C’est la petite pépite qui débarque très prochainement sur France TV Slash, « 9.3 BB » offre un regard poétique sur une jeunesse ravagée par des sentiments douloureux (deuil, rancœur, doute…) mais éprise de liberté que la rencontre avec le théâtre leur ouvrira comme une seconde chance. Un parcours initiatique pour Leïla et ses amis, à travers un récit puissant, viscéral et libérateur. Une œuvre nécessaire dont la réalisation d’Abd Al Malik, lyrique et symbolique, transcende les mots déjà pleins de grâce de la scénariste Wallen.
Synopsis :
Après la mort de son petit ami Bruno, policier infiltré dans un groupe d’extrême droite, Leïla voit son monde et ses projets d’avenir s’écrouler.
Un soir, sur son balcon, intriguée par l’animation autour du théâtre en face de sa cité et attirée par un jeune homme qu’elle prend pour son défunt fiancé, elle se lance dans une course insensée jusque dans la grande salle où elle assiste à la générale d’Antigone de Bertolt Brecht. La pièce la bouleverse et trouve un tel écho en elle, jeune fille de Seine-Saint-Denis passionnée de poésie, qu’elle décide d’arrêter la fac de droit fraîchement entamée et convainc ses quatre amis d’enfance de monter une troupe.
Soutenue par Brian, le directeur du théâtre, Leïla se lance dans l’écriture et la mise en scène de sa propre pièce. Cette tâche prend des allures de parcours initiatique pour Leïla et sa troupe tant les difficultés rencontrées réveillent certaines inimitiés et sentiments insoupçonnés… Contre toute attente, Leïla réussit à monter son spectacle même si, entre elle et ses amis, plus rien ne sera comme avant…
Racontez-nous la genèse de ce projet…
Abd Al Malik : C’est mon épouse, Wallen, qui a écrit le projet. Elle travaillait sur un roman, un roman social, depuis quelques années. Un soir, après une discussion que nous avons eue ensemble, elle s’est dit que les romans d’aujourd’hui, c’était les séries. Et donc, qu’il serait peut-être plus pertinent d’écrire une série. Notre contrat tacite était de ne pas me mêler de l’écriture du scénario. Lorsqu’elle m’a fait lire le script, j’ai été bouleversé. Ça parlait de mon histoire, de son histoire, de notre histoire. Le texte était tellement beau, tellement puissant, que je voyais en termes de poésie visuelle, ce que je pouvais ramener. Elle m’a fait confiance. Je travaille avec un directeur artistique photographe depuis plus de 20 ans, Fabien Coste, nous faisons tout un travail de photo et je suis très attaché à la composition. C’est important pour moi. C’est lui qui a eu toutes ces réflexions au niveau du cadre. Tout le travail du son a été réalisé par mon frère, Bilal. Tous voulaient être à la hauteur de ce que Wallen avait écrit.
« Tout est pensé par rapport à l’état émotionnel des personnages »
Il y a un travail extraordinaire sur les cadres, justement. Quelles étaient vos ambitions artistiques sur la série ?
AA.M : Nous voulions vraiment que la série ait une identité visuelle forte, qu’elle ait une singulière en termes d’images. Puis, comment mettre de la poésie dans l’image que l’on voit, même lorsqu’il n’y a aucun dialogue, juste du silence. Comment ça va nous parler aussi puissamment qu’un dialogue. Et pour le coup, il fallait quelque chose qui allait être complémentaire à l’écriture de Wallen. Que ce ne soit pas juste filmer un scénario mais dialoguer avec quelque chose d’existant pour créer ce lien d’empathie avec notre héroïne. Mon ambition était celle-ci, de singulariser, avoir une identité esthétique forte, et de travailler l’idée de poésie visuelle. C’est grâce à toute l’équipe que nous avons pu avoir ce résultat. En amont, il y a cette volonté sur le travail photographique de Fabien Coste d’amener une image marquante.
Parmi les plans sublimes de la série, il y a celui-ci (voir photo ci-gauche) où Slim (Abderrahim Boumes) est en plein deuil suite à la mort de son ami Bruno. Comment fabrique-t-on de tels plans ?

AA.M : Il y a des gens qui vont faire des story-boards en amont puis, avec Fabien, nous faisons un maximum de photos. À partir de ces photos, nous nous posons la question de savoir ce que nous voulons raconter. Fabien avait fait une photo de ce plan dont vous parlez. De là, nous décidons de la manière dont nous allons placer l’acteur dans ce cadre pour savoir quelle symbolique lui apporter. La majeure partie des plans sont créés ainsi, par la base des photos de Fabien. Ensuite, le chef op’ s’attelle à la reproduction de la photo, au plus près. Tout est pensé par rapport à l’état émotionnel des personnages. Ce n’est pas simplement faire une belle photo. C’est esthétique mais pas esthétisant.
