Après avoir conquis le public avec ses chroniques poétiques et sensibles, Félix Radu franchit une nouvelle étape artistique avec son premier album, Infini+3. Révélé notamment par des textes comme « Je voudrais tomber amoureux et aller bien » ou « Allez viens », l’artiste belge transforme aujourd’hui ses mots en chansons, mêlant poésie, amour et réflexions existentielles.
Dans cet entretien, Félix Radu revient sur la naissance de cet album, l’influence du public dans son parcours musical, son rapport à l’écriture et à la poésie. Entre émerveillement enfantin et questionnements d’adulte, il nous parle de son envie de capturer l’invisible et de faire entendre ce qui se cache derrière les petits moments du quotidien.
Se lancer dans la musique n’est pas une décision anodine, tout comme monter sur scène. Comment cette envie s’est-elle imposée à vous ?
C’est le public qui me l’a imposée. Je faisais des chroniques à la radio qui fonctionnaient très bien sur les réseaux sociaux. Les gens reprenaient mon contenu et republiaient des extraits en y ajoutant des musiques libres de droits. Au début, ça m’a vraiment mis en colère parce que je me suis dit que mon travail était détourné.
Puis, avec un peu de recul et d’humilité, je me suis dit que c’était finalement génial. Les gens me montraient quelque chose que je n’avais jamais exploré : ma voix accompagnée de musique. Et ça fonctionnait. J’ai donc eu envie de poursuivre cette exploration. En quelque sorte, j’ai suivi le mouvement. C’est vraiment le public qui m’a indiqué cette direction.
Justement, des chroniques comme Je voudrais tomber amoureuxou Allez viensont rencontré un immense succès sur les réseaux sociaux, souvent accompagnées de musiques libres de droits. Comment êtes-vous parvenu à vous affranchir de ces versions pour créer votre propre univers musical ?
Ça s’est fait progressivement. Au départ, mon ambition était simplement de mettre en musique certaines de mes chroniques avec des instrumentales qui m’appartiennent. Puis, quand on m’a proposé de faire un album, j’ai réalisé que ce n’était pas un exercice anodin. Comme vous le dites, il fallait construire un véritable récit, raconter une histoire. Plus on avançait dans le travail de la musique, plus j’ai eu envie d’apprendre. J’ai pris des cours de chant, je passais des heures en studio à travailler les toplines avec mes compositeurs.
Petit à petit, la création s’est imposée d’elle-même. Je me suis rendu compte que je n’étais pas en train de faire un album de chroniques mises en musique, mais un véritable album de chansons, dans lequel quelques chroniques trouveraient naturellement leur place. Au fond, ça s’est fait très naturellement. L’art appelle l’art.
Votre album s’intitule Infini+3. Quelle est la signification de ce titre ?

Je lui prête plein de significations. Une première ébauche de réponse se trouve dans la chanson Le temps d’un café, qui raconte l’histoire d’un jeune homme donnant rendez-vous à une jeune femme dans un café et qui en tombe amoureux. Pour moi, Infini+3, c’est un peu cette durée indéterminée dans laquelle on tombe amoureux.
J’aime aussi les titres qui peuvent être interprétés de différentes façons. L’infini, c’est un huit couché. Huit plus trois, ça fait onze, c’est « toi et moi ». Et puis l’infini, c’est aussi la forme que dessinent deux personnes qui valsent. Ça me rappelle cette chanson de Jacques Brel : « Il y a toi, il y a l’amour et il y a moi. » L’« infini +3» , c’est aussi ça : toi, moi et l’amour.
Il n’y a pas une seule bonne interprétation. Au contraire, j’aime les titres que l’on peut retourner dans tous les sens et dont chacun peut s’approprier le sens.
« L’écriture est aussi quelque chose de très pudique chez moi »
Pour revenir sur Je voudrais tomber amoureux et Allez viens, vous souvenez-vous de l’état émotionnel dans lequel vous étiez lorsque vous avez écrit ces deux textes, qui sont particulièrement forts ?
