[INTERVIEW] – NUDES : ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE ANDRÉA BESCOND : « Ce qui est beau aujourd’hui sur un plateau, c’est que les jeunes actrices savent ce qu’elles veulent et ne veulent pas »

À travers le portrait de trois jeunes adolescents, Sofia, Ada et Victor, la série dresse la problématique du harcèlement en ligne, de la divulgation de photos intimes sur internet et du revenge-porn. À l’heure où les pouvoirs publics semblent impuissant pour endiguer le problème du cyber-harcèlement, la nouvelle série de Prime Video, « Nudes », dévoile sans retenu le fléau qu’est devenu ce phénomène ainsi que l’impact personnel, intérieur et psychologique sur les victimes. Une fiction ultra-réaliste, choc, poignante, qui prend aux tripes, et portée par des comédiennes et des comédiens exceptionnels, profondément engagés dans cette retranscription de faits réels.
Trois minis-série en une, consacrées à trois personnages différents donc, et réalisées par trois réalisatrices de grands talents : Andréa BescondVictor » – 4 épisodes), Lucie Borleteau (« Ada » – 3 épisodes) et Sylvie Verheyde (« Sofia » – 3 épisodes). Trois cinéastes et une vision commune : s’engager, dénoncer, encore et toujours, combattre les idées reçues, les stéréotypes et, transcender leur art en une lutte pour faire bouger les lignes. Par le biais d’une réalisation radicale, où elles osent aussi l’esthétique par une image colorée à l’image de la jeunesse, elles confrontent le spectateur à la bêtise humaine, au pire travers de l’Homme, à la détresse d’une génération ravagée par les réseaux sociaux et aux actes barbares. Une série qui heurte mais nécessaire !

Discussion avec Andréa Bescond, réalisatrice des 4 épisodes consacrés à « Victor »

« Victor » : Après une soirée bien arrosée, une étudiante en médecine de 17 ans voit une vidéo d’elle tourner sur les réseaux sociaux et internet tandis qu’elle est en pleine ébat. Qui a fait fuiter la vidéo ? Pour quelles raisons ? Victor, un de ses camarades de classe et jeune homme pourtant bien sur tout rapport, est rapidement mis en cause.

« La série est à destination des jeunes, pour les jeunes »

De quelle façon s’empare-t-on d’une telle histoire, d’un récit si fort et dramatique, complexe aussi, pour en composer la réalisation et la mise en scène ? Quels sont les éléments que l’on priorise ?
Priorité au récit mais, comme nous sommes dans une série distribuée par une plateforme, le but est d’aller chercher le public, d’aller dans un dynamisme, une énergie et de ne jamais s’écarter du regard du jeune. Nos protagonistes sont jeunes donc nous avons voulu rester complètement dans le souffle de la jeunesse, pouvoir parler de l’aspect dramatique et la tragédie qui s’opèrent autour du cyber-harcèlement et de le revenge-porn tout en restant dans une dynamique concrète, d’amener du cinéma, faire aussi de la mise en scène. Essayer d’éviter le côté documentaire.

Cette envie de cinéma, elle se voit dans cette image très esthétisée, dans le choix des cadres très précis. Ce qui pourrait paraître étonnant d’esthétisée une image sur un récit aussi dur.
En effet, l’enjeu était de faire du cinéma à travers un récit qui serait peut-être plus voué au documentaire. En faire une œuvre esthétique, avoir une réalisation soignée, en y mettant de l’énergie, de la couleur, des mouvements de caméra ainsi que du jeu, nous pensions que cela nous permettrait de toucher un plus large public, qui n’aurait pas regardé un documentaire sur le sujet. Ainsi, nous nous sommes inspirés de séries comme « Euphoria ». Même si nous n’avions pas les mêmes moyens, nous voulions de la référence. Il y a une méconnaissance totale de ces sujets de société (cyber-harcèlement, revenge-porn…). Alors, aller travailler la beauté à travers ces thèmes, c’était se donner la chance de toucher un public attiré par l’image et donc, qu’ils aient ensuite accès à l’information.

Dans la mise en scène, on retrouve un élément important : la danse. Un art qui compte beaucoup pour vous. Etait-ce un pur hasard que la danse parcourt vos trois séries ou aviez-vous un droit de regard ?
Pas de droit de regard mais un point de vue commun. Avec Sylvie et Lucie, nous en avons pas à proprement parlé, mais nous avons évoqué les mots « viscéralité », « organique » et « énergique » des trois personnages. C’était fondamental pour nous que ça passe aussi par le corps et par le rythme car, encore une fois, la série est à destination des jeunes, pour les jeunes. De fait, la musique, le corps et le côté viscéral furent un lieu commun pour nous trois. C’est pour ça que la danse s’est retrouvée dans nos trois personnages. Ça s’imposait aussi dans la nature du récit, dans l’angle de mise en scène que nous avions prise toutes les trois. Ensuite, une fois que le tournage a démarré, nous nous sommes laissées tranquilles. Personne ne regardait ce que faisaient les autres. C’était une confiance.