L’idée c’est de manifester au mieux l’état intérieur du personnage dans le cadre. Se rajoute à cela la déco, l’intensité de la lumière et le jeu des acteurs, qui donnent vie à cette photo. C’est un travail extrêmement méticuleux.
J’imagine que ce plan (voir photo ci-gauche) absolument magique avec Horya Benabet, a été constitué avec ce même travail ?

AA.M : Fabien a eu l’idée de placer la tête d’Horya ainsi. Il y a eu une magie sur le plateau, en tournant cette séquence. Et cette magie, elle vient d’Horya. Nous tournons, Horya joue, après nous avoir confié que si une larme coulait à ce moment-là, ça serait encore plus fort – ce n’était pas écrit dans le scénario – et là… nous sommes restés figés par l’émotion. D’un coup, nous sommes passés d’une très belle photo à une scène vivante, magnifique. Pour rebondir à ce que je disais précédemment, c’est de cette façon que nous parvenons à donner vie à une photo, grâce aux émotions portées par les acteurs et les actrices. Et nous avons la chance d’avoir eu des comédiens extraordinaires dans cette série.
Et Horya est phénoménale ! Je remercie d’ailleurs la directrice de casting qui a compris la philosophie de la série et qui a su nous amener des comédiens et des comédiennes fabuleux.
« L’art est quelque chose qui permet de dire son monde profond »
C’est par le théâtre que le personnage de Leïla va vivre comme une renaissance après la mort de son frère. Une fille déjà passionnée par les arts puisqu’elle est attirée par la poésie et écrit beaucoup. Qu’est-ce que le théâtre et la poésie représentent pour vous ?
AA.M : Tous les arts s’originent au théâtre. Le théâtre est une sorte de synthèse des arts. Nous sommes une équipe assez pluridisciplinaire (cinéma, théâtre, musique…) pour nous, ce qui fait le lien, c’est aussi la poésie. Quand je réfléchis sur l’image, je réfléchis alors en termes de poésie visuelle, quand je réfléchis sur la musique, je réfléchis en termes de musique poétique, etc. Tout est lié. Ce qui m’intéressait sur ce projet était la manière dont j’allais rendre tous ces arts visibles dans la série et de montrer comment cette jeune fille réussit à transcender sa condition, à s’épanouir par le canal du théâtre et de la poésie pour laquelle, vous disiez, elle a déjà une appétence. Cette personne, c’est moi, c’est Wallen. Tout le monde peut s’identifier à cette histoire. […] L’art est quelque chose qui permet de dire son monde profond, son trouble, ses peurs, mais aussi ses joies. Puis, ça nous permet de prendre du recul par rapport à la dureté du monde.
« Quand j’ai rencontré la poésie de Wallen, qui a écrit la série, j’ai été émue »
Luiza Benaïssa : Je ne sais pas si le théâtre a été une renaissance pour moi. Une vocation, c’est certain. Pourtant, l’envie d’être comédienne est venue assez tardivement. Après le bac, j’ai fait une classe préparatoire littéraire. Ensuite, je me suis retrouvée un peu par hasard en licence d’anglais et je ne savais pas trop ce que je faisais là. Parallèlement, et depuis toute petite, j’avais ce besoin de m’exprimer mais je ne savais pas trop sous quelle forme. J’étais en internat et, le soir, il y avait des petits cours de théâtre. J’y suis allée et j’ai adoré. Alors, je me suis lancée.
[…] L’écriture a une certaine place dans ma vie. Ça nous permet à tous, je pense, de nous décharger. Quand je ne parviens pas à mettre mes idées en place, je fais des notes sur mon téléphone. Ça permet de trouver ses mots. Dans la spontanéité du dialogue comme là, on peut être frustré de ne pas avoir vraiment dit ce qu’on voulait. La poésie, c’est assez loin de ce que je me nourris mais j’ai rencontré la poésie de Wallen qui a écrit la série, et j’ai été émue. C’est difficile de ne pas être ému par son écriture et sa sensibilité. Elle a un rapport avec la poésie qui est particulièrement touchant. […] J’ai lu de la poésie et du théâtre pour préparer le rôle. J’avais beaucoup de recommandations de Malik et de Wallen, beaucoup de films, de documentaires, des pièces de Brecht dont « Sainte Jeanne des Abattoirs », l’Opéra de Qua’sous…
Le théâtre et l’art de façon générale ont toujours été relégués aux rang d’options. Comme si ce n’était pas des matières sérieuses. Pourquoi selon vous les arts sont occultés dans l’Éducation Nationale ?
AA.M : Nous sommes dans une culture où beaucoup de gens pensent que l’art ne sert pas à grand-chose et qu’il est préférable de gagner de l’argent. De fait, nous avons oublié que le théâtre et la poésie nous rappellent que nous sommes des êtres humains. Qu’importe le sexe, la couleur de peau, le milieu socio-culturel. La poésie permet de dire l’indicible. Le théâtre c’est presque quelque chose de cathartique. Aujourd’hui, nous réfléchissons en termes de quantité, au cash que nous allons amasser, nous réfléchissons par rapport à ce que nous avons, plutôt qu’à ce qu’on est, et cela se répercute dans l’éducation. Nous omettons de penser à comment nous épanouir, mais davantage à combien d’argent nous allons faire.
