[INTERVIEW] – MARILOU AUSSILLOUX, PASSION ET ÉLÉGANCE : « L’art fait partie de ce qui relie les humains »

Marillou Aussilloux nous ouvre les coulisses de son métier de comédienne, entre théâtre, cinéma et télévision. De ses premiers coups de cœur artistiques à ses collaborations avec des réalisateurs emblématiques, elle nous parle de ses choix, de sa manière d’incarner ses personnages et de l’importance de la sincérité dans le jeu. Une plongée captivante dans le quotidien et la réflexion d’une actrice passionnée.

Qu’est-ce qui vous avait poussé à vouloir devenir comédienne ? Est-ce qu’il y a eu un déclic ?
Oui, il y en a eu plusieurs. Quand j’ai vu Dominique Blanc jouer Phèdre dans la mise en scène de Patrice Chéreau, ça a été un véritable coup de cœur artistique. J’ai eu très envie de devenir actrice à ce moment-là. J’étais en terminale L, donc assez jeune. Il y a eu aussi la découverte d’un texte qui s’appelait Stabat Mater Furiosa de Jean-Pierre Siméon. C’est la littérature qui m’a emmenée vers le jeu. J’avais envie de dire ce texte, je n’avais pas envie de l’étudier, mais vraiment de le dire. Ça a donc commencé par le théâtre. Le cinéma est arrivé un peu plus tard, quand j’étais au Conservatoire de Paris.
Les déclics ont été nombreux, mais ce sont surtout des coups de foudre pour des réalisateurs et des réalisatrices avec lesquels j’ai eu la chance de travailler par la suite. Je me souviens que le cinéma de Robert Guédiguian, par exemple, était un cinéma que j’adorais, tout comme celui de Cédric Klapisch. Ce sont des univers comme ceux-là qui m’ont donné envie de faire du cinéma.

Ce choix a été soutenu par votre famille ?
J’ai eu vraiment beaucoup de chance. Mon choix a été plutôt bien reçu par mes parents. En revanche, la difficulté était davantage personnelle, parce que je devais quitter le Sud, Narbonne, là où j’avais grandi. Il fallait que je m’installe à Paris. C’était une décision compliquée, un peu radicale : quitter mes amis, mon amoureux de l’époque, ma famille. Mais ils m’ont soutenue. Et puis, j’étais une bonne élève, donc ils ne s’inquiétaient pas trop. Ils savaient que si ça ne marchait pas, je reprendrais mes études avec plaisir.

Trouvez-vous que ce soit encore compliqué de devenir comédien en dehors de la capitale ?
Je pense que oui, c’est difficile d’être comédien aujourd’hui si on n’est pas à Paris. À l’époque, je ne comprenais pas vraiment cette question-là. Quand on est dans le Sud, évidemment qu’on peut faire ce métier, mais c’est plus compliqué. On a moins facilement accès au réseau. Je me rappelle que, quand je disais dans le Sud que je voulais être comédienne, les gens me demandaient si c’était vraiment un métier. Il n’y a pas de figures d’identification, pas de parcours de réussite à Narbonne, de gens qui ont fait ce métier et qui en vivent. Je suis vraiment partie de rien.

« Avec l’intelligence artificielle, il y a une forme de perfection, et ça ne m’attire pas du tout »

Vos études littéraires et de philosophie vous ont-elles aidée dans votre métier de comédienne, dans l’apprentissage ou la préparation des rôles ?
C’est intéressant, car je pense que l’étude de la philosophie est avant tout un questionnement sur l’humain, sur l’humanité, sur ce qui relie les êtres entre eux. Et je dirais que l’art fait justement partie de ce qui relie les humains. J’ai l’impression que mon métier consiste à m’intéresser aux différentes humanités et à essayer de les incarner au mieux. Donc oui, cela a beaucoup de sens avec l’étude des sciences humaines : la philosophie, la littérature… tout ça m’a nourrie, et continue de me nourrir aujourd’hui. Quand je travaille un rôle, si je peux être inspirée par une lecture, je m’en sers encore. Même si, évidemment, jouer, c’est aussi ne pas trop intellectualiser, se laisser aller à son instinct, au lâcher-prise. C’est un savant mélange de réflexion et, en même temps, de lâcher-prise presque corporel, instinctif, charnel.

