Quand le théâtre rencontre un jeune garçon bègue et timide, c’est la révélation. Dans « Le Panache », la réalisatrice Jennifer Devoldère met en scène un adolescent mal dans sa peau dont la rencontre avec un professeur de théâtre va le pousser à affronter ses peurs et à sortir de son isolement. Porté par un amour sincère pour sa camarade de classe et un panache qu’il n’aurait pas cru avoir en lui, il décide de monter sur scène pour jouer Cyrano devant toute l’école.
« Le panache, c’est l’esprit de bravoure » – Cyrano de Bergerac
Un an après le très réussi « Sage Homme », la cinéaste Jennifer Devoldère revient avec un nouveau long-métrage dans le milieu de l’Éducation Nationale. Si les deux univers sont opposés, on retrouve plusieurs points communs dans les deux films de Jennifer Devoldère, à commencer par ses deux héros : Léopold (Melvin Boomer) et Colin (Joachim Arseguel). Deux héros emprunts d’une humanité profonde, animés par l’envie de trouver leur voie dans des parcours différents que la norme imposée, chamboulés par des familles pas toujours compréhensives. Des personnages qui bouleversent aussi nos certitudes, cassent les codes et les clichés d’un cinéma populaire au cahier des charges réglementé. C’est toute la liberté d’un cinéma social, le choix de présenter une autre vision du monde au travers de héros atypiques.

Avec le personnage de Colin, bègue, « Le Panache » s’envole dans un lyrisme linguistique sincère et émouvant. Cette parole qui, parfois, s’étouffe, se contraint au silence ou se libère, est d’une beauté cinématographique rare et offre des séquences d’une grande profondeur. Il y a dans les dialogues, les confrontations verbales, des états de grâce. Bien entendu, la performance de Joachim Arseguel y est pour beaucoup. Le comédien sublime la singularité de son personnage et en délivre une interprétation sensationnelle. La rencontre entre Colin et le théâtre sera aussi le déclencheur de son dépassement de soi intense et un pas vers l’acceptation de cette différence qui, en réalité, est une force.
Un film sur le théâtre est également l’occasion pour la réalisatrice de saupoudrer son récit de références et de transposer des scènes iconiques tirées de certaines pièces de théâtre sur grand écran. Les « scènes du balcon » dans Cyrano de Bergerac ou dans Roméo et Juliette sont désormais cultes, autant que leurs déclarations d’amour. Dans « Le Panache », Jennifer Devoldère met en scène sa propre séquence du balcon, cette fois-ci entre deux hommes, entre deux amitiés. Alors que l’amitié entre Colin et son ami semble à cet instant brisé, le jeune bègue se lance dans une déclaration d’amitié. Une idée originale séduisante qui bouscule, là encore, les codes.
Les inspirations théâtrales et cinématographiques s’influent jusqu’à la dernière séquence, hommage vibrant au film de Peter Weir « Le Cercle des Poètes Disparus ». Où quand le Capitaine quitte la navire la tête haute.
Parce que l’art, par définition, divise. Et qu’il faut être capable d’ouverture d’esprit pour en accepter toutes les complexités et subtilités. Ici, deux visions du monde s’opposent. Une vision réactionnaire où les personnages de théâtre sont sacrés. L’autre, une vision artistique, moderne, où la liberté créatrice devance la sacralité. Alors, quand un professeur de théâtre propose la création d’une pièce de théâtre sans jugement et que, potentiellement, Roxane pourrait être interprétée par un garçon, c’est tout un monde de certitude qui s’écroule. Des affrontements ont lieu entre Monsieur Devarseau et l’équipe pédagogique/professorale de l’école catholique, lesquels donnent à réfléchir sur la notion de diversité au cœur de l’art et l’importance du renouvellement artistique.
« Le panache, c’est quelque chose de voltigeant, d’excessif et d’un peu frisé » – Cyrano de Bergerac

José Garcia en impose dans le rôle de ce professeur de théâtre sensible aux blessures intérieures qu’on imagine sans peine. Il trouve là un rôle à la hauteur de son talent dramatique. Si la comédie lui sied souvent à la perfection, le drame lui va pourtant si bien. Il y a quelque chose dans le regard de José Garcia, digne des grands comédiens, et déjà visibles dans « Le Torrent » d’Anne Le Ny ou « Nous, les Leroy » de Florent Bernard. Derrière la caméra de Jennifer Devoldère, il révèle toute la splendeur d’un jeu intelligent, généreux et emprunt de vérité et de tendresse. Face aux élèves, le comédien rayonne sans assombrir les adolescents, sans écraser de tout son poids une filmographie cultissime.