Luiza, vous jouez donc Leïla qui se lance dans la création d’une pièce de théâtre suite à la mort de son petit ami. De quelle façon vous êtes-vous préparée pour ce rôle ?
L.B : Nous nous sommes préparés de manière naturelle. Avec Malik, nous avons beaucoup parlé en amont et pas forcément du projet mais pour s’habituer à la présence de l’un et de l’autre et se raconter nos points de vue sur le cinéma, notre rapport aux jeux, au plateau. Ça s’est donc fait naturellement. Lui, sait exactement où il veut vous emmener, vous n’avez qu’à vous laisser embarquer. […] Effectivement, mon personnage s’exprime à travers la poésie mais je n’ai pas tant travailler ma diction que ça. Malik me disait d’ailleurs de ne pas fermer mes sens. Je ne comprenais pas. Quand je finissais mes phrases, il me disait qu’il n’y avait pas de point. Finalement, ce fut ma signature (rire). C’est resté à l’état brut. Je crois que Malik aime prendre l’acteur et le conserver tel qu’il est, autant dans la voix que dans sa diction et ses propositions.

Vous avez joué notamment au côté de Patrick Bouchitey, un de nos plus grands comédiens de théâtre, et sorte de mentor pour Leïla. Votre première rencontre, dans son bureau, est très belle…
L.B : Sacrée séquence ! Il nous a beaucoup fait rire sur ce tournage. C’est un personnage ! J’aimais le regarder jouer, même lorsque je ne tournais pas. Vous le regardez et vous êtes émerveillé. Il a l’innocence d’un enfant et la technique d’un grand. Cette scène, en l’occurrence, c’’était un plaisir fou parce que nous nous sommes vraiment amusés. Et puis, il y a le pouvoir du metteur en scène qui sait instaurer cette énergie-là sur un plateau.
La série évoque des thèmes sociaux forts. Il y a d’ailleurs une séquence dure où vous dites clairement que depuis Hitler, nous n’avons rien appris alors que nous avons pourtant ce recul. Pourquoi reproduisons-nous les mêmes erreurs selon vous ?
L.B : Peut-être parce que nous n’apprenons finalement pas assez de celles que nous commettons. J’ai l’impression que c’est propre à l’être humain de ne pas recommencer les mêmes cycles. Il y a un manque de prises de conscience, un manque d’éveil, et d’agissement aussi. Être conscient de la société dans laquelle nous vivons est une chose et avoir envie d’agir pour améliorer le système en est une autre. Défendre des valeurs comme celles-ci dans la série, c’est une chance énorme. Être dans un projet qui a du sens est une joie immense.
Vous avez fait vos débuts avec Abd Al Malik dans sa pièce de théâtre « Les Justes ». Quel souvenir gardez-vous de cette première expérience ?
L.B : C’est toujours un bonheur de travailler avec Malik. Il est d’une douceur et d’une bienveillance ultime, ce qui fait que nous sommes tout de suite en confiance avec lui. Ce qui est très agréable dans le travail. Il a aussi ce pouvoir de fédérer, il sait créer une équipe. Les deux projets que j’ai pu faire avec lui se déroulaient dans le plaisir du collectif. Ça s’est ressenti autant dans ce premier projet qu’est « Les Justes » où j’avais une toute petite participation que dans « 9.3 BB », où je tiens un rôle plus conséquent. C’est un bonheur. Cette première expérience au théâtre, au sein du Théâtre du Châtelet qui n’est pas n’importe quel endroit, de part la grandeur du lieu et de son histoire, la beauté de la salle, c’était incroyable ! Nous étions avec une équipe formidable. Puis, ce premier projet pro m’a confortée dans l’idée que je ne voulais rien faire d’autre.
Luiza Benaïssa et Horya Benabet sont deux comédiennes que vous connaissez bien…
AA.M : Effectivement. Lorsque j’ai monté « Les Justes », j’avais un cast très précis et, autour, je voulais des jeunes acteurs et actrices qui amènent quelque chose, une énergie. Luiza et Horya sont venues au casting et, j’ai vu en elles une puissance. Nous avons alors travaillé ensemble et nous poursuivons aujourd’hui ce travail. Ce que nous aimons, ce n’est pas simplement tourner en one-shot avec une personne mais constituer une famille. Luiza et Horya sont deux personnes à suivre, car elles iront très loin.
Entretien réalisé au Festival de la Fiction de La Rochelle.
« 9.3 BB » dès le 19 avril sur France TV Slash.
Casting : Luiza Benaïssa, Horya Benabet, Matteo Falkone, Patrick Bouchitey, Abderahimm Boumes, Victor Bonnel, Majida Ghomari, Marie abukovec, Fatima Adoum…
