Il est un des acteurs les plus prolifiques de la télévision française, Frédéric Diefenthal est de ces figures qui semblent éternelles. Révélé par le petit écran grâce à la série « Le Juge est une femme » puis, au cinéma, avec la saga « Taxi », c’est désormais sur les quotidiennes « Demain nous appartient » et son spin-off « Ici tout commence » que Frédéric Diefenthal poursuit une carrière intense faite de rencontres improbables et de souvenirs impérissables.
Comédien qui transcende les générations, qui séduit tout les publics, l’interprète d’Antoine Myriel se confie sur les coulisses de la franchise « Taxi » et « Bélphégor », sur les personnages historiques qu’il a incarné (Cartouche, Chateaubriand) et sur les duos artistiques qui l’ont marqué.
Pour vous, qu’est-ce qu’un acteur, quelle définition en donneriez-vous ?
Être à l’écoute. Savoir écouter. Pour moi, tout est basé sur l’oreille.
Vous avez quitté l’école assez tôt et fait beaucoup de petits boulots. Qu’est-ce qui vous a mené jusqu’au théâtre ?
À travers tous ces apprentissages, je me suis cherché. On se découvre soi. Lorsqu’on a 15 ans, on ne sait pas ce qu’on veut faire. Je me suis émancipé à 16 ans et je sortais aussi beaucoup sur Paris. J’étais un ado qui vivait comme un adulte ou qui se prenait pour un adulte. En tous cas, le jeune homme que j’étais s’y confronté (à ce monde d’adulte). Je retrouve un copain que j’avais perdu de vue. Lui prenait des cours de théâtre et, un jour, je l’ai accompagné. Trois semaines plus tard, je m’y suis inscrit. J’ai pris ce métier comme un nouvel apprentissage. Je partais de rien. Pourtant, enfant, je regardais beaucoup de films, il y avait une curiosité. Ma grand-mère prenait aussi des places à la Comédie-Française où elle m’emmenait de temps à autre. Finalement, avec le recul, je m’aperçois que ce n’était pas un hasard mais une coïncidence. C’est là où je devais être.
« Sur Taxi, il y avait une ambiance merveilleuse »
Dans votre filmographie, la franchise « Taxi » aura marqué toute une génération et même les nouvelles. Une aventure de presque 10 ans. Que retiendrez-vous de cette expérience cinématographique ?
C’était extraordinaire ! Rien que passer le casting était magique. Nous savions que Luc Besson produisait. Je suis de la génération du Grand Bleu. Ce film m’avait scotché. Je me souviendrai toujours du jour où Luc m’a appelé alors que je promenais mon chien dans Paris. Je décroche et j’entends : « Allô, c’est Luc ». Dans ma tête, je n’ai pas tilté. Je comprenais pas qui était au téléphone. Quand il m’a dit « Luc Besson », je tremblais. Il me demande si je veux le rôle. J’accepte en lui répondant que « Ce rôle est à moi ». L’aventure était lancée…

Et puis, il y a la rencontre avec Samy Naceri. C’est aussi une histoire d’amitié. Nous sommes toujours amis. J’ai refusé d’ailleurs de faire « Taxi 5 » pour cette raison, parce qu’il n’était pas là. Nous tournions un vrai film français avec un côté hollywoodien, malgré un budget moindre. Pourtant, nous avons littéralement retourné la ville de Marseille. La ville entière était bloquée : hélicoptère sur les routes, équipe énorme, cascades monumentales que nous n’aurions plus le droit de faire aujourd’hui. Nous avions la pression parce que nous avions également des contrats à l’américaine et nous étions en essai pendant 15 jours. Si pendant cette période, l’équipe voyait qu’on ne faisait pas l’affaire sur le tournage, nous pouvions être virés. Le 15ème jour, nous avons fait la fête avec Samy (rire).
