[INTERVIEW] – UNE AFFAIRE D’HONNEUR, ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR VINCENT PEREZ ET LA SCÉNARISTE KARINE SILLA : « J’ai une relation assez obsessionnelle avec le passé et le monde d’avant »

À l’occasion de la sortie au cinéma du film « Une affaire d’honneur », le réalisateur Vincent Perez et la scénariste Karine Silla se confient sur la construction narrative de leur fresque historique – où cohabitent personnages ayant réellement existé et héros fictifs – mais également sur la mise en scène des duels, à la fois sanguins et enivrants.

D’où est née l’envie de raconter cette histoire dans une France à la sortie de la guerre franco-prussienne ?
Vincent Perez : L’impulsion de faire ce film est née du fait que j’ai réalisé une trentaine de combats au cinéma et travaillé avec de grands maîtres d’armes parmi les meilleurs au monde. De cette expérience-là, j’ai emmagasiné une sorte de mémoire de sensations que j’avais dans les combats et, je voulais les restituer dans un film. C’est sur le tournage de « J’accuse » en 2019 que Jean Dujardin m’a soufflé l’idée de me replonger dans l’idée de faire un film là-dessus. Avec Karine Silla, nous avons fait des recherches et nous avons trouvé cette période avec des documents anciens. J’ai découvert qu’il y avait toute une littérature sur ce sujet, beaucoup de livres sur cette période-là et même des livres assez récents. C’est en lisant « l’Art du Duel » d’Eugène Tavernier, incarné dans le film par Guillaume Gallienne, que nous avons pu comprendre tout le protocole précis de la mise en place d’un duel. À partir de là, il fallait trouver l’histoire. Dès le départ, le maître d’armes (Roschdy Zem) était là. Puis, le personnage de Marie-Rose Astié de Valsayre est arrivée et s’est imposée lorsque nous avons lu son histoire.

Karine Silla : La place de Marie-Rose est si forte dans le film qu’il n’y avait aucun volontarisme putassier. Je trouve ça terrible d’être à la mode. Nous sommes des femmes, avec un combat honorable, qui dure depuis des siècles et elle fait partie des précurseurs de ces combats. Toutefois, ici, nous sommes au-delà d’un combat de mode. Vincent voulait explorer ce monde d’hommes, ces personnes brisées par la guerre, le rapport de l’homme avec la violence, ce qu’est la virilité et est arrivé ce personnage qui s’est inscrit d’elle-même dans ce mode d’hommes. À l’époque, elle est allée se confronter à Massat, se confronter à ce monde d’hommes. Le fait qu’elle se soit inscrite ainsi, fut très naturel. D’abord dans quelques scènes, avant de s’imposer de plus en plus dans le film. Je trouve qu’elle amène de la modernité, surtout parce qu’elle amène de la vie. C’est un personnage plein de vitalité, elle n’a rien de mortifère. Malgré le fait qu’elle soit aussi traumatisée par la guerre.

« Les mots sortaient naturellement dans la bouche de Doria » – Karine Silla.

Ces confrontations avec Massat sont d’ailleurs extrêmement jubilatoires…
KS : Oui, elles sont très jouissives. Ce sont des scènes d’actualité car, ce murmure, ces ricanements, ce ton masculin dès qu’une femme veut entrer dans la cours des hommes, nous l’entendons malheureusement encore trop souvent. C’était alors jouissif de rentrer dans un duel de paroles, de mots, de joutes verbales et d’esprit. Et d’aller au duel, à la confrontation, avec ça.

Qu’est-ce que l’actrice Doria Tillier a apporté au rôle ?
K.S : Lorsque Doria a lu le scénario, elle nous a confié qu’elle aurait pu dire ce que Marie-Rose dit dans le film. Ce qui est intéressant avec cette comédienne, c’est qu’elle n’avait aucune appétence pour les films d’histoire. C’est une personne ancrée dans le présent, très 2023, mais elle a trouvé le scénario totalement contemporain. Les mots dans sa bouche étaient alors naturels. Nous avions la sensation qu’elle ne les avait pas empruntés mais intégrés de manière organique.

« Chez Lacaze, on y retrouve la virtuosité d’un danseur étoile comme Rudolf Noureev, des gens qui sont appelés par un art et qui s’y consacrent totalement » – Karine Silla

Clément Lacaze est un des rares personnages fictifs du film. Comment l’avez-vous pensé ?
V.P : Il réunit beaucoup de héros de cinéma qui m’ont fasciné, notamment dans ceux des films d’Akira Kurozawa et d’autres héros de films asiatiques.

