[INTERVIEW] – DROIT DE REGARD (FRANCE 2) : ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE JULIE MANOUKIAN ET LA COMÉDIENNE CAMILLE GOUDEAU

Ce mercredi 31 janvier, France 2 diffusera « Droit de regard ». Un téléfilm poignant, où la comédienne Camille Goudeau incarne Alexandra, une jeune trentenaire atteinte d’un glaucome qui lui fait perdre la vue. Maman de deux enfants, Alexandra va devoir se battre pour prouver qu’elle peut s’adapter et conserver la garde de ses enfants, malgré son handicap.

« Je pense que dans la fiction, nous devons donner une ouverture et que nous devons transmette aux gens une réflexion et une possibilité de devenir, c’est essentiel » – Camille Goudeau

Il y a dans votre filmographie, que ce soit en tant que réalisatrice ou scénariste, des sujets sociétaux forts que vous défendez. Est-ce une des raisons pour laquelle vous avez accepté la réalisation de « Droit de regard » ?
Julie Manoukian : Ce n’est jamais une intention délibérée de défendre un sujet plutôt qu’un autre, je fonctionne au coup de cœur. J’en ai eu un pour celui de « Droit de regard », à tel point que mon point d’entrée dans l’histoire n’a pas été la question du handicap mais la question suivante : c’est quoi être une bonne mère ? Je suis maman et c’est une question qui me taraude, qui nous taraude toutes, je crois, et que nous avons beau gagner du terrain, ça reste compliqué. Je me suis attachée tout de suite à Alexandra. Au-delà de son handicap, je me suis identifiée à ce personnage au moment où elle se sent jugée et pas à la hauteur. Le propos vient après. […] C’est une femme, elle est handicapée, c’est un peu la double peine. La société continue d’attendre d’une mère un sacrifice total. Elle est seule au quotidien, avec ses doutes, avec ses questions là. Quand il s’agit du handicap, beaucoup font les questions et les réponses à la place des gens qui le vivent et on ne leur demande pas leur avis. Alexandra est mise en accusation alors qu’ils ne savent même pas comment elle vit. Pour eux, ce n’est pas important pour porter un jugement.

Camille Goudeau : C’est un film extrêmement bien écrit, engagé, militant et, en même temps, très délicat, élégant, qui ne part pas dans le pathos ou le drame comme on peut le voir parfois sur le handicap. Dès qu’on aborde la question du handicap, je reste méfiante car j’ai l’habitude de la stigmatisation que l’on fait autour de ça, du côté niais qu’on peut avoir autour des personnes handicapées. C’est une chose que je déteste. Là, c’était un très beau projet qui répondait à un engagement et à quelque chose qui me frustre moi aussi au quotidien.

« L’ambiance première était de se rapprocher des sensations d’Alexandra » – Julie Manoukian.

De quelle façon avez-vous adapté la mise en scène, pour montrer la difficulté de la perte de la vue au sein d’un environnement ?
J.M : C’était un des points majeurs que nous avons abordés avant le début du tournage. J’ai revu pas mal de films qui parlent de cécité. Il y a des films assez lumineux qui parlent de ce sujet et qui m’ont touchée. Je me suis demandé comment faire vivre le point de vue d’Alexandra. Est-ce qu’on passe par des scènes d’obscurité ? Est-ce qu’on joue le glaucome de son point de vue ? En faisant des recherches, en discutant avec la scénariste du film, Anne-Sarah Kertudo, en rencontrant des personnes et en écoutant leurs histoires, je me suis défaite d’une préconception que j’avais qui associait la cécité au noir. Alors qu’il y a plein d’autres façon d’être aveugle que de vivre dans le noir. De fait, j’ai choisi la lumière. De là, nous avons stylisé les couleurs du film, les couleurs des décors et des costumes. Alexandre porte du bleu ciel, du jaune… Nous avons cherché quelque chose de lumineux, parce que la cécité peut être aussi l’effacement dans la blancheur. Nous sommes partis dans cette direction-là.