C’était la première fois qu’une radio m’autorisait à écrire exactement ce que je voulais. On me laissait une carte blanche de quatre minutes à l’antenne. D’habitude, les médias ont une idée très précise de ce qu’ils recherchent. Ils pensent savoir ce qui fonctionne, ce que le public attend, alors on vous demande d’écrire de l’humour, de faire des jeux de mots, de respecter un certain format. La radio belge a été la première à me dire : « Viens, fais quelque chose qui te plaît, peu importe ce que c’est. » Alors, pour la première fois, j’ai écrit un texte qui me ressemblait vraiment. J’en avais déjà beaucoup dans mes tiroirs, mais je ne les lisais qu’à mes proches. Là, je me suis senti légitime. Je me suis dit : « Allez, je tente. » Je me souviens avoir dit à ma petite sœur : « Soit c’est le plus gros flop de ma vie et on ne me rappellera plus jamais à la radio, soit ça va être une belle aventure. » En rentrant chez moi, j’ai reçu énormément de messages. Je me suis dit que ça prenait une tournure assez incroyable. Puis, le lendemain matin, la vidéo avait déjà atteint deux millions de vues, et tout est parti de là.
L’état émotionnel dans lequel j’étais, c’était finalement celui d’un enfant dans une cour de récréation à qui l’on dit : « Pour une fois, fais ce que tu as envie de faire. » Ça m’a fait énormément de bien. Et je pense que ça a aussi fait du bien à beaucoup de gens.
Cette expérience a aussi montré à la radio que ce type de format pouvait exister à côté des chroniques d’actualité ou des chroniques humoristiques. Aujourd’hui, on voit apparaître de plus en plus de chroniqueurs qui explorent cette forme hybride. Je pense notamment à Mossiman, avec qui je suis très ami, et qui propose sur France Inter des chroniques dans un esprit assez proche. J’ai l’impression qu’on a ouvert une porte, et que beaucoup de personnes s’y engouffrent désormais.
De manière plus générale, lorsque vous écrivez une chanson ou un texte, avez-vous besoin de vous mettre dans un état ou dans un lieu particulier pour écrire ?
Je me méfie des rituels d’écriture. En revanche, ce qui est certain, c’est que j’ai besoin de calme. Pour moi, l’écriture commence d’abord par le vacarme. Il faut mettre le désordre dans son cœur, puis retrouver le silence pour pouvoir revenir dans cette pièce intérieure et raconter une histoire. On ne peut pas écrire au beau milieu de la tempête. Si quelqu’un est en train de vous quitter, vous n’allez pas sortir votre carnet pendant la conversation pour écrire une chanson formidable. Il faut du temps pour réfléchir, prendre du recul, digérer ce qui s’est passé. Il me faut donc du vacarme et du silence. Tout l’enjeu est de trouver l’équilibre entre les deux. S’il n’y a que du silence, on n’a plus rien à raconter. S’il n’y a que du vacarme, on est incapable de mettre des mots dessus. L’écriture se situe constamment entre le vide et le chaos.
L’écriture est aussi quelque chose de très pudique chez moi. Même sentir qu’il y a quelqu’un dans la pièce me met mal à l’aise. J’ai l’impression de me déshabiller devant cette personne, même si elle ne fait pas attention à moi. Et puis j’ai des rituels un peu étranges.

Il m’arrive de mettre de la musique classique très fort dans ma chambre, de monter sur une chaise, de fermer les yeux, de danser, de faire des bruits avec la bouche. C’est une espèce de danse de la pluie assez étrange, mais c’est ma manière d’entrer dans l’écriture.
« Je pense que le monde est peuplé d’enfants qui essaient de jouer aux adultes »
Dans Allez viens, il y a une phrase qui m’a particulièrement marqué : « Tu n’entends pas dans ta poitrine, ce n’est pas ton cœur qui bat, c’est l’enfant en toi qui hurle. » Est-ce que, selon vous, le monde manque d’enfants, ou plutôt d’adultes qui ont réussi à conserver leur âme d’enfant ?
Je pense que c’est une question qu’il aurait fallu poser au Petit Prince de Saint-Exupéry. Tout le monde a été un jour un enfant, mais très peu de personnes s’en souviennent réellement. J’ai de plus en plus l’impression que l’adulte est un mythe. Plus je rencontre des adultes, plus je passe du temps avec eux, et plus je réalise que beaucoup font semblant. Tout le monde essaie de prendre ses responsabilités, parce qu’il y a parfois des enfants dans l’équation, des problèmes d’argent, des attentes familiales ou sociales… Mais au fond, beaucoup de personnes avancent en essayant simplement de donner l’impression qu’elles savent ce qu’elles font. Je pense que ça nous ferait beaucoup de bien de nous l’avouer les uns aux autres.