K.S : Il y a aussi du Vincent dans le personnage de Clément Lacaze, dont la solitude. Clément Lacaze, que ce soit dans ses interactions ou même dans son langage, dans sa façon de parler, reste un individualiste. Dans l’individualisme, au-delà de ses traumatismes, il y une notion d’égoïsme. Comme ces gens qui ont un don, il est allé en religion avec l’épée. Il y avait quelque chose de l’ordre du virtuose, comme Zidane ou M’Bappé, ces gens qui sont isolés par un talent presque divin. Quand on le voit combattre, c’est de cette ordre là. J’aime beaucoup la danse et, chez Lacaze, on y retrouve la virtuosité d’un danseur étoile comme Rudolf Noureev, des gens qui sont appelés par un art et qui s’y consacrent totalement. De fait, lorsqu’on se consacre à un talent qui vous est donné par la vie, on se détache de l’humain, de l’autre. D’ailleurs, lorsqu’il évoque son amour passé, il dit : « C’est certainement moi qui n’ai pas su l’aimer ». Il a cette connaissance de lui-même.

[…] Ce qui différencie le Colonel Berchère de Clément Lacaze, c’est que ce dernier a une répulsion et une peur de la mort. Il n’a pas envie de tuer. Lacaze s’est retrouvé dans une situation de guerre, où il a tué, mais c’est un virtuose de l’épée. Et l’épée, à la base, était là pour protéger. Quand il arrive dans l’esprit de vengeance, en croisant le chemin du Colonel Berchère, c’est un chemin psychologique qu’il va devoir traverser. Ils vont d’abord s’aligner dans quelque chose qui se ressemble. Lorsqu’il est en duel contre Berchère, il a déjà traversé une frontière. Une frontière que son ami, interprété par Guillaume Gallienne, ne suivra pas. Le Colonel Berchère éveille en Lacaze une chose de la guerre, une pulsion meurtrière et sanguinaire. Jusqu’au dénouement final… Un fil psychologique qui était très intéressant à construire.

Comment Roschdy Zem s’est-il approprié la complexité de ce personnage, sa psychologie ?
V.P : Il y ait allé avec son instinct d’acteur. Il a vécu avec le scénario et s’est vraiment bien préparé. Le fait également de pouvoir se préparer en amont avec les entraînements à l’escrime, lui a permis de dessiner son personnage. Roschdy Zem sait se servir de son charisme et de sa présence formidable, il est à l’apogée de son art d’acteur. Le film en a bénéficié. Il a suivi son chemin et était très impliqué dans le film. Puis, quand vous choisissez les bons acteurs, tout le travail est fait. Ensuite, sur le plateau, ce sont des détails, des questions de rythmiques ou des idées pour améliorer l’interprétation ou certaines intentions.

« Nous devions trouver la musicalité de chaque combat » – Vincent Perez

Dans « Une affaire d’honneur » on compte de nombreux affrontements à l’épée ou au pistolet. L’escrime ou le combat au sabre est une pratique où tout le corps doit être en harmonie. De quelle manière les avez-vous construit ?
V.P : Tout était déjà écrit au scénario. La chorégraphie était écrite, ce qui donnait des pistes assez précises pour mon maître d’armes, Michel Carliez. Ensuite, il a créé les chorégraphies avec des cascadeurs. Il me les montrait et je modifiais si besoin. Les comédiens ont mis 4 mois pour s’entraîner. Dès que nous avons pu, nous avons commencé à mettre des caméras pour filmer les combats dans nos salles d’entraînement afin de voir où poser la caméra, comment rentrer au plus proche du combat avec les comédiens. Je souhaitais à tout prix que les combats soient immersifs. Que le spectateur soit au cœur de l’action. Après ces tentatives de filmage, nous avons filmés les duels en temps réel – comme si nous tournions le film – avec des petites caméras et nous les avons montés pour les voir en entier, voir si tout fonctionnait. Du coup, lorsque nous sommes arrivés le premier jour du tournage avec des caméras plus grosses, nous savions exactement ce que nous voulions. Même si nous découvrons des choses sur le plateau. Mais en général, nous avons été fidèles aux décisions que nous avions prises.
[…] J’ai beaucoup joué dans ce type de films alors ce ne fut pas difficile d’écrire les chorégraphies au scénario. Ça devait être en moi. C’était presque naturel et je prenais d’ailleurs un malin plaisir à écrire ses duels, à leur trouver une rythmique.

