À l’occasion de la sortie du film d’animation « Adam change lentement », le réalisateur Joël Vaudreuil se confie sur ce projet autour du harcèlement scolaire, sur la création de ce héros dont les transformations physiques sont liées aux moqueries, les thèmes philosophiques abordés à travers une narration singulière ainsi que sur la mise en scène.
« Lors du Festival d’Annecy, des gens sont venus me voir pour se confier sur les stigmates que l’adolescence leur a laissés »
Racontez-nous la genèse du projet…
C’était surtout un désir d’écrire une histoire qui se développait sur une journée plus longue et une histoire dans laquelle il n’y avait pas une quête précise à résoudre. Les prémisses du projet c’était : accepter que ce qu’on espère n’est pas forcément ce qui va arriver. D’essayer de trouver à travers tout ça une beauté dans la laideur générale, une poésie.
Je voulais écrire un film, où un protagoniste avait déjà une maturité émotionnelle et qui pouvait faire un constat, au lieu de les avoir sur son lit de mort (rire). Je m’étais fixé comme point de départ au projet : les émotions. Créer un film sur le malaise adolescent, parce qu’on a l’impression que les situations leur échappent car ils n’ont pas les outils intellectuels et émotionnels pour les affronter intelligemment. Puis, d’écrire des scènes autour d’un sentiment, comme vivre le deuil d’une personne (ici la grand-mère) qui a été méchante avec nous. Il y a des dangers qui surgissent là où on les attend le moins. Construire des scènes autour de tout ça.
J’avais aussi envie, c’est un fantasme de spectateurs, de voir un film d’animation qui avait un rythme très lent. Souvent, les films mettant en scène des adolescents sont stroboscopiques, très criards, notamment pour générer de la comédie. J’ai voulu faire l’inverse à travers la contemplation et l’introspection. Que ce soit à mon image car j’étais un adolescent observateur, plus qu’acteur. Je subissais les événements.
Vous parliez de la grand-mère, c’est par elle que les transformations physiques d’Adam débutent. Pourquoi le choix de la grand-mère ?
Je souhaitais que la menace, la satisfaction, la beauté viennent des choses auxquelles on ne s’attend pas. Ça me paraissait intéressant que la figure de la grand-mère, qui se veut habituellement réconfortante, soit à l’origine des transformations. Le film est constamment en anti-thèse. La peur, par exemple, vient d’un petit voisin. La poésie, dans les déchets. Je joue avec ça. Et le sujet principal du film réside ici.
Il y a aussi la figure du garçon populaire au lycée et son groupe d’amis. Adam tombe par ailleurs amoureux de la petite amie de ce dernier. Parlez-nous de cette relation entre Adam et elle. Et, était-ce pour vous le meilleur moyen de renforcer le mal-être chez Adam et de parler en sous-thème de la sexualité ?
J’ai joué avec les codes du comic-book, dans lesquels je suis allé piocher. Dans ma proposition, on comprend de suite qu’elle n’est pas intéressée. Et entre Adam et elle, ça ne se concrétisera pas. Je voulais du réalisme et ne pas tomber dans une facilité scénaristique. […] Il fallait que sa quête soit intérieure. Le bien-être qui réussit à s’installer, il ne va pas aller le chercher ailleurs, mais à l’intérieur de lui.

Sur la sexualité, je voulais que le personnage soit un peu naïf à ce niveau-là. Dans les récits adolescents, ce sont malheureusement des personnages abrutis par le niveau de leurs désirs. Alors qu’Adam est plus intellectuel, plus romantique. Il y a des désirs physiques mais dominés par des désirs émotionnels. Il est attiré par ce physique, mais il y a surtout le fantasme de la beauté. Lorsqu’il la voit en fantasme, c’est poétique. Ce n’est jamais du porno. Adam est plus proche de ses émotions. Il fait le combo tête, cœur, sexe, plutôt que juste sexe. Ça permet également de s’attacher à lui plus facilement. C’est un personnage introspectif et ce sont les petits détails qui font qu’on va s’y attacher.
Adolescent, on se cherche d’un point de vue identitaire et, les héros de fiction peuvent nous aider à nous construire. Adam, c’est par le biais de la télévision et le héros d’une série d’action, qui ressemble un peu à Chuck Norris. Comment avez-vous pensé à intégrer ce héros de série télé ?
Ça ressemble beaucoup à mon adolescence. J’habitais en campagne et je n’avais pas accès au câble. Les films que je regardais, ce fut sur des cassettes enregistrées et que je re-regardais. Ce sont des films que j’ai vu mille fois et la plupart étaient des films d’action ou d’horreur. C’était intéressant qu’un personnage émotif, introspectif, ait pour modèle une personne incompatible avec ce genre d’émotions. Ce sont des héros musclés qui bousculent les femmes pour les embrasser. C’était un drôle de contraste pour moi. […] La violence est une façon de sortir de son carcan et, en même temps, ce n’est pas la réponse à tout. Et il le comprend. D’ailleurs, à la fin, lorsqu’il se bat, ça dégoûte la fille dont il est amoureux. Ce n’est pas parce qu’à ce moment-là il pense s’accomplir, qu’il réussit tout.
De quelle manière avez-vous voulu les évolutions physiques d’Adam ?

