[INTERVIEW] – LES ESPIONS DE LA TERREUR : ENTRETIEN AVEC LE SCÉNARISTE FRANCK PHILIPPON

1 an après sa première au Festival de la Fiction de La Rochelle, la mini-série M6 « Les Espions de la Terreur » débarque sur le petit écran. Tiré du roman éponyme de Mathieu Suc, la série retrace la traque des responsables des attentats de novembre 2015 par les services secrets français. Le scénariste Franck Philippon revient sur le travail d’adaptation entre fiction et hommage aux gens de l’ombre qui ont permis l’arrestation de Salah Abdeslam.

Quelles ont été les motivations qui vous ont poussé à vouloir adapter ce récit ?
Il y avait une matière assez forte en termes de dramaturgie avec la promesse de savoir comment les services ont réagi au 13 novembre, empêché de nouveaux attentats et, dans le même temps, traqué les commanditaires. Puis, il y avait deux choses très importantes pour moi, dans cette histoire ainsi que le statut des agents à savoir, les ressemblances car, comme nous, ils ont été choqués par les attentats, avec des émotions de colère et d’horreur, de subir ce drame alors qu’ils traquaient Abdelhamid Abaaoud depuis des mois. Il y a donc la nécessité pour eux de transformer leur rage et leur colère en une motivation positive pour agir et contre-attaquer. Je trouve que c’est un sentiment important, illustratif d’un défi dans la vie, quelles que soient les personnes. Enfin, l’envie de rendre hommage à ces personnes de l’ombre qui ne réclament et ne revendiquent aucune récompense. Ils se sacrifient. Dans un monde narcissique où tout le monde veut son moment de gloire, il y a dans ce sacrifice et cet engagement quelque chose de très beau.

« Nous ne voulions pas héroïser les agents, au sens d’en faire des Jason Bourne »

Comment parvient-on à faire le tri afin de conserver l’essence et l’essentiel du roman puis insuffler un rythme et une tension télévisuelle ?

C’est un travail compliqué. Il y a effectivement en premier lieu ce défi de faire passer autant d’informations et de les réduire en quelque chose d’assez simple à comprendre. Il faut trouver les lignes directrices et les intrigues qui sont les plus importantes et les plus fortes par rapport à l’histoire globale. C’est un travail liée à la recherche et aux discussions que nous avons pu avoir avec l’équipe d’auteurs et de consultants afin d’identifier les priorités. Et le second défi, c’est de trouver le bon équilibre pour insérer la dimension privée des personnages. Sur « Novembre », qui se déroule sur cinq jours, on peut imaginer que les gens n’ont pas de vie privée. Sur 1 an, ce n’est pas possible. C’est une série, nous avons donc besoin d’avoir des personnages qui donnent envie aux téléspectateurs de revenir.

Créateur : Caroline DUBOIS/TETRAMEDIA/M6 

Je tenais à ce qu’il y ait ce type de personnages, inventé pour le coup, et trouver des intrigues privées qui puissent exister dans l’espace imparti, forcément petit, puisqu’ils ont de telles priorités à gérer que leur intimité ne peut pas prendre trop de place. Néanmoins, elle impacte leur vie. Lorsque vous avez un boulot comme celui-ci, c’est compliqué de gérer le couple, les enfants. Comment gère-t-on l’émotion de la vie privée avec un travail qui demande d’être assez froid, assez rationnel ? C’est aussi l’instinct du scénariste de trouver un équilibre.

Et puis ça ajoute une dimension humaine à la série…
C’était le but oui. Nous ne voulions pas héroïser les agents, au sens d’en faire des Jason Bourne. Tous ceux que nous avons rencontrés sont des gens comme vous et moi. Ils ont une vie certes particulière mais, dans le fond, ce sont des personnes avec une vie. Pour rendre hommage à leur travail et à leur engagement, c’est encore plus intéressant, si on les rend « normaux ». C’est mettre davantage en lumière leur travail qui est un travail avec des échecs. Nous voulions rendre cette complexité-là. En faire des personnages à hauteur d’hommes et de femmes permet aussi aux spectateurs de s’identifier plus facilement à eux. La connexion émotionnelle est nécessaire.

À travers cette dimension humaine, où l’on évoque les traumatismes liés aux attentats notamment à travers le personnage du pompier…
C’est un sujet sur lequel nous avons beaucoup travaillé parce que c’était nécessaire d’incarner que, derrière tous cela, il y avait des victimes qui ont perdu la vie, qui ont été blessées à vie, qui ont été traumatisées, vous aviez aussi des personnes qui ont subi une violence terrible. il ne s’agissait pas de faire une série uniquement sur cela mais nous voulions trouver une manière de l’évoquer, de le rendre réel. Nous n’avions pas la place de parler du statut des victimes, mais nous souhaitions le faire à travers ces gens dont le métier était d’être là ce soir-là (pompiers, policiers…). Ils ont été d’autant plus traumatisés qu’ils ne pouvaient pas se plaindre, ils étaient là pour faire leur métier. Mais ce qu’ils ont vu et vécus les a impactés avec la culpabilité de se dire qu’ils n’avaient pas le droit de se considérer comme victime. Le destin du mari de Malika était une façon de ne pas oublier ça.