Les séquences avec Colin sont au-delà de la simple complicité entre deux acteurs. Leurs échanges dégagent une puissance et une authenticité, qui transpercent l’objectif d’une pureté élégante.
Conclusion
Film sur l’apprentissage, l’ouverture d’esprit et sur le dépassement et l’acceptation de soi, ode à la différence et à l’art, « Le Panache» est tout ce que le cinéma français défend et doit continuer de défendre. Une comédie dramatique belle et faite avec le cœur, portée par des comédiens et des comédiennes au service d’un propos fort et nécessaire.
Interview, Jennifer Devoldère et José Garcia
Quel est votre rapport avec le théâtre ?
José Garcia : Pour moi, c’était le métier que je désirais faire en tant que jeune acteur. Je n’avais pas la prétention de faire du cinéma. C’était avant tout le théâtre. J’avais aussi une passion pour le cirque mais jamais je ne serais devenu circassien. Néanmoins, changer les gradins, s’occuper du matériel, plaquer les affiches du spectacle dans la rue, c’était une vie qui me plaisait énormément et que j’aurais pu mener. […] Je me souviens parfaitement de la première fois que je suis monté sur scène. C’était au Metro Censier, une étape avant de rentrer au Cours Florent. J’avais présenté un poème de La Fontaine « Le Singe ». Là, j’ai compris que c’était vraiment ma place.
Jennifer Devoldère : Pour ma part, je n’ai pas une culture théâtrale hyper pointue. Toutefois, en tant que spectatrice, j’ai eu de grandes émotions au théâtre. Je me souviens avoir vu « L’homme qui » de Peter Brooks et avoir ressenti des choses très fortes. Le cinéma est toute ma vie tandis que le théâtre est plus un cousin éloigné. Le cinéma est l’art qui m’a toujours intéressée. Ce que je préfère, c’est voir des films, c’est à la fois mon métier et mon hobby. Je n’aime parler que de ça.
De quelle façon avez-vous abordé le rôle de Monsieur Devarseau, professeur de théâtre ?

J.G : J’aime bien coller au texte. Parfois, on me dit que je peux improviser mais je trouve ça dommage. Les auteurs écrivent d’une manière qui est la leur et appliquer ces textes en français à la virgule, c’est ce qu’il y a de mieux. D’un coup, on entre dans le personnage, avec sa façon de parler. Si on parle avec son langage à soi, on n’entre plus vraiment dans le personnage. Puis, ne pas faire de faute de français, ça fait toujours du bien (rire).
Ce rôle, c’était surtout d’être à l’écoute, de ce qui va se passer, ne pas être démonstratif, d’être comme un vrai professeur c’est-à-dire ne pas être un caractère fort qui vient s’imposer à des enfants mais être un vrai professeur qui vient avec toute son humilité et son savoir, essayer de convaincre les élèves que ce qu’il va leur dire va être passionnant et intéressant.

Donc, être capable d’attirer leur attention, sans les juger. Parce qu’à partir du moment où vous demandez du silence, vous imposez déjà une espèce d’autorité, une confrontation. Ce personnage-là, il n’est jamais dans l’affrontement. Dès qu’une personne sort une vanne, il répond par une vanne. Dès qu’il y a une erreur, il ne juge pas. Dès qu’un élève a dû mal à s’exprimer, il l’écoute et ne coupe pas la parole. Il y a toujours de la générosité dans ses échanges. Il est alors respecté par ses élèves et il n’a plus besoin de crier ou de demander le silence parce qu’il capte leur attention.
Vous n’improvisez pas non plus en comédie ?