Vous qui avez fait des études de philosophie, est-ce que l’IA dans le milieu artistique est quelque chose qui vous inquiète ?
Oui. Le jour où des films seront réalisés avec des IA à la place des acteurs, moi, en tout cas, je n’aurai pas envie de les voir. Artistiquement, ça ne m’intéressera pas, parce que ce que j’aime chez les acteurs et actrices, c’est justement leur imperfection. Avec l’intelligence artificielle, il y a une forme de perfection, et ça ne m’attire pas du tout. Ce n’est pas quelque chose qui m’inquiète directement pour mon métier, mais plutôt pour d’autres corps de métiers artistiques, comme les scénaristes, ou même mes amis comédiens de doublage. Pour eux, l’impact est déjà tangible.

« Nous avons tourné cinq fins différentes pour Adieu les Cons »

Au cinéma, vous avez eu de jolis rôles. Le premier que j’aimerais évoquer avec vous, c’est celui dans le film d’Albert Dupontel, Adieu les cons. Une magnifique scène dans un ascenseur à côté de Bastien Ughetto. Est-ce que vous pouvez nous parler des coulisses de cette scène et de votre collaboration avec Albert Dupontel ?

Albert Dupontel a été un réalisateur avec qui j’ai adoré travailler. Je pense que c’est l’une des rares personnes qui m’ont vraiment marquée, à vie. Artistiquement, humainement, j’ai eu un vrai coup de foudre pour son univers et pour sa façon de diriger les comédiens. En fait, il nous a dirigés tout au long du tournage, il nous parlait en permanence. Il faisait énormément de plans, énormément de prises. Il y avait un grand lâcher-prise, et j’avais une confiance totale en lui. Il nous emmenait dans des endroits que je n’aurais jamais imaginés.

On refaisait parfois la scène des dizaines de fois, de manières différentes à chaque prise. Et au montage, il a sélectionné quelques bouts et plans, quelques tentatives, pour créer cette scène. Pour la petite histoire, nous avons tourné beaucoup plus que ça : dix jours ensemble, car Albert avait écrit plusieurs fins pour son scénario et a tout filmé. Je crois qu’on a tourné cinq fins différentes ! Certaines fins montraient mon personnage et celui de Bastien fabriquer un cocktail Molotov pour faire exploser la défense. Dans une autre, Nicolas Marié venait nous raconter la mort des personnages de Virginie et d’Albert. Il y avait aussi une fin où nous partions tous à la montagne… Très étonnant. Toutes ces fins n’ont pas été gardées, mais ça m’a vraiment permis de découvrir Albert Dupontel dans le travail, et j’ai adoré chaque moment passé avec lui sur ce tournage.

Qu’apprend-on en tant que comédienne aux côtés de grands réalisateurs comme Albert Dupontel ou Cédric Klapisch, avec qui vous avez tourné En corps ?
Avec Albert, j’ai appris la rigueur extrême et l’exigence. C’est ce qui me touche profondément. Il est très perfectionniste, et je me reconnais vraiment là-dedans. Il ne laisse rien au hasard, a une vigilance constante et dirige ses comédiens avec une grande précision. C’est quelque chose que j’adore.
Cédric, c’était une expérience un peu différente, plus rapide, mais j’ai découvert un réalisateur très fédérateur. L’ambiance sur ses tournages est chaleureuse, presque comme un grand jeu, où il rassemble des gens avec qui il a envie de jouer. Cette atmosphère est propice à l’expression, et tous les acteurs se sentent libres de proposer.
Je citerai aussi Robert Guédiguian, avec qui j’ai eu de grands rôles. Là, c’est une autre dynamique : c’est comme travailler avec une troupe de théâtre. Une grande confiance est laissée aux acteurs, et c’était tout aussi passionnant.

« J’ai eu des scènes assez folles à jouer et à interpréter dans La Révolution »

Côté télé, vous avez aussi travaillé avec des cadors : Jean-Xavier Delestre et David Hourrègue. Est-ce que vous gardez un bon souvenir des tournages de Jeux d’influence et de Germinal ?

