Attention spoilers !
Le directeur de la photographie Matthieu-David Cournot nous éclaire sur les coulisses de la comédie 38°5 Quai des Orfèvres. Éclairage des décors, cadres et atmosphères de certaines séquences clés du film, Matthieu-David Cournot révèle quelques secrets de tournage passionnants.
« Plus on prépare en amont et plus on gagne du temps sur le tournage »
La première chose qui frappe dans 38°5 Quai des Orfèvres, c’est que c’est une comédie très colorée, très vivante. Quelles étaient les ambitions artistiques autour du film ?
Le réalisateur souhaitait se rapprocher des comédies anglo-saxonnes, à savoir un style d’image qui corresponde au style d’image parodiée. C’est-à-dire que si nous avions réalisé un film d’horreur parodique, nous aurions gardé les codes d’image du film d’horreur. Par exemple, lorsque vous regardez Shaun of the Dead, vous avez une image qui ne ressemble pas à celle de la comédie. Ce sont les situations et les comédiens qui vont venir apporter la comédie. En France, vous avez les OSS 117 dont l’image était identique aux films d’espionnage des années 50 et 70. Nous voulions respecter ici l’univers et l’atmosphère du thriller. Mais effectivement, nous avons une comédie très colorée, ce n’est pas incompatible. C’était aussi un petit hommage aux films des années 80. Ce contraste de couleurs venait, comme le contraste classique (noir/blanc), renforcer l’aspect thriller de certaines scènes et donnait aussi une image plus riche.
Comment vous préparez l’éclairage d’un film, déterminez les endroits à éclairer et le matériel dont vous allez avoir, besoin ?
On réfléchit en amont au rendu que l’on souhaite et, en fonction, on choisit la caméra, les optiques et éventuellement les filtres. Pour affiner le choix, on fait des essais que l’on montre ensuite au réalisateur. Bien sûr, cela dépend aussi du budget et de la disponibilité du matériel. On essaie de composer avec tout cela.
Pour le matériel lumière et machinerie, on fait des repérages avant sur les décors pour voir ce dont nous allons avoir besoin, de la place que l’on aura sur les décors, de l’orientation du soleil, s’il y a des fenêtres. Plein de petits paramètres. Plus on prépare en amont et plus on gagne du temps sur le tournage.
Parlez-nous du décor des bureaux au Quai des Orfèvres et de celui du commissaire Keller, véritable lieu de comédie.
Ce n’était pas un décor évident. Nous avons tourné ça dans une immense salle de réunion, réaménagée et accessoirisée par Christian Roudil, qui a fait un boulot monstrueux sur ce décor. Nous n’avons rien changé sur les murs, à part quelques ajouts d’accessoires. Ce qui était compliqué, c’est que nous avions ce décor pour un laps de temps très court. 2 jours et demi, il me semble. Et il y a énormément de scènes qui se passent dans ces bureaux (tout n’a pas été monté). C’est la partie dont je suis le moins satisfait en termes de lumière parce que j’ai été obligé d’éclairer par le dessus et de mettre un niveau général afin de pouvoir filmer à 360° et vite. Ce qui m’a aidé ce sont les appliques murales bleues et quelques accessoires de couleurs ainsi que les lampes de bureau qui sont dans le champ. Ça m’a permis de redonner du contraste. Je pinaille un peu puisque le rendu a plu au réalisateur et aux producteurs car – et je suis assez d’accord avec eux – l’intérieur ressemble aux commissariats de police des séries françaises que le réalisateur voulait aussi parodier.