Baptiste Masseline offre une performance absolument bluffante dans les épisodes qui lui sont consacrés. De quelle façon l’avez-vous dirigé pour parvenir à un tel niveau de jeu ?

C’est Amazon qui m’a parlé de Baptiste. Lors de notre première réunion avec la plateforme, ils nous ont demandé d’oser, d’être à fond. Nous étions heureuses. J’avais un acteur en tête mais ils m’ont quand même glissé le nom de Baptiste Masseline. Je le googlise et je perçois immédiatement une grande photogénie. Je souhaitais que le personnage de Victor soit esthétique, de l’ordre de la perfection, puisqu’il est obsédé par le fait d’être le numéro 1, d’être beau, en pleine santé… Je le rencontre et nous buvons un café. Moi, je viens de la danse, la rigueur et la force de travail c’est ce qui me motive et, en parlant avec lui, j’apprends qu’il est ceinture noire de karaté, sa voix, sa gueule, tout correspondait à mes attentes. C’est un bosseur, il est humble. Je me disais : « Andréa, met-le en confiance ». Je ne l’ai pas casté. Pas une seule seconde, je l’ai mis en doute.

Sur le plateau, j’avais prévenu l’équipe que tout l’enjeu était autour de Baptiste et du personnage de Victor. Il n’y a pas un plan sans Baptiste. Je voulais que Baptiste ne sorte jamais du cadre. Pour ça, j’avais besoin qu’il soit au taquet tous les jours. Donc, pas d’heures supplémentaires. Je voulais qu’il puisse se reposer le soir, et qu’il arrive le matin, frais. Le fait que je dirige tout le plateau en fonction de sa performance, il n’a fait que gagner en puissance. Puis, c’est un perfectionniste, comme moi, un sportif et il se moque de la douleur. Je lui parlais beaucoup, je rentrais dans sa tête. Ce fut un tournage intense mais il m’a suivi. J’étais très exigeante, parfois même un peu sévère, et nous y sommes parvenus. Mais c’est un garçon qui arrive à faire venir l’émotion assez facilement. Néanmoins, Victor ne pleure jamais. Je lui disais de retenir ses larmes, encore et encore. Il y a une seule scène où il pleure. Je ne lui avais pas dit car je souhaitais toujours garder la spontanéité du moment. À l’instant où nous tournons cette scène, je vois l’émotion monter et je lui dis : « Lâche, lâche ! » (je dirige souvent pendant les prises). J’ai soigné tout le casting autour pour ne pas perdre du temps avec les autres et me concentrer juste sur lui.

« On ne peut pas s’imaginer que nos garçons vont respecter l’image de la femme, en total respect avec elle, si nous les laissons regarder des vidéos pornographiques misogynes »

Les épisodes de « Victor » mettent en évidence les failles de la Justice, son incapacité à faire condamner le coupable et à protéger cette jeune fille, lui rendre au moins justice. Je sais que c’est un sujet qui vous touche. Selon vous, comment peut-on améliorer le système ? Quels sont les moyens qu’il faudrait mettre en place pour endiguer ce phénomène du cyber-harcèlement ?

Je pense que ce fléau est en partie dû à l’industrie pornographique. Si nous commencions par mettre des blocages d’accès aux mineurs pour les sites pornographiques, ça pourrait sauver beaucoup de jeunes. Le Haut Conseil à l’Égalité a rendu ses conclusions par rapport à la pornographie et, 90% de vidéos sont misogynes, dégradantes pour la femme et, le souci, c’est qu’énormément de jeunes s’abreuvent de ces films. L’ARCOM a fait une enquête et on parle de près 500 000 gamins qui consomment en moyenne 10 minutes de pornographie par jour. On ne peut pas s’imaginer que nos garçons vont respecter l’image de la femme, en total respect avec elle, si nous les laissons regarder des vidéos pornographiques misogynes. Nous avons perverti l’image qu’ils peuvent poser sur le genre féminin.

Nous devrions réduire cet excès, et en parler à l’école avec de vrais cours pédagogiques autour des phénomènes de société afin de créer des débats. On laisse nos enfants dans de grandes dépressions, dans une violence… Leur faire comprendre aussi que la vidéo ou la photo d’un revenge-porn, par exemple, restera toujours sur internet. Elle sera impossible à retirer. Est-ce que ça vaut le coup pour 3 secondes de dopamine, où tu t’es vengé ? Leur dire : Dans 10 ans, quand tu regarderas l’homme que tu seras, qui j’espère sera équilibré, aura une famille, je peux jurer que tu auras un voile noir au-dessus de la tête. Quel homme tu vas devenir ? Le regard que tu auras sur toi-même ? Seras-tu content d’avoir ruiné la vie d’une fille ? Il faut parler des conséquences. La communication et la prévention sont les seuls moyens d’endiguer tout ça. Et pas qu’au sein de la famille.