Oui, j’ai adoré. Ce sont des personnes que j’apprécie beaucoup. Jean-Xavier a été très formateur pour moi, car c’était mon premier vrai projet. Et comme il vient du documentaire, il a une vraie recherche de sincérité dans le jeu : il veut la vérité et détecte tout de suite si l’on triche. Il m’a appris la sobriété dans le jeu, à ne jamais tricher. Je lui serai toujours reconnaissante, parce que je pense que je me suis beaucoup formée sur ces tournages et grâce à ce rôle.
Avec David Hourrègue, c’était une expérience géniale, d’autant que j’adore Germinal. Me retrouver sur une série d’époque, avec un gros budget, énormément de comédiens et de figurants… c’était un véritable paquebot, et David l’a mené de main de maître.

J’étais assez impressionnée : c’est vraiment un capitaine, toujours avec le mot juste au bon moment.

Est-ce que vous avez été déçue par l’arrêt de La Révolution sur Netflix ?

Je m’en doutais un peu, au vu de la période. Les chiffres n’étaient pas mauvais, nous avions de très bonnes audiences, mais le problème, c’est que la série est sortie au pire moment du COVID. Il y a eu des restrictions budgétaires chez Netflix, je crois, car on ne pouvait plus tourner avec autant de figurants, alors que cette série en nécessite énormément. Il était donc impossible de tourner la saison 2 pour toutes ces raisons.

Cela dit, la série a été une très belle expérience, et elle m’a énormément appris. C’était complètement fou : j’ai appris que j’avais le rôle seulement quelques semaines avant le début du tournage.

J’ai dû apprendre à monter à cheval, à parler la langue des signes, à tirer au fusil, à mémoriser mon texte et à porter des corsets… tout ça en environ deux semaines ! C’était un rôle incroyable. Ce n’est pas souvent qu’une comédienne se voit proposer un rôle pareil. Ce fut vraiment un défi. Je faisais mes propres cascades, je découvrais ce que c’est que de faire des cascades dans la boue. Et mon personnage a une évolution incroyable : je commence comme une noble en robe d’époque avec une fille que je cache, puis j’adhère à la Révolution française et change complètement de style vestimentaire. J’ai eu des scènes assez folles à jouer et à interpréter.

« Je voulais que la parole de Maria Schneider soit entendu »

Vous avez joué un spectacle qui s’appelle Seule comme Maria, qui rendait hommage à Marie Schneider, actrice ayant subi le pire sur le tournage de Dernier Tango à Paris. L’année dernière, une projection du film avait été annulée à la Cinéma Tech. Est-ce que, pour vous, ce sont des œuvres qu’on doit pouvoir toujours regarder, mais en recontextualisant ?
Oui, tout à fait. Je ne suis pas du tout pour l’autodafé. Ça ne m’intéresse pas de supprimer les œuvres, car je pense qu’elles font partie de notre histoire et qu’elles sont nécessaires. En revanche, il faut, à mon sens, qu’il y ait un avertissement avant ou après le film pour recontextualiser. Tout simplement parce que si Maria Schneider n’en avait jamais parlé, cela m’aurait peut-être posé d’autres questions. Mais elle a passé le reste de sa vie à raconter ce qui s’était passé et à vouloir que sa vérité soit entendue. À partir de ce moment-là, je trouve qu’il est important de respecter sa parole et de lui rendre hommage en signalant la gravité de ce qu’elle a vécu. Elle était révoltée que ce film existe. Donc, par respect pour la victime – car c’est un viol, un crime – il me semble essentiel de le signifier.

Normalement, le spectacle se reprendra l’année prochaine. On ne sait pas encore exactement où, mais nous avons quelques pistes. Cela a été un vrai succès et j’en suis très contente. Je ne m’y attendais pas, honnêtement. J’avais surtout fait ce spectacle parce que j’avais une connexion forte avec l’histoire de Maria Schneider et des choses à dire. Surtout, je voulais que sa parole soit entendue. J’avais envie de la mettre sur scène, et j’espère vraiment que ce sera repris. Nous sommes actuellement en discussion avec plusieurs théâtres.

Échange réalisée au Festival du Film de Société 2025 de Royan, où elle était membre du jury (format 10 minutes).