[INTERVIEW] – FINALEMENT : DISCUSSION AVEC LE RÉALISATEUR CLAUDE LELOUCH ET LE COMÉDIEN KAD MERAD

À l’occasion de la sortie de son nouveau long-métrage, le cinéaste Claude Lelouch et l’acteur Kad Merad se sont confiés sur le métier de réalisateur et de comédien, sur leur collaboration entre liberté et direction, ainsi que sur leur rapport au divin, présent dans le film sous la forme de Jésus et de Dieu.

Synopsis :
Dans un monde de plus en plus fou, Lino, qui a décidé de tout plaquer, va se rendre compte que finalement : tout ce qui nous arrive, c’est pour notre bien !

« Finalement » est un film de nouveau très riche visuellement parlant, avec plusieurs points de vue (flashbacks oudes images d’anciens de vos films pour des mises en abîme « La Bonne Année » / « L’Aventure c’est l’Aventure »), de quelle façon à l’écriture on parvient à donner une cohérence à ce grand tout ?
Claude Lelouch : J’ai la conviction que je n’ai réalisé qu’un seul film. J’ai réalisé 51 films mais ce sont en réalité 51 épisodes. Mes personnages appartiennent à la même famille. Il y a des points communs entre Belmondo et Trintignant ou entre Kad et Lino Ventura. J’ai le sentiment d’avoir filmé des hommes et des femmes que j’aimais plus que les autres et que j’avais envie de rencontrer. Donc, je me disais que ce serait formidable qu’on retrouve le fils qu’a eu Lino avec Françoise Fabian. Deux films semblent avoir laissé une trace « L’aventure, c’est l’aventure » et « La bonne année » et, je pense que « Finalement » est dans cette veine, que les personnages véhiculent les mêmes idées mais adaptées aujourd’hui, alors qu’elles ont traversées les époques. Ce sont des personnages qui n’ont pas vieilli. C’est à partir de là, que j’ai voulu dessiner le portrait de l’époque actuelle, une époque charnière. Nous avons les outils pour faire un monde nouveau et on précipite la fin de celui-ci. C’est une époque très importante et je souhaitais faire le portrait d’un homme qui en était conscient, d’un homme qui avant de sauver l’Humanité, doit se sauver lui-même. Il faut d’abord être bien avec soi-même. Comme je crois à la liberté et au hasard, ce film est construit sur ces deux principes. J’aime le hasard. Il a tous les courages, il a de l’humour, c’est un cascadeur, il prend des risques. Et puis, la santé. Elle nous oblige parfois à faire des choses qu’on ne voudrait pas faire. Dès que survint un problème de santé, ça change radicalement la personne. Elle l’oblige à prendre des grandes décisions. Ce sont tous ces thèmes que j’avais envie de mettre dans ce film, tout en restant positif.

« J’ai pu tourner avec des maîtres comme Claude et vous voyez qu’il y a toujours une nouvelle façon de travailler et une nouvelle vision du cinéma » – Kad Merad

Kad, comment vous avez appréhendez la richesse de ce scénario ?

Kad Merad : J’ai appréhendé plein de choses, peut-être plus que le scénario en lui-même. Claude m’avait fait comprendre que nous avions une base de travail, mais qu’il attendait des acteurs et des actrices qu’ils fassent preuve d’inventivité et d’imagination autour de leurs personnages. Je dirais que j’ai davantage appréhendé le fait de tourner avec Claude. C’est une chance pour un comédien de travailler avec lui. Tous les artistes passés entre ses mains vous le diront. C’est une nouvelle expérience, comme si vous réinventiez le métier d’acteur. Ce n’est plus la même façon de jouer, de commencer les journées ; c’est imprévisible, spontané, instinctif, sans préparatifs spécifiques, et il ne faut pas trop réfléchir.

Et c’est exactement ce que je fais de mieux : ne pas réfléchir, je fonce comme un bélier (rire). C’est sûrement ce que préfère Claude. Plus sérieusement, j’espère poursuivre cette amitié avec Claude.

Vous avez pu vous réinventer sur ce tournage ?
K.D : Totalement. D’ailleurs, je pense qu’un acteur qui vous dit : « C’est bon, je sais tout », ne sait pas grand-chose. Moi, j’ai la sensation de pouvoir tout faire, mais je ne sais pas tout faire. Il y a une nuance. J’ai certes l’expérience aujourd’hui d’aller vers des choses que je ne pouvais peut-être pas faire avant. Peut-être qu’il y a 10 ans, je n’aurais pas pu être Lino, et donc je continue d’apprendre, en permanence. J’ai pu tourner avec des maîtres comme Claude, et vous voyez qu’il y a toujours une nouvelle façon de travailler, comme je le disais plus haut, et une nouvelle vision du cinéma. Ça vous maintient aussi dans la certitude de continuer à faire ce métier.

Le drame, c’est un registre qui vous a fait peur au début ?
K.D : Il n’y a pas grand-chose qui me fait peur, à part mon père mais il n’est plus de ce monde donc je n’ai plus peur de rien (rire). Ce que nous faisons, ce n’est pas quelque chose de vital, c’est un divertissement. J’ai, au contraire, toujours envie de tenter des trucs. Il y a des choses qui font davantage peur que de se lancer dans des choses particulières. Quand j’arrivais le matin sur le tournage de « Finalement », je savais pas ce que Claude allait me pousser à faire. Un jour, il me dit que nous allons au 24h du Mans. Mais ce n’était pas pour voir la course. Il m’a demandé de prendre ma trompette et d’aller jouer au milieu de la foule. Vous voyez, c’est surprenant mais unique. Et c’est moment qui ne sont pas prévus, ce sont les meilleurs. Vous n’avez pas le temps d’avoir peur ou de réfléchir. Vous devez y aller. Et vous le faites.