D’ailleurs, c’est quelque chose que j’ai réussi assez rapidement à recréer avec mes parents : leur dire qu’ils avaient aussi le droit de ne pas savoir, le droit d’avoir des doutes. Bien sûr, ils restent mes parents, ils seront toujours là pour moi, mais il y a aussi cette idée de remettre les mains dans la réalité et de reconnaître qu’on est tous humains. Aujourd’hui, mes parents sont devenus mes amis, et je trouve ça très important de réussir à briser cette vitre invisible entre le rôle de parent et celui d’enfant.

Parce qu’au fond, être parent, c’est simplement être un enfant qui a eu un enfant. Donc oui, je pense que le monde est peuplé d’enfants qui essaient de jouer aux adultes. On fait tous plus ou moins semblant, avec plus ou moins de réussite.
« Parler, c’est déjà une forme d’amour. Et faire l’amour, c’est aussi une forme de conversation »
Dans vos textes, notamment ceux qui parlent d’amour, il y a une dimension très immersive et sensorielle. Vous accordez beaucoup d’importance aux détails : les regards, les sourires, les gestes, le toucher… Des éléments que l’on retrouve parfois moins dans certaines paroles aujourd’hui. Pourquoi cette approche sensorielle est-elle si importante dans votre écriture ?
Je pense que chaque auteur raconte le monde à travers la manière dont il le perçoit. Et c’est vrai que, chez moi, l’amour provoque une forme d’ultra-perception de tout un tas de détails. J’ai souvent l’impression d’essayer de faire une photographie d’un instant. Sauf qu’une photographie, au sens classique du terme, capture la lumière. La poésie, elle, essaie plutôt de photographier l’âme. Elle cherche à saisir quelque chose d’immatériel, un moment qui n’existe pas forcément dans le réel, mais qui existe dans ce qu’on ressent. C’est assez particulier d’essayer, avec de l’encre, de redessiner maladroitement la courbe d’une lèvre ou la sensation d’un geste. Ce que j’essaie de faire, c’est d’aller chercher, avec une forme d’ultra-focalisation, tout ce qui m’a séduit, bouleversé ou marqué chez quelqu’un.
Parfois, j’ai l’impression que la vie est une sorte de vent glacé qui nous traverse. Elle nous bouscule, elle laisse des traces sur nous, et quand on rentre chez soi, on essaie simplement de faire souffler un peu d’air à l’intérieur de ces marques pour en tirer une musique. C’est peut-être un peu imagé, mais c’est vraiment cette idée-là : transformer une sensation en quelque chose que l’on peut partager.
Ce qui me passionne aussi, c’est la capacité de l’art à révéler des moments qui semblent anodins. Une rencontre, un premier baiser, une première nuit d’amour… Quand c’est bien raconté, ça touche quelque chose de très profond. Parce que dans ces moments-là, quand on les vit, on peut avoir l’impression qu’il ne se passe rien. Il peut y avoir du silence, deux personnes simplement assises face à face, qui se regardent. Et pourtant, il se passe tout. C’est là que la poésie intervient : elle permet de faire parler le silence. Elle raconte qu’à cette table, entre deux personnes qui commandent un café, il y a peut-être tout un univers en train de naître. Il y a des milliards de petits détails, de sensations, de regards, de pensées qui créent une sorte de big bang invisible. Et c’est ça que je trouve bouleversant : se dire qu’un événement immense peut être en train de se produire juste à côté de nous, sans que personne d’autre ne le voie. C’est ce que j’aime explorer.
Le temps, l’envol, le mouvement sont également des thèmes qui reviennent souvent dans vos textes. Pourquoi ces notions vous inspirent-elles tant ?
C’est probablement lié à ma propre dualité, à la fois comme homme et comme auteur. D’un côté, je suis très sensible aux émotions, aux élans romantiques, à tout ce qui relève de l’intime. Et de l’autre, je suis aussi passionné par les choses concrètes, par les sciences, par l’univers. J’aime constamment confronter ces deux mondes, les faire dialoguer. Parler du temps, de l’espace, de l’infiniment grand, c’est aussi une manière de parler de nous. Par exemple, dans Que reste-t-il, j’écris que l’univers est en train de disparaître et qu’un jour, il ne restera derrière lui qu’un rien qui s’évapore, en faisant référence au rayonnement d’Okyn.