[…] Autre difficulté : pour l’accueil du commissariat, il y avait d’immenses baies vitrées. On a tourné toute la journée et, évidemment, le soleil change. Entre sa course et les nuages, c’était un vrai casse-tête pour les raccords. J’avais une grosse quantité de projecteurs pour rattraper quand je pouvais mais on ne peut pas battre le soleil. Il fallait donc travailler les axes par rapport à la position du soleil. Autre complication : Il y avait un éclairage automatique dans le hall, d’un orange affreux. Et évidemment il se déclenchait de manière aléatoire. Nous avons mis du temps à comprendre le pourquoi du comment : il y avait des capteurs solaires un peu fatigués qui se déclenchaient dès qu’un gros nuage couvrait le soleil. Cela m’a créé quelques faux raccords mais qui ne se voit pas trop heureusement (si vous avez l’œil, regardez bien le réceptionniste. Derrière lui, vous verrez des petites loupiottes orange qui s’allument).
[…] C’était très facile de déplacer la caméra dans ce décor, parce que nous tournions avec une Dolly (support de caméra sur roues ou rails permettant de réaliser, lors d’une prise de vues cinématographique, un travelling sans à-coups). C’était un autre parti pris du film : Ne pas tourner avec un steadycam. Quasiment tous les déplacements sont des déplacements « à l’ancienne ».
« Si vous avez un couloir fermé et anxiogène, c’est plus facile pour nous de jouer là-dessus et pour les comédiens de le ressentir »
Autre décor important, celui de la prison où Clarisse rencontre le personnage machiavélique du Professeur Morvick. Comment avez-vous pensé ce lieu avec le réalisateur ?
Clarisse et le spectateur en découvrent d’autres avant. Nous n’avions pas le budget pour construire ce décor. Nous avons alors jeté notre dévolu sur celui-ci, que vous voyez dans le film, un décor déjà construit pour un autre projet. Le département déco a changé les portes de prison car elles ne correspondaient pas à ce que voulait Benjamin et j’ai éclairé le couloir par le haut, pour faire des zones d’ombres et de lumières. Cela permettait aussi de justifier le fait qu’on ne voit pas Morvick dans sa cellule au début. L’idée étant que son apparition surprenne et, bien évidemment, de rendre le personnage le plus inquiétant possible.

C’était un moyen de l’icôniser en quelque sorte…
Totalement. Puis, ce que nous disions tout à l’heure, de réaliser une vraie image de thriller. De suite, lorsque vous voyez une partie du visage cachée, vous êtes dedans. On quitte un instant la comédie pour quelque chose d’inquiétant. Le personnage de Morvick est un personnage de comédie certes, mais c’est avant tout un psychopathe. On doit le voir à l’image.

[…] Ici, nous étions encore en Dolly. La caméra passe sans problème bien que le couloir soit un lieu étroit. Nous aurions surtout aimé avoir un couloir plus long, par exemple, afin de filmer en travelling plusieurs cellules à la fois. Dans le film, quand vous voyez défiler les cellules avec le poney, le type tatoué ou Stéphane Bern, c’est en réalité la même cellule filmée plusieurs fois mais décorée et éclairée différemment de façon à ce qu’une fois monté, on ait l’impression qu’il y en a plusieurs. Néanmoins, ce n’était pas si grave d’avoir un décor si « petit » parce que ça nous a permis d’être dans quelque chose de plus ancré dans le réel.
Pour citer un exemple, dans le premier Alien, le réalisateur s’est très vite rendu compte qu’il y avait un souci dans le déplacement des comédiens. Quand ils avaient construit le décor du vaisseau, ils avaient fait des plafonds trop hauts.
Les comédiens se déplaçaient alors tout à fait normalement. En baissant le plafond du vaisseau, cela a modifié leur façon de se mouvoir dans le décor. L’idée ici est un peu la même. Si vous avez un couloir fermé et anxiogène, c’est plus facile pour nous de jouer là-dessus et pour les comédiens de le ressentir.
Les joutes verbales entre Clarisse et Morvick sont-elles en champ contre champ ? Si, oui comment ont-elles été réalisées et cadrées ?
De manière très classique, à une seule camera. On tournait toute la séquence dans un axe puis on recommençait dans l’autre axe. Tourner à deux cameras ne nous auraient pas permis d’être dans leurs regards.
Dans cette prison, il y a un caméo surprenant. Stéphane Bern y fait trois apparitions. Vous avez travaillé avec lui sur certaines de ces émissions. Benjamin Lehrer aussi. Racontez-nous les coulisses du tournage de ses séquences…
En effet, nous avons participé, le réalisateur et moi à quelques émissions de Secrets d’Histoire (une bonne cinquantaine !). Stéphane est adorable et il adore la fiction. Et comme ce n’est pas le dernier pour déconner, quand Benjamin lui a proposé de venir faire une apparition il a tout de suite accepté. Je crois qu’il n’avait même pas lu le scénario. Il fait confiance à Benjamin. Nous avons tourné 4-5 prises et Benjamin en a gardé 3 pour le film. Stéphane est resté 20 minutes, ce fut rapide. Je garde d’ailleurs d’excellents souvenirs de Secrets d’Histoire où nous avons eu beaucoup de fous rires.
Parmi les séquences les plus drôles du film, il y a sans conteste celle où Didier Bourdon fait des roulades et des saltos dans la forêt. Comment parvient-on à cadrer une telle scène ?