À l’époque, j’avais beaucoup aimé la relation entre votre personnage et celui de Petra, incarné par Emma Sjöberg, la tendresse qui s’en dégageait. Je trouve qu’on en a peu parlé. Parlez-nous de votre collaboration…

Luc l’avait déjà fait tourner dans « Le Cinquième Élément » dont il était entrain de faire la promo pendant les castings de «Taxi ». Elle a été courageuse parce que jouer en français, ce n’est pas simple. Nous avons beaucoup travaillé ensemble et c’était un bonheur. Il y a tout de suite eu un feeling et une complicité car nos rapports étaient simples. Ce personnage est devenu emblématique, comme notre couple. Tout le monde s’est donné à fond ! Et il y avait tellement de talents autour de nous […] Quand je voyais Marion à l’image, je savais qu’elle exploserait. J’ai toujours su qu’elle aurait une grande carrière. Elle transcende l’image. Pourtant, elle n’a qu’un second rôle mais quelque chose se passait. Ce n’est plus du jeu mais une façon d’être, assez singulière. C’était la somme de tous ces acteurs et actrices, de cascadeurs, qui a permis au film d’être dans un cercle vertueux. Sur « Taxi », il y avait une ambiance merveilleuse.
Tout ça fait que j’avais une intuition sur le succès du film. Ensuite, vous attendez les chiffres du mercredi. Et vous voyez un Luc Besson, habitué à faire des millions d’entrées, comme un gamin. Il tenait à ce film. A sa sortie, nous étions comme des rock stars. C’était hallucinant. Il y a eu un vrai engouement de la part du public auquel on ne s’attendait pas, d’autant que nous sortions en même temps que « Le Dîner de Cons ». D’ailleurs, Michel Drucker, qui avait vu le film en projection privée, avait tellement aimé qu’il a tenu à réaliser une interview avec nous. Entretien qu’il a par la suite diffusé dans son émission de la semaine, pourtant déjà enregistrée avec l’équipe du Dîner de Cons. Il a été d’une gentillesse incroyable, en nous présentant comme de vraies stars. J’en parle rarement de cette façon, c’est l’occasion de vous dire tout ça.
[…] Pour l’anecdote, trois semaines avant le tournage, le réalisateur Gérard Pirès – un fou furieux de la cascade – a trouvé le moyen de tomber violemment à cheval, se retournant le bras droit. Il était dans des bassines les trois premières semaines de tournage. Nous arrivions le matin dans sa chambre d’hôpital pour qu’il nous donne ses instructions sous l’œil de Gérard Krawczyk (qui réalisera les suites). Lorsqu’il est revenu sur le tournage, il avait interdiction de conduire les voitures travelling, etc. 5 jours plus tard, il pilotait les voitures en boîte manuelle de la main gauche et l’autre bras paralysé. Avec Samy, on hallucinait !
Le métier d’acteur vous a permis de vivre des choses assez folles comme tourner certains plans au Musée du Louvre dans le film de Jean-Paul Salomé « Belphégor ». Qu’est-ce qu’on ressent lorsqu’on tourne dans un tel lieu ?

C’était le premier film qui avait reçu l’autorisation de tourner au Musée de Louvre. Mais avant ça, je rencontrais mon idole : Sophie Marceau. La chérie des Français. J’étais tout timide. Et vint ces scènes au Louvre, où il m’est arrivé deux choses fabuleuses. La première, c’est d’être dans la Coursive et admirer La Voie Royale depuis le toit du Louvre au coucher de soleil. Vous avez une vue imprenable. Nous sommes aussi allés dans les greniers du Louvre, où nous avons pu voir des vieilles œuvres sous des draps, généralement interdits au public. Un soir, je me baladais entre deux prises. Je rentre dans des salles, seul. J’oublie que je suis dans le Musée le plus visité au monde, dans lequel vous avez toute l’histoire de l’Humanité.
J’arrive dans la salle des sculptures, de nuit, loin des équipes. À un moment, je me retourne et je voyais les statues bouger (rire). C’était si impressionnant que mon cerveau a halluciné.
C’est ça le privilège du métier d’acteur, pouvoir tourner dans des endroits comme celui-ci et tourner avec vos idoles, des gens dont vous aimez le travail comme Michel Serrault, Juliette Greco ou l’actrice britannique, Julie Christie, grande star de cinéma des années 60-70 et qui a notamment tourné dans « Docteur Jivago ».
« Jean-Pierre Mocky était une encyclopédie du cinéma »
Toujours au cinéma, vous avez tourné avec Jean-Pierre Mocky dans « Dors mon lapin » et « Le Renard Jaune ». C’était un réalisateur très singulier. Comment était-ce de travailler avec lui ? En quoi était-il si singulier ?
