À l’occasion de la sortie au cinéma de son nouveau film, « Zénithal », le cinéaste Jean-Baptiste Saurel revient sur la genèse et les coulisses de son projet fou, et se confie sur ses remises en question, sa vision de la comédie ainsi que ses références assumées à un cinéma qu’il explore avec habileté et intelligence.
Synopsis :
Ensemble depuis 10 ans, Francis et Sonia ne se comprennent plus. Alors qu’ils essayent de sauver leur couple, Francis se retrouve accusé du meurtre de son ancien rival Ti-Kong. Fuyant la police, il tombe entre les griffes d’un chirurgien en roue libre, prêt à tout pour défendre la domination masculine. Sonia passe alors à l’action pour secourir Francis, son couple, et rétablir la paix entre les sexes. Après l’ère du génital… l’heure du zénithal a sonné.
« S’il n’y avait pas eu The Jokers et Canal +, le film n’existerait pas »
D’où vient l’idée de cette histoire et celle de cet homme avec un sexe géant ?
Il y a douze ans, j’ai réalisé un court-métrage intitulé « La Bifle » et qui était déjà l’affrontement entre Francis (Franc Bruneau) et Ti-Kong (Thévada Dek). Un grand combat qu’on peut d’ailleurs apercevoir dans le film. « Zénithal » est une sorte de suite. À l’époque, à travers ce court-métrage, l’idée était d’exorciser mes vieux problèmes d’adolescent et de raconter le combat entre les complexes d’un homme versus son pire cauchemar à savoir, le sexe géant des autres, là où lui pense en avoir un tout petit. Avec « Zénithal », j’ai voulu parler de sexualité avec davantage d’expériences et de réflexions sur le couple, sur l’homme aussi que j’étais devenu et les questions que je peux me poser en tant qu’individu mâle de 40 ans. Je cherchais un territoire de comédie où je pourrais évoquer tout ça de façon décomplexée, ludique.
Dans le film, nous parlons de sexualité avec des métaphores très frontales, très cocasses et décalées. Ce sexe géant, qui prend trop de place, qui pèse trop lourd, me permet d’affiner mon propos et m’aide à le rendre universel, à vulgariser mes questionnements.
Comment parvient-on à convaincre des professionnels de financer un projet aussi fou ?
J’ai la chance d’avoir un producteur, fou lui aussi, qui me suit depuis la FEMIS. Il a été mon producteur depuis mon film de fin d’études. Le court-métrage « La Bifle » a scellé un pacte entre nous, celui de vouloir réaliser des comédies ambitieuses et tranchées. Cela fait maintenant 10 ans que nous essayons d’accoucher d’un scénario. […] Ensuite, ça fut difficile de le financer. S’il n’y avait pas eu The Jokers et Canal +, le film n’existerait pas. Comme quoi, il subsiste encore un esprit Canal et des gens qui se battent pour que des comédies comme celles-ci puissent voir le jour. Et il a fallu compléter également avec des amis co-producteurs qui m’ont donné un peu d’argent. C’est une production à petit budget : 1.6 millions d’euros. Il est vrai que sur le papier ce n’était pas gagné pour autant. Lorsque vous avez sur votre script des : « il envoie un coup de zizi, l’autre esquive », ça peut vite tourner au trivial et au gênant. D’ailleurs, je me suis cassé les dents deux fois à l’oral du CNC. Malgré le fait que j’avais des éléments artistiques tangibles pour étayer mon propos (photomontage, schémas, même la musique avait déjà été élaborée…), que j’ai appuyé sur le fait que nous allions faire ce film sérieusement, ce fut pourtant compliqué. Je peux aussi comprendre que sur la seule base du scénario, certains n’aient pas envie de nous suivre.

« Après #MeToo, j’ai moi-même commencé à réfléchir à certains de mes comportements »
Le film dénonce le phénomène de plus en plus présent des masculinistes. J’imagine que vous vous êtes documenté sur le sujet. Qu’avez-vous appris et comment vous les avez incorporés dans votre film ?