Dans vos épisodes, c’est Waly Dia qui incarne le policier chargé de l’enquête. Un acteur auquel vous êtes attachée. Parlez-nous de votre collaboration ensemble…
Cela faisait un moment que Waly et moi voulions collaborer artistiquement ensemble. On s’aime beaucoup humainement et on s’admire aussi, je crois. Et dans ce rôle, je pensais à lui. C’était aussi important d’avoir un homme qui a un regard éclairé sur la situation. Ce qui est drôle, c’est que je l’ai vendu auprès de la production et Amazon – je n’ai pas eu besoin de forcer – pour son énergie. Je l’ai donc casté – Amazon voulait des images – dans l’énergie de Waly et ce qu’il propose notamment en radio. Nous étions dans ce ton-là. Arrivés sur le plateau, je lui ai dit que nous allions faire l’inverse de ce qu’on avait fait aux essais. Je lui ai demandé de tout canaliser, de ne pas bouger, d’avoir un personnage posé et ultra-serein. C’est un acteur qui écoute énormément et ça l’a amusé de composer ce rôle. Il a été très efficace.

« C’est indispensable pour un réalisateur ou une réalisatrice de chorégraphier sa scène de sexe en amont, afin d’arriver sur le tournage avec une idée claire de ce qu’on va faire »

On parle beaucoup ces derniers temps des coordinateurs d’intimité présents sur les tournages, un sujet qui fait débat. En aviez-vous un ou une sur le tournage pour les scènes de sexe ? Et quel est votre position sur le sujet ?

Je trouve ça formidable d’avoir un coordinateur ou une coordinatrice d’intimité sur un plateau car il peut y avoir un intermédiaire entre l’acteur/l’actrice et le réalisateur/réalisatrice pour ses scènes sensibles. L’échange peut permettre plus de fluidité, moins de frontalité. Je trouve ça intéressant d’avoir quelqu’un et personnellement, ça m’a rassurée car j’ai pu voir que j’étais dans la bonne énergie pour chorégraphier cette scène de sexe entre Victor et Capucine (Raïka Hazanavicius), qui est très cash, très animale. J’ai vu la coordinatrice en amont pour lui montrer ce que je voulais mettre en scène, la manière de la découper, etc. Sur le plateau, j’ai essayé de totalement dédramatiser la chose. Là où parfois des équipes ont tendance à penser que ça va être difficile. Ça ne l’est pas, le cul c’est la vie. Comme je leur ai expliqué : « Nous avons deux jeunes acteurs, ne mettez pas des problèmes où il n’y en a pas ».

Nous avons beaucoup ri et nous nous sommes amusés. Il est important d’expliquer également ce que nous avons en tête. J’ai parlé à Baptiste et Raïka du découpage et du montage de ma séquence, que je voulais mêler avec une autre scène, celle d’une bataille de peinture entre potes. Les deux s’entremêlent. Ce dont je voulais parler dans cette séquence, c’est la zone grise entre le passage de l’enfance à l’âge adulte. Ce sont encore des gamins qui s’amusent.

[…] C’est indispensable pour un réalisateur ou une réalisatrice de chorégraphier sa scène de sexe en amont, afin d’arriver sur le tournage avec une idée claire de ce qu’on va faire pour éviter aux acteurs de rester 4h sur une telle séquence. La nôtre, nous l’avons tourné en une heure. […] Un coordinateur ou une coordinatrice d’intimité est surtout là en cas de problèmes, si une personne est mal à l’aise, la personne va intervenir, va mettre en confiance, parler au réalisateur pour lui permettre d’avoir les mots justes, etc. Ce qui est beau aujourd’hui sur un plateau, c’est que les jeunes actrices savent ce qu’elles veulent et ne veulent pas. Elles se mettent au service d’un projet, mais elles protègent leur intégrité. Elles le disent tout de suite. […] De notre côté, nous ne voulions pas non plus tomber dans la complaisance de ce que nous dénonçons. Je n’ai pas envie qu’une capture d’écran d’une actrice nue se retrouve sur un site malveillant. Dès lors, nous évitons de mettre nos actrices nues si cela n’est pas nécessaire. C’était le cas sur un des épisodes de Sylvie.

« Nudes », dès le 1er février sur Prime Video.

Synopsis :
Focus sur une pratique plus que jamais d’actualité : l’envoi, un peu honteux et risqué, de photos dénudées, à travers les parcours de Sofia, Ada et Victor, trois adolescents évoluant dans des univers très différents. De la lycéenne tiraillée par le déterminisme social, à la collégienne de zone rurale désertée et victime de la pédo-criminalité sur internet, en passant par l’étudiant en médecine inconscient des risques qu’il fait encourir à sa camarade de faculté, la série dresse les portraits de trois jeunes adultes confrontés à la problématique du cyberharcèlement.

Casting : Léonie Dahan-Lamort, Sacha Lauras, Baptiste Masseline, Gringe, Waly Dia, Claire Dumas, Jérémy Gillet, Raïka Hazanavicius, Anna Biolay…