[CRITIQUE] – SABOTAGE : TERRORISME OU RÉSISTANCE ?

Un groupe de jeunes se réunit dans l’ouest du Texas pour faire sauter un pipeline. Le but de cette action : alerter l’opinion publique sur le réchauffement climatique. Adapté du roman « How to blow up a pipeline » d’Andreas Malm, Sabotage (en version française) interroge sur la notion de terrorisme, d’écoterrorisme et la manière dont nous percevons les actions écologiques menées par des individus sensibles aux enjeux climatiques. Les actes de violences mais surtout de destructions sont-elles la clé pour une prise de conscience généralisée ?

Un monde en perdition

Sabotage est un film étouffant. La première chose qui frappe, c’est l’absence de repère temporel. Si l’environnement ne laisse aucun doute quant à la période où se déroule le film – nous ne sommes pas dans le futur – le monde qui est indirectement dépeint au travers de séquences télévisées révèle que le réchauffement climatique est à un stade déjà si avancé, que des actes de destruction de plus en plus dangereux sont mis en œuvre par de jeunes écologistes : la fureur face à l’immobilité, le déchaînement face aux silences assourdissants. Ainsi, omettre volontairement de donner une année précise contribue donc à enfermer le spectateur dans une inconnue effrayante, le plonger dans un avenir qu’il ne peut saisir et appréhender mais qu’il sait tout proche. Sommes-nous à un point de non-retour ? Le monde a-t-il abandonné l’espoir d’être sauvé par ses élites ? L’espoir existe-t-il encore dans un monde où les années ne sont plus si importantes ? Ces questionnements sans réponse perturbent. D’autant que la photographie et la colorimétrie de Sabotage accentuent cet aspect inquiétant et asphyxiant du film. Il fait chaud ! Et le film suffoque, transpire de son grain ardent et de ses couleurs oppressantes. Un mélange entre la canicule puissante d’un Breaking Bad et de la chaleur angoissante d’un Sicario – où les menaces peuvent surgir de n’importe où – qui contribue à emprisonner le spectateur dans une atmosphère irrespirable.

La tension l’est d’ailleurs tout autant. Les échanges entre les protagonistes, la préparation, la mission en elle-même, les rebondissements, accaparent aussi tout l’oxygène du film. Ça brûle de réflexions sur le monde de demain, ça brûle entre la jeunesse et les élites, ça brûle d’amateurisme car aucun des personnages n’est réellement préparé pour cet « attentat », ça brûle entre les forces de l’ordre et ces héros modernes dont les objectifs divergent. Sabotage prend feu, à la fois dans sa narration extrêmement tendue que dans son récit humain, vif.

Terrorist or not terrorist ?

Avec « Sabotage » (et c’est aussi sûrement une des questions soulevée dans le livre), Daniel Goldhaber questionne la légitimité des actions de groupuscules écologiques et la notion de « terrorisme ». Dans une séquence du film, alors que les jeunes sont réunis à la veille de leur attaque, ils s’interrogent sur la manière dont le public percevra leur action et quel qualificatif ont leur attribuera. Terroriste semble le mot qui fait l’unanimité. Et pour cause, ils sont eux-mêmes intoxiqués par le vocabulaire politique, bien qu’ils aient conscience de ce langage utilisé : « Toute contestation de l’autorité est qualifiée de terrorisme » atteste Xochilt (Ariela Barer). Car oui, le terme « terrorisme » pour définir le terrorisme écologique ou l’écoterrorisme est un vocabulaire politicien visant à créer une peur généralisée, à les pousser à haïr ces hommes et ces femmes qui se battent pour une cause juste en remettant en question leurs actions. De fait, en s’attaquant à des structures publiques ou privées, ce sont des travailleurs qui en paie le prix. Cela, ils en ont également conscience.

Mais derrière cette notion de « terrorisme », il y a message, il y a cette idée que ces individus sont dangereux pour la société, une menace pour la stabilité de la société. Pire, il y a derrière ce mot cette volonté de les comparer au terrorisme que l’on connaît malheureusement bien : le terrorisme radical et ces tueries de masse menées sur notre territoire par des religieux fanatiques. Un langage de communication violent, risqué. Car, a contrario, si la définition de terrorisme se réduit à la seule violence d’un acte, alors l’inaction des gouvernements à prendre en main les sujets de société (réchauffement climatique, crise du logement, violence faites aux femmes et aux enfants…), laissant alors mourir des milliers d’individus chaque année, peut être considéré comme du terrorisme.

Mais si ce mot est trop brutal pour eux, pourquoi devrait-on l’accepter pour la lutte de causes nobles ? La violence n’est-elle pas le reflet d’un manque considérable d’écoute ? Lorsque le débat est muselé par les politiques et les élites du monde entier, quand les mots ne suffisent plus, que reste-t-il ? Quels moyens d’actions, quelles options reste-t-il pour faire entendre sa voix, ses doutes, ses craintes ? Entrer en résistance, fait-il de ces hommes et de ces femmes des résistants, des combattants du bien, des héros ? Ou, seront-ils condamnés à n’être que de vulgaires terroristes, que le public dénigrera sans vergogne, trop obnubilé par les images spectaculaires d’explosions que les médias passeront en boucle pour choquer, plutôt que par le message sous-jacent ? Seul le temps fera son œuvre et nous dira qui était du bon côté de l’histoire.

Conclusion

Daniel Goldhaber fait de son Sabotage un objet dévastateur. En présentant des héros impactés par la crise climatique, par la pollution (l’une des héroïnes est atteinte d’un cancer suite à une trop longue inhalation de la pollution d’une usine) et par l’accaparation des biens (l’un des héros a vu ses terres prises de force pour l’installation d’une structure de pipeline), le film touche, nous rapproche de la vie de ces marginaux que l’égoïsme et l’individualisme des puissants a détruit. Il y a dans la formation de ce groupe, une authentique flamme humaine, qui contraste avec une narration dure que seules l’amitié et l’aspiration à un monde meilleur permettent d’atténuer. Des instants fraternels qui leur offrent une bulle de répit, des liens amicaux qui leur offrent le désir de survivre et de se battre.

Sabotage se montre également malin dans son acte final dévoilant une jeunesse loyale envers ses amis et ses idéaux, loin des coups bas, des trahisons et des manipulations de ceux d’en haut, de ceux qui ne connaissent en rien les véritables valeurs humaines. Un bel espoir que délivre le film dans un message peut-être naïf pour certains mais pourtant d’une grande et magnifique moralité.

Sabotage, le 26 juillet au cinéma.

Synopsis :
Face à l’urgence écologique, un groupe de jeunes activistes se fixe une mission périlleuse : saboter un pipeline qui achemine du pétrole dans tous les Etats-Unis. Car parfois, le seul moyen d’être entendu est de passer à l’action.