L’ambiance première était de se rapprocher des sensations d’Alexandra. Je ne fais pas de films naturalistes même si je les aime en tant que spectatrice. J’aime raconter des histoires qui, au contraire, assument qu’elles sont des histoires et les styliser un peu, épouser la fiction. J’avais simplement envie qu’on partage, qu’on se rapproche de son quotidien, qui change… Je ne sais pas si j’ai réussi, le spectateur jugera, mais ce sont des détails dans le traitement du son, dans le fait de ne pas filmer toujours celui qui parle, dans quelques plans serrés afin de comprendre ses points de repères dans l’espace. Puis, de temps en temps, faire un saut pour être dans le point de vue de ceux qui la regardent, de ce qui lui échappe.
Dans la direction d’acteurs, j’ai travaillé avec Camille comme avec tous les autres comédiens. Le même processus. Quand on arrive sur le plateau, je propose toujours une mise en place afin de savoir comment les comédiens s’approprient l’espace. Avec Camille, la seule différence c’est qu’on lui racontait l’espace pour s’assurer que le chemin était fluide pour elle quand elle en avait besoin. Ensuite, je réagis aux propositions des comédiens. À partir de là, on travaille ensemble pour affiner.

C.G : Dans le jeu, sur les yeux, par exemple, elle m’a laissé faire. Pour le personnage d’Alexandra, je me suis retrouvée face à une héroïne plus sage que moi. Je suis une personne en colère et j’ai tendance à aller plus haut qu’Alexandra dans le film. Julie m’a fait adoucir tout cela et m’a mise sur un niveau de jeu plus bas qui fait de ce personnage une héroïne très belle dans sa dignité.

Comment vous-êtes vous approprié le décor de l’appartement d’Alexandra, un lieu de vie qu’elle doit réapprendre à connaître ?

J.M : Nous avons essayé de travailler les fonds. J’ai fait le choix du ratio scope, pour avoir cette sensation d’elle parfois perdue dans un espace beaucoup plus vaste qu’elle. Nous l’avons ensuite abordé avec le chef opérateur, notamment sur un travail de la lumière. C’est-à-dire, la voir perdue dans un espace qui a l’air rassurant et qui le serait pour tout le monde qui, petit à petit, lui devient étranger. Au niveau du décor, d’être dans une phase où l’on voit le chaos s’accumuler autour d’elle pour comprendre qu’elle a un peu lâché et que les enfants colonisent tout l’appartement. Dans un second temps, où elle se rapproprie l’espace, son ordre. Nous avons joué avec tout ça.

« Pour les décors, avec l’équipe, nous avons trouvé un système de gaffeur fluo sur la caméra et sur le sol qui me permettait de mieux voir où j’allais » – Camille Goudeau

Comment vous êtes-vous glissée dans la peau de ce personnage qui perd la vue ? Et, dans un second temps, de quelle façon avez-vous appris et mémorisé l’emplacement des décors ?

C.G : Je suis effectivement non-voyante de naissance. De fait, j’ai essayé de me projeter sur la manière dont une personne allait apprendre qu’elle perdrait la vue prochainement. J’ai parlé avec la scénariste, Anne-Sarah Kertudo, qui a vécu ça, cette transition. Et j’ai rencontré plusieurs malvoyants qui m’ont raconté leur histoire. Moi, j’ai dû faire un gros travail, d’aller à rebours de moi-même, puisque dans le quotidien, j’ai tendance à le cacher, à ne pas le dire. Je suis une entrepreneuse, une indépendante, donc c’est important pour moi que les gens ne le sachent pas car j’ai une posture à tenir. Cela fait des années que je me construis comme une personne normale et là, j’ai du faire le chemin inverse, et récupérer même une gestuelle que j’ai au naturel mais que je n’ai plus car je la dissimulais autrement.