Jean-Pierre Mocky était un vrai subversif, un vrai révolutionnaire. Pas celui qui veut simplement foutre la merde ou montrer qu’il est différent des autres. Non, celui qui fait, qui agit intrinsèquement sans jamais tricher. C’était un punk ! Ils sont une poignée dans le monde comme lui. Ils sont ailleurs. J’ai eu cette même impression avec Raoul Ruiz (« Les Âmes Fortes »). Ce sont des êtres libres, des cinéastes libres. Ils ne cherchent pas à provoquer, c’est en eux. La façon de gueuler de Jean-Pierre Mocky était une sorte de pathologie, ce n’était pas méchant. Puis, il tournait avec les mêmes équipes. Vous savez, si vous êtes un connard les équipes, elles ne restent pas. Moi, j’étais au spectacle (rire). Je sais aussi ce que c’est de vivre dans des milieux un peu durs donc, on a ce qu’on appelle de l’endurance à l’humiliation. J’ai appris à avoir du recul sur les caractères forts, les situations violentes et je cherche toujours le parti d’en rire. Avec Jean-Pierre, j’ai compris que c’était une forme de jeu. Lorsque j’y allais, et c’est ça qui était drôle, c’est que tout le monde attendait le fameux « Allez, moteur, moteur… Quelle bande de cons ! ». On tournait pour se faire maltraiter avec lui. Mais il ne maltraitait vraiment personne. Puis, c’était une encyclopédie du cinéma. Il a rencontré toute la Terre.
Je me suis retrouvé, grâce à lui, face à Michel Picoli, une des mes idoles. J’ai tourné avec Richard Boringher, Anémone, Béatrice Dalle, Arielle Dombasle, un mélange improbable. Le cinéma français se sera privé de ça, de réunir des contraires. Nous avons aujourd’hui besoin d’être rassurés par la bande de comiques du moment, par les comédiens branchés. Nous allons faire des évidences et des castes. C’est pour cela que « Taxi » a marché et c’est pour ça que « Un p’tit truc en plus » a cartonné. Même moi je me suis aperçu que je devenais un pion juste pour être avec d’autres pions. Et on finissait par faire des mauvais films.
« J’essaie toujours d’aller vers des genres différents, de ne pas me contenter de jouer le même flic »
Que ce soit au cinéma notamment ou à la télévision vous avez incarné beaucoup de policiers. Vous arrivez encore à vous renouveler, à proposer de nouvelles choses dans ce registre ?
Ce sont les partenaires avec qui je vais être qui vont faire la différence. C’est dans le rapport avec les autres que je vais trouver ma différence. Dans « La Forêt », Suzanne Clément, elle a une dimension. Ce sont des rencontres qui transforment votre jeu et vous amènent à la vérité, à la vérité profonde de votre personnage. Ensuite, il y a des particularités que l’on va vous donner. Dans « Neige », je n’avais encore jamais joué un personnage atteint de surdité. […] J’essaie toujours d’aller vers des genres différents, de ne pas me contenter de jouer le même flic. Mais c’est vrai que ça me poursuis. Peut-être que j’aurais dû être policier (rire). D’ailleurs, quand on m’a appelé pour « Ici tout commence », j’avais prévenu que je ne souhaitais pas jouer le rôle d’un flic dans une quotidienne. Mais ce n’était ni la volonté de TF1, ni la mienne. Nous avons alors dessiné un personnage que j’adore.
Il vous est arrivé d’incarner des personnages historiques comme Cartouche et Chateaubriand pour la télévision. De quelle manière se glisse-t-on dans ce type de personnages et de rôles ?

Sur « Chateaubriand », il fallait que je trouve une légitimité par rapport au rôle. C’est un personnage fascinant. Il y avait alors beaucoup d’humilité vis-à-vis de ce qu’il représente. De mon côté, je devais parvenir à me glisser dans ses états d’âme, dans sa mélancolie d’auteur romantique, et ne pas basculer dans la posture. Ce n’était pas évident pour moi. Il y avait une vraie remise en question, pour l’incarner sans l’imiter (même si nous n’avons aucune référence visuelle, seulement des archives et des tableaux). Je l’ai joué de ses 16 à 78 ans. Et c’était un bonheur de « le rencontrer ». Ce sont les belles choses de ce métier, pas seulement d’interpréter. On rencontre d’une certaine façon la personne, parce qu’on va plus loin que ce qu’ils transmettent. On se rapproche du transmetteur.