J.G : La liberté du jeu d’acteur n’existe que dans la contrainte. C’est-à-dire que si vous connaissez votre texte sur le bout des doigts et que les autres en face de vous le connaissent aussi bien, que vous êtes à l’aise dans ce qu’il va se passer, vous avez le droit à un moment de partir dans une fulgurance. Cette fulgurance crée des instants de comédies intenses, parce que c’est une chose qui vous échappe et qui échappe à tout le monde. Mais elle vient du fait que vous avez déjà, au départ, un texte parfaitement maîtrisé. Les fulgurances sont formidables cependant, la vraie liberté c’est d’être dans le plaisir total de la connaissance du texte des uns et des autres et de pouvoir jouer avec ce qu’il va se passer.
Dans votre réalisation, avez-vous combiné cinéma et théâtre ? Et, dans un second temps, est-ce difficile de tourner dans des espaces restreints comme une salle de classe, et donc à être aussi original ?
J.D : J’ai opté pour un format en cinémascope, ce que je n’avais pas fait depuis longtemps. Le cadre est alors très long et peut effectivement rappeler davantage celui d’une scène. En tout cas, sur la réalisation, je ne voulais pas quelque chose de figé. Mais, au contraire, de sans cesse en mouvement, et du réalisme. Pour répondre à votre seconde question, c’est effectivement difficile d’être dans les mêmes décors, de trouver de nouvelles idées de mises en scène. Toutefois, il y a plein de manière de mettre du mouvement, surtout aujourd’hui. À l’époque, il fallait mettre des énormes rails qui prennent de la place pour faire des travellings. C’est désormais plus simple. Et puis, nous avons ajouté des scènes à l’extérieur afin de sortir, de souffler.
Est-ce évident pour un comédien de se placer au centre d’une classe, face à des adolescents ?
J.G : C’est toujours très simple. Je me mets à la portée des enfants ou des ados. Il faut d’abord se faire apprivoiser par tout le monde et ne pas arriver en terrain conquis, en donneur de leçons, parce que vous ne mettez pas une bonne ambiance. Ne pas déverser son expérience également, qui pourrait devenir paternaliste et donc, très chiante. C’est pareil dans l’enseignement, dès que vous êtes à l’écoute des autres, eux le seront envers vous aussi. À la fin de chaque séquence de classe, je leur sortais un truc immonde qui les choquait. De fait, ils étaient dans l’attente de savoir ce que j’allais dire à la fin (rire).
Il y a une vive émotion à la fin du film, lorsque vous êtes sur le départ et donc confronté à vos élèves . L’émotion, elle est venue naturellement ?
J.G : Oui parce je dis une phrase d’Edmond Rostand qui est sublime. Tout ce qui peut rester d’un être humain quand il s’est fait déposséder de tout, c’est de garder de la classe, du panache, de l’élégance. De nos jours, on essaie d’enlever ce panache à un être humain afin de pouvoir ensuite l’humilier. Dans le scénario, c’est ça, dire qu’à partir du moment où vous assumez ce que vous êtes, les autres n’ont plus d’emprise sur vous. Quand quelqu’un essaie de vous enlever le peu d’humanité que vous avez, le mieux est de le regarder et de lui dire qu’il n’a rien. Vous gardez votre liberté et lui sa médiocrité. Gardez du panache aujourd’hui, c’est difficile parce que tout est fait pour asservir.
Le film est truffé de références dont une qui fait écho à cette scène dont je parlais, « Le Cercle des Poètes Disparus»…
J.D : Comme c’est un film culte, la référence était lourde à porter et pas que dans les thématiques qu’on aborde. Nous avons hésité à la mettre. Il y a eu plusieurs réécritures. Nous avons finalement décidé d’épouser la référence et de lui rendre hommage. Moi j’aime beaucoup le film contrairement à José. Je l’ai revu avant d’écrire « Le Panache » pour ne pas qu’il y ait trop de similitudes. Bizarrement d’ailleurs, je n’ai pas eu la même émotion qu’à l’époque. J’ai trouvé le rythme du film assez lent, et on aborde beaucoup de personnages. Peut-être est-ce moi qui ait vieilli (rire).
« Le Panache », le 20 novembre au cinéma.
Casting : José Garcia, Joachim Arseguel, Tom Meusnier, Aure Atika, Claire Dumas, Cédric Vieira, Neige de Maistre, Eve-Rose Pacaud, Marie-Léa Diab, Vittoria Scognamiglio, Laetita Spigarelli, Daisy Miotello…