Tous les duels sont en plan larges et c’est très agréable à regarder, lisible. Le premier duel, néanmoins, a une singularité, c’est qu’il y a notamment des gros plans sur les pieds…

V.P : Un duel c’est une rythmique. Vous faites référence au premier duel et, dans le texte, j’avais écris que « les pas tambourinaient ». Il y a un gros travail sur le son aussi. Chaque duel a une particularité sonore. Les deux duellistes sont, dans cette scène, sur du bois avec des planches creuses. Il y a une sorte de tambour sourd. De plus, ils utilisent des fleurets, cela fait qu’ils sifflent dans l’air. C’est comme une danse, une musique. Nous devions trouver la musicalité de chaque combat. En extérieur, les éléments s’en mêlent. Le vent, le plus souvent. L’eau du ruisseau juste à côté. C’était très précis.
Pour les plans larges, même chose. Si nos chorégraphies étaient des danses, nous devions filmer les corps. J’ai beaucoup étudié la danse et le filmage, j’ai photographié beaucoup de danseurs. Dès lors, j’ai pris mes connaissances sur le sujet pour construire les chorégraphies.

Copyright Guy Ferrandis – 2022 – Gaumont – France 2 Cinéma

Il y a une multitude de gros plan sur les visages des comédiens. En tant que photographe, est-ce que l’on fait plus attention à ce type de plans ?
V.P : Pas spécialement. Le gros plan faisait partie de l’intensité que je voulais donner au film. Il n’y a rien de plus beau qu’un gros plan réussit car vous êtes proche de l’acteur, au plus proche de son être. J’aime bien passer du plan serré au plan large.

C’est pour cela que votre film débute par un gros plan sur le visage de Roschdy Zem ?
V.P : Ce gros plan, je l’aime beaucoup parce qu’il raconte quelque chose. Au départ, nous ne savons pas vraiment quoi, mais vous sentez qu’il y des cicatrices, des fêlures en lui. Cela permet d’entourer le mystère autour de lui. Par la suite, vous développez progressivement sa caractérisation en dévoilant ce qui le ronge, tout en conservant malgré tout quelques secrets, sans trop en dire.

« Il y a effectivement plusieurs gros plans sur Roschdy Zem, mais il y avait derrière cette intention une vraie volonté d’exposer quelque chose » – Vincent Perez

Roschdy Zem a une intensité folle dans le regard. Est-ce plus difficile de capter l’intensité d’un regard chez un acteur avec un appareil photo ou une caméra ?
V.P : Je pense qu’avec un appareil photo, c’est plus compliqué. Mais quand vous avez un grand acteur comme lui face à votre caméra, tellement charismatique, avec une telle présence cinématographique, que vous devez en profiter un maximum. […] Il y a donc effectivement plusieurs gros plans sur lui, mais il y avait derrière cette intention une vraie volonté d’exposer quelque chose. J’ai dessiné le film pour faire le film-rêve, celui que je désirais, pour garder le film au plus près de ma mémoire et le concevoir tel que je l’imaginais lorsque nous avons débuté l’écriture du scénario.

Chez beaucoup de réalisateurs, il y a ce fantasme de réaliser des films d’époque. Etait-ce votre cas, à vos débuts en tant que réalisateur ?
V.P : Pas du tout, je n’ai jamais eu ce fantasme là. Ça peut paraître bizarre ce que je dis mais ça m’est égal de faire des films d’époque. Je pense que j’ai plutôt une relation obsessionnelle avec le passé et le monde d’avant. J’aime l’Histoire, et les moments extraordinaires de l’Histoire me passionnent. Là, c’était de dévoiler et d’exploiter cette rage du duel, le pourquoi de cette rage, parler de cette entre deux-guerre ainsi que des artistes de l’époque, qui ont inspiré beaucoup de couleurs et de textures au film. Je pense, par exemple, aux tableaux de Pierre Caillebot. Mon fantasme c’était davantage de réaliser un « Shinning » (rire). Quand je regardais les cinéastes pour qui j’ai une admiration, tel que Kurozawa, ils ont presque tous réalisé de grands films d’époque. On raconte plein de choses d’aujourd’hui dans un film d’époque. Ils questionnent notre société actuelle. C’est ça qui me plaît dans les films historiques.

Ma critique du film est à retrouver ici.

« Une affaire d’honneur », le 27 décembre au cinéma.

Synopsis :
Paris 1887. À cette époque, seul le duel fait foi pour défendre son honneur. Clément Lacaze, charismatique maître d’armes se retrouve happé dans une spirale de violence destructrice. Il rencontre Marie-Rose Astié, féministe en avance sur son époque, et décide de lui enseigner l’art complexe du duel. Ils vont faire face aux provocations et s’allier pour défendre leur honneur respectif.

Casting : Roschdy Zem, Doria Tillier, Damien Bonnard, Guillaume Galienne, Vincent Perez, Nicolas Gaspar, Pepe Lorente, Noham Edje…

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