Sur « Cartouche », c’était différent. Je devais le réinventer, me le réapproprier. C’est un personnage qui a vraiment existé et pas vraiment. J’avais la référence de Belmondo mais, là encore, ce n’était pas le même film. J’étais très fier de passer après lui. D’ailleurs, il y a un hommage à Belmondo dedans. Nous avons conservé l’aspect romanesque et grandiloquent du personnage qui prête à sourire, et nous y avons ajouté un côté sombre. Le scénariste avait écrit un super scénario et j’avais dit que je ferais tout le côté aventure mais qu’on ne devait pas avoir peur de forcer le trait, de montrer l’ambiguïté du personnage. Car Cartouche avait du sang sur les mains, il a défier toutes les polices de France et le Régent.
Pour l’anecdote, j’avais aussi demandé à ce qu’il y ait davantage de courses-poursuites à cheval, que tout le monde reste sur ses chevaux même lorsqu’il kidnappe la fille du Régent, que ça aille à 200 à l’heure. Nous n’avions pas beaucoup de budgets alors j’ai proposé deux mois de repet’ avec des cascadeurs pour ajouter de la plus value au téléfilm. Une fois sur le tournage, ça nous ferait gagner du temps et ça nous coûterait pas davantage.
Sauf que, je rentre du premier jour de mes cours d’équitation et je me demande ce qui m’a pris de proposer ça (rire). Le cheval et moi, ça n’était pas possible. J’étais déprimé. L’entraîneur Georges Branche – qui tourne souvent aux États-Unis – et son assistante, m’ont encouragé. Ils me faisaient faire du ménage à tout rompre sans me laisser sortir en extérieur. Au bout de 3 semaines, j’ai eu un déclic. Apprendre, c’est passer par des échecs. Ensuite, il y a eu l’escrime. Puis, on a joint les deux. Arrivé sur le film, nous avons pu faire tout ce que nous voulions, sans dépasser. Je ne quittais plus le cheval. De mon entraînement au tournage, j’ai passé 4 mois de ma vie quotidiennement sur un cheval. J’allais même faire pipi à cheval (rire). Et j’ai eu un cadeau immense de Georges. Sur « Cartouche », j’ai pu monter Goliath. Ce beau cheval que chevauche Russell Crowe dans « Gladiator ». Pendant 2 mois, j’ai partagé des moments très forts avec lui. Nous avons chuté ensemble, une chute qui aurait pu être dramatique autant pour lui que pour moi.
Vous êtes aussi un habitué des rôles récurrents, c’était le cas avec « Le Juge est une femme » et aujourd’hui encore avec « Ici tout commence » et « Demain nous appartient ». Est-ce qu’on prend toujours autant de plaisir à interpréter le même rôle sur plusieurs années, sur des centaines d’épisodes et à se renouveler dans le jeu ?
À partir du moment où vous y êtes bien, c’est aussi à soi de ne pas attendre que ce soit toujours les autres, les auteurs, de vous mâcher le travail. Dans ITC et DNA, nous avons créé ce personnage, Antoine Myriel, un personnage pivot. Je ne souhaitais pas avoir trop d’arches, j’ai préféré naviguer. De fait, il me laisse une grande liberté. Je suis pote avec cet Antoine. Je rigole avec lui, il a le droit de se moquer de moi et inversement. Les auteurs sont à l’écoute. C’est une équipe. Dans les seniors et les enseignants, ce sont des gens que je connais et avec qui je partage beaucoup de choses. Et puis, il y a les petits jeunes qu’on découvre en permanence. Du sang neuf qui arrive régulièrement et nous bouscule dans notre routine. Donc, nous ne pouvons pas être toujours sur le même ton, les habitudes changent. […] Antoine Myriel évolue sans cesse. Ce n’est pas non plus un archétype du style gentil, gendre idéal. Ce serait fatiguant et ennuyeux. On l’a rendu gourmand aussi. Je me suis amusé et, je crois que je suis celui qui mange le plus sur le tournage (rire). Ça, s’est improvisé. Et je le paye, parfois. Hier, je me suis retrouvé à manger 25 croissants sur le tournage. À 42°C , je n’en pouvais plus (rire).
Je remercie ce rôle parce qu’il m’a permis également d’être au plus près du public. Mon succès est le leur. Nous leur devons beaucoup.
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