Pour les décors, il est vrai que nous avons des endroits qui sont très sombres et, avec l’équipe, nous avons trouvé un système de gaffeur fluo sur la caméra et sur le sol qui me permettait de mieux voir où j’allais, etc. J’ai une mémoire de l’espace assez développée, que je travaille toujours. Néanmoins, sur un tournage, vous avez tout un tas de gens et d’objets techniques, qui circulent, bougent tout le temps alors, entre les prises, je me déplaçais lentement.

Il y a des séquences très dures, je pense notamment à celle chez le juge. Verbalement, c’est assez douloureux. Y’a-t-il une manière particulière de les mettre en scène ?
J.M : Nous essayons de ne pas les appuyer car elles se suffisent à elles-mêmes. Ce que j’aime bien dans les histoires, c’est lorsqu’ils n’y a pas de grands méchants, mais des gens qui ne se comprennent pas ou ne font pas l’effort de comprendre. C’est ce que j’ai ressenti dans l’histoire d’Anne Sarah et la façon dont elle a écrit ce rapport au handicap. Le drame d’Alexandra, ce n’est pas d’être aveugle. C’est d’être aveugle dans une société qui ne lui pardonne pas d’être aveugle. C’est déjà tellement dur et cruel que l’enjeu n’est pas d’alourdir le propos. Pour ces séquences-là, nous avons été chercher de la sobriété.

C.G : À la lecture du scénario, ça prend aux tripes. J’ai énormément souffert de ce qu’on pouvait me dire personnellement, personne handicapée. Pour ces séquences, j’ai dû revenir à ce niveau, à ces gens qui vous disent des choses horribles et vous rabaissent à quelque chose qui n’est plus humain. C’est éprouvant.

« C’est parce qu’on refuse de penser une société inclusive, qu’on fait en sorte qu’elle ne le devienne pas » – Julie Manoukian

Le mot « lumineux » et le travail sur la lumière reviennent beaucoup. C’était important que le film soit une lueur d’espoir, qu’il porte un message d’espoir ?
J.M : Absolument. La scénariste ne voulait pas que l’on tombe ni dans le misérabilisme, ni dans le pathos. Tout son propos était de dire que le handicap n’est pas un problème, c’est le regard de la société sur le handicap qui l’est. C’est parce qu’on refuse de penser une société inclusive, qu’on fait en sorte qu’elle ne le devienne pas. Ce n’est pas un oubli. Je constate une vraie volonté d’exclusion des pouvoirs publics. J’habite à Paris et c’est une ville impraticable pour les handicapés ou les personnages âgées […] Il fallait donc qu’Alexandra reste telle qu’elle était, et que sa famille reste une cellule joyeuse avant et après.

C.G : Je pense que dans la fiction, nous devons donner une ouverture et que nous devons transmette aux gens une réflexion et une possibilité de devenir, c’est essentiel. Le message aussi était de dire que, la vie ne s’arrête pas malgré votre handicap, quel qu’il soit. J’espère que ce téléfilm permettra à certaines personnes de se sentir moins seules.

Interview réalisée au Festival de la Fiction de La Rochelle.

« Droit de regard », le 31 janvier sur France 2.

Synopsis :
Alexandra, une trentenaire énergique, est une coach professionnelle très appréciée. Hélas, le glaucome dont elle est atteinte lui fait peu à peu perdre la vue. Le choc est violent et les conséquences sont d’autant plus lourdes qu’Alexandra est en procédure de divorce avec Yann, le père de ses deux enfants. Alors que l’audition devant le juge approche, Alexandra réussira-t-elle à convaincre la justice qu’elle peut s’adapter et conserver la garde de ses enfants malgré son handicap ? 

Casting :
Camille Goudeau, Raphaël Lenglet, Emmeline Maniccia, Arthur Guivarch, Carole Franck, Elise Diamant, Aminthe Audiard, Dominique Ratonnat, Zoé Bruneau , Sophia Chebchoub, Léa Wiazemsky…