste sortira au cinéma le 1er mars.

Vous pouvez retrouver ma critique du film ici.

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