[CRITIQUE] – UNE AFFAIRE D’HONNEUR : ROSCHDY ZEM ET DORIA TILLIER DÉGAINENT LES ARMES

Il n’y a pas que Les Mousquetaires pour venir provoquer en duel le cinéma, « Une affaire d’honneur » de Vincent Perez a lui aussi envie de piquer le grand écran de son fleuret majestueux. Dans une France martyrisée par la guerre franco-prussienne, la rencontre entre un maître d’armes meurtri par les champs de bataille (Roschdy Zem) et une jeune activiste féministe (Doria Tillier) va ébranler les certitudes d’hommes profondément misogynes et raviver la flamme de la morale. Car l’honneur ne vaut rien sans la morale, le vertueux finit toujours par surpasser l’esprit et la soif de vengeances vulgaires. Passionnant !

Deux étoiles filantes au cœur de la nuit

À la fin du XIXème siècle, on compte un duel par jour et un mort tous les trente-cinq affrontements duelliques, sans compter les blessés. Dans la foulée de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, la moitié des duellistes sont des militaires, l’autre du monde de la presse, nouvellement démuselée, et des arts et des lettres à l’honneur bafoué par cette dernière.
Dans cette atmosphère particulière où se mêlent sentiment revanchard et désolation, Vincent Perez dépeint une rencontre. Une rencontre fictive, celle entre Clément Lacaze, légendaire maître d’armes, tiré de l’imaginaire de son réalisateur, et de Marie-Rose Astié de Valsayre, journaliste, militante féminine et socialiste, qui a été la première femme à tenter d’abroger l’ordonnance de 1800 interdisant aux femmes de porter un pantalon sans l’autorisation du Préfet de Police. Alors que Clément Lacaze est en conflit avec le Colonel Berchère (Vincent Perez), après que ce dernier ait assassiné son neveu au cours d’un duel, il est obligé de quitter le Cercle d’Escrime au sein duquel il enseignait sur ordre de Ferdinand Massat (Damien Bonnard), rédacteur en chef du Petit Journal. Lui-même est en conflit avec Marie-Rose Astié, qu’il ne cesse de dénigrer et d’humilier dans son journal. Elle décide, pour laver son honneur, de le provoquer en duel. Pour maître d’armes, elle choisit Clément Lacaze. C’est ainsi que le destin réunit deux étoiles filantes, l’un traumatisé par les guerres, la mort et secoué par la perte de l’être aimé, l’autre, révolutionnaire, avant-gardiste dans ses prises de positions, s’évertuant à offrir un nouveau monde libre pour les femmes. Si tout semblait les opposer, se noue dans ce monde fou et cruel, un amour subtil.

Deux personnages héroïques et touchants aussi bien dans leur intimité que dans leur colère, que Vincent Perez filme avec un soin particulier, alternant la gravité des sentiments par des gros plans sur des visages marqués ou, au contraire, par des plans plus larges laissant la place à une liberté intérieure ou extérieure que nous admirons de loin, respectueusement. Laisser les protagonistes exister dans une bulle confidentielle offre, par ailleurs, des moments privés particulièrement tendres, où quelques confidences se glissent dans une ambiance pure, qui dénotent du reste du film fait de sang et de châtiments.

Si ces portraits en gros plan sont si impactant, c’est parce que Vincent Perez est également photographe. Capter l’intensité d’un regard, la fragilité d’un visage, la beauté d’un sourire, par le biais d’un optique est en quelque sorte son pain quotidien. Et il y parvient avec tant de finesse et d’inspiration, qu’il nous transporte littéralement dans l’âme de ses personnages, au plus profond mais aussi au plus proche de leurs pensées, leurs sentiments, de leurs angoisses.

En tissant une double narration au travers deux affrontements (Lacaze/Berchère – Astié de Valsayre/Massat), Vincent Perez et la scénariste Karine Silla permettent au récit de n’avoir aucun temps mort et d’évoquer ainsi, en parallèle, une multitude de thèmes sociaux et psychologiques : les chocs traumatiques de la guerre, le deuil, l’honneur et la moralité, la place de la femme et le combat féministe, le rôle et le fonctionnement de la presse à cette époque. Tout se lie avec une grande cohérence pour construire et consolider une intrigue extrêmement soutenue où se succèdent à l’écran des personnages batailleurs, généreux et chevaleresques aux ennemis acharnés et sans pitié. Des adversaires qui remettront en cause la notion d’honneur, au point de réveiller chez les héros les principes de la vertu, de révéler leur part d’humanité eux qui, en permanence, sont près à basculer dans la folie de la vengeance inutile. Au contact de leur exemplarité et de leur courage, certains seront touchés en plein cœur, d’autres subiront le coup fatal de la honte et du déshonneur.
Entre amour, trahisons et duels, « Une affaire d’honneur » s’octroie alors tous les excès, pour le plus grand plaisir des fans de film cape et d’épée.

Les scènes d’affrontements ont, elles, été conçues comme des ballets. Privilégiant le plan large pour permettre de montrer toute la grâce des chorégraphies et des corps en mouvement, Vincent Perez s’autorise de la beauté dans l’horreur des duels. Les combats sont des danses, oscillant entre élégance et respect, sauvagerie et brutalité, érigeant des lettres de noblesse à l’escrime, en démontrant toutefois, l’absurdité de ces provocations en duel. Parfois, le cinéaste accepte des coupes et un montage plus précis dans ses scènes d’action, en appuyant sur un élément : l’extension d’un bras, des jeux de jambes ou l’appui d’un pied contre le sol. Puisque ces séquences-ci sont orchestrées à l’image d’une danse, il faut, de temps à autre, en montrer aussi les petits détails.

Rassurez-vous, cela ne ressemble en rien au shaky-cam que vous connaissez dans les films d’actions, Vincent Perez a la délicatesse de nous épargner cette technique qui touche à la monstruosité. Ces gros plans en combat (très rares) sont toujours le prolongement d’une action, d’une énergie accentuée volontairement pour y trouver de la sensation, d’une force cinématographique implacable.
Outre la rythmique coordonnée au millimètre près, il y a aussi dans ces duels une volonté de ne jamais offrir une conclusion évidente aux spectateurs. Dès lors, le public assiste à des face-à-face féroces, dont l’issue est toujours incertaine.

Conclusion

Si les combats féministes de Marie-Rose Astié de Valsayre auraient mérité d’être avantage développés, tout comme les traumatismes liés à la guerre, « Une affaire d’honneur » s’appuie sur la stature de deux comédiens exceptionnels pour pallier à ce manque. Nul besoin d’expliquer longuement les traumatismes que la guerre a infligé sur la psyché de Clément Lacaze, Roschdy Zem les traduit parfaitement sur son visage, dans la fermeté et la mélancolie de son regard, dans la puissance de son jeu. Idem pour Doria Tillier, dont la fureur sarcastique et la force de caractère permettent de ressentir toute la logique de son militantisme ainsi que l’importance de sa lutte.
Un grand film de cape et d’épée, éminemment romanesque, maîtrisé malgré ses multiples intrigues, qui dévoile un des aspects de l’Histoire de France quasi-méconnu, à travers des personnages historiques tombés dans l’oubli. Pédagogique et enivrant !

  • Vous pouvez retrouver mon interview avec le réalisateur Vincent Perez et la scénariste Karine Silla ici.

« Une affaire d’honneur », le 27 décembre au cinéma.

Casting : Roschdy Zem, Doria Tillier, Damien Bonnard, Guillaume Galienne, Vincent Perez, Nicolas Gaspar, Pepe Lorente, Noham Edje…