Ce qui m’intéresse, c’est de montrer que l’amour peut nous toucher à tous ces endroits à la fois : dans quelque chose de très concret, très physique, mais aussi dans quelque chose d’immatériel, presque cosmique. J’essaie simplement de faire valser ces deux dimensions ensemble.
« La poésie est justement née du manque »
Il y a aussi votre titre Parler, c’est déjà faire l’amour, qui est très beau. Avez-vous en tête une conversation avec quelqu’un qui vous aurait particulièrement marqué, au point d’avoir eu cette sensation ?

Toutes. Sans exception. J’ai beaucoup de chance, parce que je crois que toutes les conversations peuvent devenir une forme d’intimité. Encore récemment, j’ai rencontré quelqu’un et j’ai eu cette sensation que nos échanges étaient déjà une manière de se découvrir, de se dévoiler. Il y a la façon dont elle rit à une blague, la manière dont elle me regarde, dont elle rebondit sur ce que je dis, mais aussi parfois les silences. Ces silences de trente secondes, une minute, où il ne se passe apparemment rien, mais où une histoire entière est en train de se raconter. Même quand on ne le cherche pas forcément, un échange avec quelqu’un est une manière de se rencontrer. C’est une façon de se rapprocher, de se découvrir, de se faire l’amour – entre gros guillemets. C’est un mouvement permanent : je m’avance vers toi, je regarde ce que ça provoque chez toi. Tu t’avances à ton tour, je regarde ce que ça provoque en moi. On se cherche, on se trouve, parfois on se rate un peu. Il y a des maladresses, des tensions, des caresses. Mais au fond, parler, c’est déjà une forme d’amour. Et faire l’amour, c’est aussi une forme de conversation.
Vous évoquez souvent le silence dans vos textes. Pourtant, pour beaucoup de personnes, le silence peut être source d’angoisse. Pourquoi, selon vous, fait-il parfois si peur ?
J’ai lu un livre passionnant sur le silence, Le Trésor des humbles de Maeterlinck, qui explique qu’il existe deux types de silence. Il y a le silence inactif, c’est-à-dire celui qui arrive sans qu’on l’ait vraiment choisi, et puis il y a le silence actif. Le silence actif, c’est par exemple celui qui se crée lorsqu’une personne entre dans un ascenseur et que vous la connaissez plus ou moins. Il y a immédiatement une gêne, parce que ce silence crée une rencontre.
Maeterlinck disait que c’est dans le silence que les êtres se rencontrent réellement, que les âmes peuvent se toucher. Finalement, parler, c’est parfois une manière de détourner l’attention de soi. Alors que lorsqu’on arrive à être silencieux avec quelqu’un, c’est comme si nos deux cœurs se serraient la main.
On évoquait tout à l’heure que le monde manquait peut-être d’enfants ou d’adultes ayant conservé leur âme d’enfant. Dans votre chanson J’accuse, vous dites aussi « J’accuse la poésie de ne pas exister». Est-ce que c’est finalement ce qui manque aussi à l’humanité aujourd’hui ?
Oui. De toute façon, la poésie, par définition, est ce qui manque à l’humanité. Sa définition évolue avec les époques. C’est sûrement pour cela que certains puristes ont constamment l’impression qu’elle disparaît, en disant que cela ne ressemble plus à Molière ou à Tchekhov. Mais en réalité, la poésie est un cri, un appel de l’humanité vers ce qui lui manque. Et forcément, puisque les sociétés évoluent, que la jeunesse évolue, les combats changent, les lieux d’expression changent, les moyens de transmettre changent aussi. C’est pour cela que je pense que l’alexandrin est un peu le grand-père maladroit du rap d’aujourd’hui, qui sera peut-être lui-même un jour le grand-père maladroit d’autres formes d’expression. Tout comme la photographie a été l’enfant de la peinture.
Je ne pense pas que nous manquerons jamais de poésie, parce que la poésie est justement née du manque. Et j’ai suffisamment confiance dans l’univers pour savoir qu’il continuera toujours à laisser un grand vide dans nos cœurs.
L’album de Félix Radu est disponible sur Spotify, Youtube, Apple Music et Deezer. Toutes les infos à retrouver sur son site internet (spectacles, concerts…) ici.