J’ai construit le film en fonction de cette idée, qui est venue comme un flash. À la narration, j’ai souligné tous les endroits où il allait se transformer. Néanmoins, c’est quand nous sommes arrivés aux story-boards et animatique que ça s’est renforcé. Je ne voulais pas non plus que la « magie » soit limitée, qu’à la fin, Adam ne soit pas grand comme un gratte-ciel. Il fallait que la magie soit décevante comme le reste du quotidien ou restrictif. Puis, ça permet d’avoir un film aux différentes lectures. Soit la façon dont on pense que lui reçoit les insultes, les marques dans son comportement, soit comment les gens le voient en fonction de son insécurité, soit réellement quelque chose de magique et que les gens vont vivre parce qu’ils ne donnent pas assez d’importance.
Même-moi, je n’ai pas la réponse. Je me suis laissé cette porte ouverte afin de jouer avec ça. Mais il est certain que le harcèlement ça laisse des marques indélébiles. Lors du Festival d’Annecy, des gens sont venus me voir pour se confier sur les stigmates que l’adolescence leur a laissés. Physiques, notamment. Même lorsqu’on est une personne populaire, on peut ressentir un malaise, la peur de ne pas être à la hauteur. Adulte, nous avons des moments déstabilisants avec quelqu’un de méchant et nous ressentons ce malaise comme si nous nous reconnections avec des moments de notre adolescence. Comme si le chemin n’était jamais bien loin pour y retourner. C’est intéressant.
« Le film n’aurait pas vu le jour si l’équipe avec qui j’ai collaboré n’en avait pas fait plus que ce qui été demandé »
Sur la réalisation et l’image, quelles étaient vos ambitions artistiques sur ce projet ?

La modification principale par rapport à mes projets précédents est au niveau des décors. Lorsque je réalise mes courts-métrages, je fais mes propres décors. Et, ils sont souvent minimalistes avec une simple ligne d’horizon. Si j’avais fait de même pour un long-métrage d’animation, je pense que ça n’aurait pas maintenu l’attention du spectateur. J’avais alors le désir de travailler avec des artistes afin de concevoir les décors. D’ailleurs, ce ne sont pas des artistes qui ont travaillé dans l’animation par le passé. C’était un souhait pour sortir des standards. J’ai notamment engagé Isabelle Guimont qui est une amie peintre. Je leur ai donné des références de BD et non de films, et leur ai dit que l’objectif serait d’avoir un look papier.
C’est à travers le décor que le style du film a évolué et se distingue aujourd’hui de mes courts-métrages. […] Je travaille avec des palettes de couleurs définies. Ce fut long à trouver. Je savais qu’il y aurait beaucoup d’arbres et de buissons dans les décors et je désirais trouver un niveau de détails qui soit compatible avec les personnages, sans saturer l’image.
Ensuite, je voulais que la vie d’Adam soit morne donc, j’ai évité les gros plans et privilégié les plans neutres.
Pour l’expression des personnages, j’ai beaucoup travaillé avec des vidéos références. Les animateurs travaillaient à partir de marionnettes numériques. Je me filmais en réalisant des expressions faciles ou des façons de me lever, de bouger, je faisais le mime afin de leur expliquer les subtilités dans les mouvements d’épaules ou des soulèvement de sourcils. Le film n’aurait pas vu le jour si l’équipe avec qui j’ai collaboré n’en avait pas fait plus que ce qui été demandé. Ils ont travaillé plus par amour du projet.
Il y a plein de petits éléments amusants dans la série dont le voisin qui balance les sacs d’excréments de son chien sur l’arbre d’un autre voisin, le chat-tronc et l’homme amoureux de sa tondeuse. De quelle façon avez-vous eu l’idée de ces personnages ?
Il y parfois des inspirations de personnes que j’ai vues ou que j’ai espéré voir. L’idée du chat-tronc remonte à mon adolescence. J’avais des animaux quand j’étais jeune qui faisaient beaucoup de bazar et je me disais que d’avoir chat-tronc ça serait cool.
J’habitais en campagne et je faisais des petits boulots, et ça m’a inspiré cet homme qui a une obsession ridicule. J’aimais le concept de la pression pour un travail pas vraiment important.
Ma critique du film est à retrouver ici.
« Adam change lentement » au cinéma le 29 mai.
Avec les voix de : Simon Lacroix, Noémie O’Farrell, Sophie Desmarais, Marc Beaupré, Isabelle Brouillette, Antoine Vézina, Julianne Côté, Fabien Cloutier, Alexis Lefebvre, Sophie Cadieux et Gaston Lepage.

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