Claude vous avez évoqué le mot « liberté ». Dans un autre contexte, de quelle façon dirigez-vous vos comédiens et trouvez-vous l’équilibre entre la liberté et la direction ?
C.L : On dirige les mauvais comédiens, pas les bons. Je suis là pour les doser. Je ne vais pas apprendre à Kad Merad à ouvrir une porte, à allumer une cigarette, à pleurer ou à rire. Maintenant, j’essaie de provoquer chez lui la spontanéité. Personne ne détient la vérité. La spontanéité est à mi-chemin entre le mensonge et la vérité. Quand on est spontanée, on a même le droit de dire des conneries, on vous les pardonne. Ce sont les acteurs que je préfère, ceux qui sont spontanés, pas ceux qui me récitent un texte. Au cinéma, la spontanéité est la star du 7ème art.

« La vie est trop intelligente pour avoir penser à une connerie pareille qu’est la mort » – Claude Lelouch

Depuis quelques années, vous ajoutez un brin de surnaturel dans vos œuvres avec notamment l’apparition de Jésus, personnifié par Xavier Inbona, qui revient pour la 3ème fois me semble-t-il et Dieu, joué ici par Raphaël Mezrahi. Qu’est ce qui vous a poussé, ces derniers années, à faire apparaître des êtres christiques dans vos films ?

C.L : Parce que la vie est un mélange de rationnel et d’irrationnel, qu’on le veuille ou non. La part de rationnel nous dit qu’on est mortel, et l’irrationnel nous pousse à croire que nous sommes là pour toujours. Et cette dernière part, c’est la part du divin. Je ne crois pas qu’il y ait des gens qui ne croient pas en quelque chose. C’est impossible de ne pas croire en quelque chose. Au fur et à mesure qu’on approche de la ligne d’arrivée, on y croit de plus en plus. On a intérêt, car on ne sait jamais. J’ai toujours été croyant car je n’ai été confronté qu’à des miracles. Ma vie est un miracle, ce serait ingrat de ma part de ne pas croire en Dieu. Je suis passé entre les gouttes de la guerre, de l’après-guerre, de la bêtise, des voyous, des escrocs, des gens cruels.

À gauche : Xavier Inbona dans le rôle de Jésus, accompagné par ses apôtres dans « Finalement ». À droite, Xavier Inbona dans le même rôle, au côté de Béatrice Dalle, Le Diable, dans « L’Amour c’est mieux que la vie ».

À mon âge, je suis encore dans l’émerveillement. Le temps ne m’a pas fatigué. Le temps n’a pas fait de moi un vieux. Dans ma tête, j’ai 18 ans. Je pense qu’on a, toute notre vie, le même âge. C’est pour cela que je crois au recyclage des vies, à l’éternité. Je fais tout comme si j’étais là pour toujours. Bien entendu, je dirai au revoir à des amis, mais j’en retrouverai d’autres là-haut. L’aventure sera toujours l’aventure. Et la vie est trop intelligente pour avoir pensé à une bêtise pareille qu’est la mort. La fin n’a pas de sens.

Kad, à la lecture du scénario, ce côté surnaturel vous a surpris ?
K.D : Je fais confiance au metteur en scène. C’est surnaturel, oui et non d’ailleurs, parce qu’il amène, à travers ça, une autre vision, une autre lumière sur l’humain, sur ce que nous sommes aujourd’hui. C’est parfaitement adapté et ce sont des scènes très drôles, au demeurant. Sur le papier, on peut avoir une peur, mais, une fois encore, ne réfléchissez pas, faites ! On verra. Alors, peut-être qu’on serait méfiant avec quelqu’un d’autre, mais avec Claude, on fait confiance. C’est comme chanter dans un film. C’est toujours particulier. Ce n’est pas une comédie musicale et, pourtant, il y a des séquences chantées. C’est la liberté de Claude. Et sa magie, parce que ça fonctionne et que c’est cohérent.

C.L : Même quand Kad a un doute, il ne le montre pas. C’est agréable. J’ai travaillé avec des acteurs qui émettent des doutes, et ça crée chez vous aussi des doutes. Il a joué le jeu. C’est superbe pour un réalisateur, surtout que j’ai l’habitude d’appuyer sur l’accélérateur. Je me suis régalé. Et puis, pour rebondir sur la question, je pense que d’une façon ou d’une autre, nous avons tous parlé avec Dieu. Tous.

Avec « Finalement », il est encore question d’amour. Quelle définition vous donneriez de l’Amour ?
C.L : C’est lorsqu’on est capable d’aimer l’autre plus que soi-même. Nous avons tendance à beaucoup s’aimer. Néanmoins, quand on est capable d’aimer l’autre plus fort, c’est le véritable amour. L’amour, c’est aussi une part d’admiration. Tous ce que j’ai aimé, je l’ai admiré. Dans une autre mesure, quand je fais un hommage à « La route de Madison », c’est que j’admire ce film.

K.M : C’est une très belle définition. Je la resortirais (rire). Franchement, je n’aurais pas dit mieux.

« Finalement », le 13 novembre au cinéma.

Casting : Kad Merad, Barbara Pravi, Sandrine Bonnaire, François Fabian, Elsa Zylberstein, Michel Boujenah, Victor Meutelet, Françoise Gillard, Dominique Pinon, Clémentine Célarié, François Morel…