C’est l’équipe de cascadeurs qui a proposé à Benjamin toute une chorégraphie délirante, du point haut de la forêt, jusqu’en bas à la bergerie. Il fallait que je puisse avoir un axe qui me permette de ne pas voir son visage et de le voir surtout de dos. Le cascadeur avait fixé une petite cale sur le tronc de l’arbre afin de prendre appui dessus et faire son salto. Il était très impressionnant. Le sol était assez glissant et je n’étais pas très rassuré pour lui. Nous l’avons tourné une première fois sous l’axe que vous voyez dans le film. Puis, Benjamin a voulu – au cas où – filmer la séquence par le point le plus bas. Mais ça fonctionne mieux en un seul plan et ils ont fait le choix au montage de garder ce premier plan.
[…] Pour ce qui est de la lumière pour cette séquence, ce n’est que de la lumière naturelle. Nous nous sommes juste calés sur les meilleurs horaires possibles. Il y avait juste des réflecteurs et des miroirs pour renvoyer la lumière sur certaines zones.
Est-ce que vous avez pu proposer certaines blagues du film ?
Benjamin et moi nous nous connaissons depuis longtemps, je suis donc arrivé sur le projet alors qu’il était encore au tout début de l’écriture, il essayait ses blagues sur moi. Très vite s’est installé un jeu de ping-pong. J’ai pu lui faire quelques propositions et certaines lui ont plu. Notamment celle de corriger le masculin/féminin de « la livre » / « le livre ». Peut-être que cette vanne m’est venue parce que ma mère est libraire, qui sait.
Je me souviens aussi que pour les masques du tueur, lorsque Benjamin me les a montrés, ils étaient entièrement noirs. Et je lui ai proposé l’idée d’y ajouter des logos complètement décalés. Je précise que je n’avais pas vu Squid Game (rire) et que ça m’arrangeait bien d’avoir quelque chose sur les masques pour les faire mieux ressortir avec ma lumière. Ce sont souvent des détails qui naissent d’échanges. C’est un travail d’équipe. Et j’en profite pour remercier Benjamin de sa confiance.
« On a joué sur ces codes-là pour parvenir à créer une ambiance inspirée de certains films comme Le Silence des Agneaux ou Seven »
La séquence finale dans la maison abandonnée regorge d’idées marrantes. Il y a cette séquence où clarisse ouvre des portes et, à l’intérieur de chaque pièce, nous y voyons des lieux différents « habités » par des musiciens, des sportifs sous la douche ou des riches dans une soirée privée. Racontez-nous les coulisses de cette scène…
Là où ce fut compliqué, c’était que nous devions tourner chacune des pièces avant de tourner la séquence du couloir afin que je puisse avoir la même référence de lumière pour les contrechamps sur Clarisse tournés, eux, dans le couloir. Quand la caméra est dans le couloir et que Clarisse ouvre les portes, nous devions voir la même lumière sur le visage de Caroline Anglade. Ensuite, on rajoute des petits « trucs » : de la fumée, une serviette qu’on lui jette à la figure, etc… pour que le raccord se fasse plus naturellement.
Que ce soit les scènes de meurtres ou la séquence de la maison abandonnée, l’image a une dominante verte. C’est une couleur complémentaire avec le rouge, couleur du sang qui par conséquent ressort beaucoup plus. On a joué sur ces codes-là pour parvenir à créer une ambiance inspirée de certains films comme Le Silence des Agneaux ou Seven. En tout cas le souvenir que j’en avais, parce que lorsque j’ai revu Le Silence des Agneaux, je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout ça. (Rires) Cependant, l’idée était de garder, conserver, le même ressenti.
Nous avions également une difficulté pour cette scène finale, liée au lieu, c’est l’absence d’électricité. L’endroit était abandonné depuis des années. Nous avons alors ramené un groupe électrogène. Ça impliquait une grosse installation car même si les groupes sont « silencieux », ils ne le sont jamais assez et il faut les éloigner au maximum pour ne pas pourrir le travail de l’ingé son Loic Pommiès. Les électros ont donc tirés des kilomètres de câbles pour :
1/ éloigner le groupe
2/ Alimenter tout le bâtiment. Car pour tout ce qui se passe dans cette partie toute la lumière (intérieure et extérieure) est rajoutée et heureusement d’ailleurs parce qu’il pleuvait des cordes ce jour-là : donc pas un seul rayon de soleil. J’ai une petite pensée pour mon chef électro Oscar Viguier et ses électros Thibault Maillard et Lucas Bion, qui ont dû faire toute l’installation et la désinstallation sous la pluie !
Ma critique du film est à retrouver ici.
38°5 Quai des Orfèvres actuellement au cinéma.

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