Je souhaitais parler de la masculinité et des dérives masculinistes. Et c’est le personnage de Xavier Lacaille qui a cristallisé ce côté incel. C’est un homme frustré, triste, qui déteste les femmes parce qu’il a été humilié et, en ça, il est malheureusement représentatif de ces mecs haineux des femmes. Mais l’idée était aussi d’en faire un antagoniste un peu touchant. Je ne voulais pas montrer que les hommes sont simplement des connards complètement misogynes. Ici le grand méchant est en détresse affective totale. Sans les pardonner, j’aime qu’on montre comme il le dit lui-même dans le film qu’ils « débordent d’amour mais ne savent pas quoi en faire ». On ne les excuse pas mais c’est toujours plus intéressant d’avoir un antagoniste avec des failles, un trauma originel, pour lequel on s’attache à leur parcours. De plus, ça montre aussi comment un homme peut basculer sans avoir pris le temps de communiquer, quand on arrête finalement le travail et la collaboration entre les sexes et comment la frustration devient une folie… […] Après #MeToo, j’ai moi-même commencé à réfléchir à certains de mes comportements, à certains comportements de mes amis… Ça me bousculait dans mon identité d’homme. Je voulais évoquer ça.
Ça soulève la question de savoir ce qu’est être un homme aujourd’hui. Car c’est toujours une question où tout le monde a une réponse différente…
C’est ça qui a été très dur à l’écriture du film. Je ne suis pas là pour donner une réponse et je ne sais pas laquelle je pourrais apporter. Le film invite surtout à la remise en question, encourage le dialogue. Nous devons continuer à nous questionner. « Zénithal » va dans ce sens et propose une galerie de personnages différents sur ce parcours. Francis est très torturé sur la question, il en a fait un point de définition dans un monde qui bouge un peu vite et, de l’autre côté, Marcus, qui lui a une masculinité plus apaisée, plus à l’aise avec le monde. Pareil avec les filles. Je ne voulais pas avoir la caricature de la castratrice, énervée, qui fait du sexkido pour battre des hommes. Plusieurs profils se dégagent : il y a en une qui n’a aucun problème avec le sexe, qui adore les mecs, une seconde plus rageuse et radicale, et la dernière qui essaie de faire un chemin, de trouver un dialogue continu.
Dans le film vous ne vous interdisez rien que ce soit dans les dialogues, les gags ou les situations. C’était une volonté, dès le départ ?

J’ai fait aussi le film que j’aurais aimé voir en tant que spectateur. Et je suis le premier à être peu soûlé lorsque je vois une comédie où je rigole seulement 4 fois. J’aime quand il y a de la générosité, que ça va loin, que la comédie prend des risques. J’ai également une peur du vide qui m’est personnelle, où j’angoisse qu’il n’y ait pas assez. J’ai tendance à surcharger. Vous savez, nous étions tellement fauchés, tellement seuls au monde, que nous devions y aller à fond. Nous avons poussé les curseurs au max, aidés par l’impro savoureuse des comédiens. Ça m’a fait beaucoup de bien de ne rien m’interdire et ça m’a encouragé dans l’idée de poursuivre dans cette veine-là.
J’imagine qu’avec des budgets serrés, on mise tout sur les dialogues et le jeu…
Oui, il faut y aller à fond. Miser sur les dialogues et les comiques de situation. Je deviens d’un cinéma où, en tant que spectateur, j’aime le genre. Je suis inspiré par des réalisateurs tels que Robert Rodriguez, où ce n’est que de la débrouille pour ramener du spectacle. C’est le cas avec « Zénithal », notamment dans l’affrontement final.
Je vous confesse ma vanne préférée du film « Si cette bite avait des jambes elle aurait une carte vitale »…
Vous me faites plaisir parce que c’est aussi une de mes préférées. Quand je l’ai trouvé, j’étais très content. Et bizarrement, ce n’est pas celle que les gens retiennent. J’en arrive à une autre chose importante du film, c’est que les comédiens jouent premier degré. C’est une chose qu’ont davantage les anglo-saxons, dire beaucoup de conneries avec beaucoup d’aplomb. En France, nous avons peut-être ce petit défaut de rappeler au public que nous sommes dans une comédie. J’aime bien quand un personnage croit à fond à une situation, c’est là on ça me fait le plus rire. Cette vanne-là, il la dit avec une certaine gravité et c’est d’autant plus savoureux.