« En matière d’anti-terrorisme, par définition, vous êtes toujours en retard »

Au début de chaque épisode, vous écrivez que certains faits ou situations ont été romancés pour les besoins de la fiction. Est-ce que vous pouvez-vous donner un ou deux exemples de ce qui a été romancés ?
Je dirais simplement que, par nature, il y a deux dimensions dans ce qu’on raconte. La dimension judiciarisée, avec un juge d’instruction, des procès verbaux accessibles, et le travail de renseignements qui est un monde plus secret. Nous avons là moins d’élément fiables que sur des procès verbaux. Tout ce qui est relatif au monde du renseignement est nébuleux par essence, vous avez donc à combler des trous. Mais c‘est un travail que nous avons fait avec des consultants en nous demandant toujours si c’était crédible. Nous avons eu accès à des informations, à ce qu’on nous a raconté, et que nous pensons être proche du réel, et des choses moins proches du réel, mais que nous pensons plausibles.

Dans cette fiction, il y a le travail des services secrets et, de l’autre, celui d’un commissaire de police, Vincent Morin (Vincent Elbaz) et de son indic’ Saïd (Rachid Guellaz). Là, vous cultivez les ambiguïtés.

C’est toute l’ambivalence d’une source. Il faut savoir que le personnage de Saïd, nom de code « Minotaure » qui se présente un jour dans un commissariat pour aider la police afin d’obtenir aussi une aide de leur part, est un personnage inspiré de plusieurs sources dont une en particulier et qui fut importante à cette époque. C’est même une source dont la réalité de ce qu’elle a apporté au service est encore plus incroyable que ce que nous avons écrit. Nous n’avons pas pu l’écrire parce que nous allions alors raconter des choses qui, potentiellement, auraient permis de l’identifier. Nous avons dû triché sur certaines choses pour ne pas le mettre en danger. Chaque fois que vous recrutez une source, il y a un risque qu’elle vous manipule, voire qu’elle obtienne des informations de vous.

Rachid interprète cela parfaitement. Dans la relation entre Vincent et Minotaure, il y a une des choses fascinantes, l’ambivalence et l’amitié également qui se créent entre eux. Nous avons été aidés par nos consultants et un ancien policier qui a géré des sources par le passé dans le cadre de son travail. Ce fut un aspect passionnant. Vous avez des gros services installés à Paris (DGSE, DGSI…) et puis, il y a cette petite histoire qui va être le fil rouge et permet finalement de dénouer beaucoup de choses. On a adoré écrire ça.

La série est une véritable plongée au cœur des services que vous citiez. On se rend compte du travail immense et complexe qui a été fourni pour remonter la piste des terroristes. Il y a des choses malheureusement inévitables comme l’attentat qui suivra à la Promenade des Anglais. Ça impacte forcément les personnages. C’était fondamental de montrer les échecs ?
En matière d’anti-terrorisme, par définition, vous êtes toujours en retard. Tout le travail est d’être en avance. D’une certaine manière, le 13 a été un échec puisqu’il se doutait qu’un attentat adviendrait, ils avaient des signaux d’alerte mais quand vous n’avez pas la bonne information au bon moment, vous ne pouvez rien faire. Sur Nice, c’était plus particulier parce qu’il s’agissait d’un homme seul, et vous vous apercevez que, même en travaillant comme un acharné pour déjouer des attentats, un individu peut surgir de nulle part. C’est un travail terrible. Vous ressentez un sentiment d’impuissance violent.

Interview réalisée au Festival de la Fiction de la Rochelle 2023.

«Les Espions de la Terreur », dès le 12 novembre sur M6.

. Mon interview avec Fleur Geffrier, une des héroïnes de la série, est à retrouver ici.

Synopsis :
La traque des responsables des attentats de novembre 2015 met les services secrets français sous haute tension. Parmi eux, Lucie, agent anti-terroriste de la DGSI expérimentée et déterminée, se bat pour faire avancer l’enquête. Contre l’avis de sa direction, elle s’allie avec Malika, analyste chevronnée de la DGSE. De son côté, malgré la paranoïa qui règne au sein des services, Vincent, major à la DGSI territoriale de Lille, met tout en œuvre pour protéger sa nouvelle source et lui permettre d’infiltrer le cœur du djihadisme français. L’engagement sans limite de ces héros anonymes, prêts à tout pour protéger la France de nouvelles attaques, va mettre à mal leurs vies privées et réveiller des cicatrices profondes.

Casting : Fleur Greffier, Vincent Elbaz, Rachid Guellaz, Rachida Brakni, Pierre Perrier, Olivier Faliez, Vincent Deniard, Cédric Vieira…

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