Il y a aussi des comiques d’arrière-plan…
Oui, j’y tiens énormément. J’aime avoir plusieurs couches de comédies sur un même plan : il y a le dialogue au premier plan et la comédie visuelle permet d’apporter plus de profondeur à la comédie.
De quelle façon tenez le sexe géant dans le costume des comédiens ?
C’est de la mousse compacte avec silicone peinte dessus. Le sexe est un peu lourd ce qui posait le problème de la tenue. Avec l’atelier VFX (L’Atelier 69) nous nous sommes posé la question et nous sommes partis sur une culotte rigide avec une plaque où nous venions brancher le sexe et des petits goupillons pour la retirer et la re-pluguer à loisir. Ça fonctionnait dans les faits mais le poids du sexe faisait qu’en permanence il tombait vers l’avant. Nous sommes passés par plusieurs méthodes. Nous avons recréé deux culottes dont une en résine rigide et très remontée vers le bassin pour faire contrepoids.
Sur l’affrontement final, c’était une tannée. Il y avait un mélange entre le comédien qui jouait avec son bassin et un accessoiriste qui avait un second sexe pour les gros plans, qu’il pouvait actionner de manière plus fluide.
« Ce que je voulais aussi avec Zénithal, c’est que les combats fassent avancer les personnages »
Les scènes d’action sont particulièrement bien chorégraphiées avec de vraies belles idées de mise en scène. Quelles étaient les ambitions artistiques derrière ces séquences ?

J’adore les arts martiaux, j’en ai pratiqué, et c’est un genre au cinéma qui me plaît. L’idée était de faire du sexe une sorte d’arme et si nous filmions ça de façon brutale, nous revenions à quelque chose de vulgaire ou trop limité. Il fallait trouver une emphase et les arts martiaux amènent malgré tout une élégance à cette bite géante. Je suis plutôt pro-Kung-Fu et pro-Wu Xia Pian, de sabres et de chorégraphies aérées. […] Je n’aime pas les séquences d’action où les mouvements sont illisibles, qui alternent plan serré, plan moyen, plan large, coupées à la hache. On ne comprend rien. Ce que je voulais aussi avec « Zénithal », c’est que les combats fassent avancer les personnages. De plus en plus de films offrent des bastons gratuites. Moi, je souhaitais que ce couple qui se bat contre un sexe géant, ça raconte quelque chose sur le travail accompli ensemble, de la place sur sexe dans le couple. Ça nourrit les thématiques du film.
Il y a aussi une très belle photographie, dirigée par Yann Maritaud, qui a notamment travaillé sur « Slalom » et « Un triomphe ». Parlez-nous de votre collaboration ensemble…
Je l’ai aussi choisi parce qu’il incarne une masculinité déconstruite, c’est une personne douce, en phase avec sa masculinité. Au-delà de ses qualités artistiques, j’avais envie d’avoir une personne avec cette sensibilité-là sur mon film. De plus, c’est un cadreur incroyable, qui sait parfaitement regarder les comédiens et les comédiennes. J’avais besoin de ça. Ce fut des discussions, des propositions de sa part, un travail harmonieux en temps réel. Lui et ma scripte, Aurelie Platroz, m’ont aidé à affiner la teneur des séquences, et la bonne tonalité.
. Vous pouvez retrouver ma critique du film ici.
« Zénithal » le 21 août au cinéma.
Casting : Vanessa Guide, Franc Bruneau, Cyril Gueï, Xavier Lecaille, Rébecca Finet, Anaïde Rozam, Bruno Gouery, Thévada Dek…

1 commentaire sur “[INTERVIEW] – ZÉNITHAL : ÉCHANGE AVEC LE RÉALISATEUR JEAN-BAPTISTE SAUREL : « Ça m’a fait beaucoup de bien de ne rien m’interdire avec ce film »”
Les commentaires sont fermés.