Actuellement en diffusion sur France 2,le co-créateur et réalisateur de « Ça, c’est Paris», Marc Fitoussi, se confie sur l’aventure extraordinaire autour de la conception de la série (scénario + personnages), ses influences et ses ambitions artistiques.
« Lors d’un séjour à Venise, j’ai vu le Théâtre National de Venise, un endroit sublime, transformé en supermarché »
Racontez-nous la genèse de ce projet, qui se situe dans le milieu singulier du Cabaret.
J’avais travaillé en tant que réalisateur et co-scénariste sur la série « Dix pour cent », et ce sont les producteurs Michel Feller et Dominique Besnehard qui sont venus me trouver à la sortie de la saison 4 en me demandant si développer une série sur le monde du cabaret pouvait m’intéresser. Ce milieu me plaît, j’ai toujours été fasciné par ces endroits que je trouvais à la fois kitsch, touchants et drôles. Pour une série, le cabaret est une arène formidable pour évoquer Paris et le spectacle vivant, qui peut parfois se ringardiser, et imaginer comment ces endroits pourraient se réinventer. J’ai tout de suite dit « oui ». Eux avaient tenté de développer une série autour du sujet avec d’autres scénaristes et une ancienne danseuse du Crazy Horse, Marina Defosse, venue leur proposer cette idée-là. Malheureusement, les textes n’ont pas convaincu. Nous avons cependant conservé « sur une idée originale de Marina Defosse » au générique. Pour ma part, je n’ai pas lu ce qu’ils avaient tenté de faire, et j’ai tout repris à zéro. Je me suis associé à Edgard F. Grima et Jérôme Bruno, les deux autres créateurs, et nous avons tout imaginé avec comme objectif de proposer une série moderne et très contemporaine sur ce milieu que certains jugent désuet.
Vous-même, quel est votre rapport avec le cabaret ?
Je suis de cette génération qui regardait les spectacles de cabaret à la télévision, parfois retransmis en direct les soirs du Nouvel An. C’était une sorte de rendez-vous pris chaque année. Et on y voyait les revues du Paradis Latin, des Folies Bergère ou encore de L’Alcazar. Quand j’étais petit, j’étais fasciné. Par la suite, j’ai réalisé un film où il y avait une séquence tournée dans un de ces cabarets. J’ai donc pu tous les visiter en amont, un par un, pour décider où j’allais la tourner. Je me rendais compte que ces endroits vivaient leur dernier souffle. Certains ont fermé, comme Le Lido, qui s’est réinventé en théâtre de comédie musicale, La Belle Époque, devenue un restaurant branché, ou Le Carrousel de Paris, maintenant transformé en magasin de robes de mariée, me semble-t-il. J’avais conscience de cela et je trouvais ça émouvant. J’aimerais qu’on sauve ce monde-là, qui fait partie du patrimoine français.
C’est d’ailleurs le point de départ de l’histoire. Un directeur sur le point de vendre son cabaret à des promoteurs souhaitant en faire un supermarché. La disparition des lieux de culture est une vraie problématique. Récemment, il y a eu Le Normandie sur les Champs-Élysées…

Franchement, tout ça est assez désespérant. Ce qui m’avait marqué, et je pense que ce fut une des idées fortes du point de départ de cette série, c’est lors d’un séjour à Venise où j’ai vu le Théâtre National de Venise, un endroit sublime, transformé en supermarché. Lorsque vous levez la tête pour voir les bas-reliefs, vestiges de ce théâtre, c’est désespérant.
J’imagine que lorsqu’on est dans le milieu du cinéma ou du théâtre, on est davantage touché par ces changements…
Oui, car on se dit que ce sont des endroits où nous pourrions jouer, être représentés. En tant que réalisateur, j’ai souvent présenté mes films au Festival de Florence. Le cinéma, l’Odéon, où avaient lieu les projections, m’avait marqué parce que c’est un endroit magnifique. Un cinéma comme on en rêve. Depuis l’année dernière, le rez-de-chaussée est devenu une librairie. Ils estimaient qu’il n’y avait pas assez de séances en journée, pas assez de public. Néanmoins, ils ont conservé le balcon, le premier étage. Chaque soir, il y a donc une séance de cinéma. C’est une manière de sauver ce lieu, mais cela m’a fait un pincement au cœur de voir cet endroit transformé ainsi. Bien entendu, cela aurait pu être pire. Une librairie reste un lieu de culture.
D’où l’importance d’avoir une vraie politique qui protège ces lieux. Le Paradis Latin, là où nous avons tourné, est heureusement classé monument historique.
Le théâtre de Venise, évoqué par Marc Fitoussi.
Crédit photo : Marc Fitous
« Dans « Ça, c’est Paris », nous avons des scènes drôles, des scènes cruelles, des scènes graves »
Le scénario démarre alors que le directeur du cabaret Le Tout-Paris, Gaspard Berthille, est sur le point de vendre l’établissement à des promoteurs qui souhaitent y installer un supermarché. Ce début fait penser au film d’animation d’Illumination et Universal « Tous en scène ». Est-ce que cela a été une influence ?
J’adore ! Lorsque nous avons commencé à écrire la série, « Tous en scène » repassait à la télévision. En le revoyant, je me disais que nous nous approchions de ce film d’animation. En tout cas, les deux protagonistes principaux avaient des objectifs similaires : un patron attaché au lieu, mais qui ne sait pas le gérer. Il y a des similitudes. Et c’est tant mieux ! Quand on est scénariste, on emmagasine un tas de films et, ensuite, nous sommes parfois surpris de constater à quel point cela nous a inspirés. Pendant que je réalisais « Les Cyclades » en Grèce, je suis retombé sur un film de Philippe de Broca, « On a volé la cuisse de Jupiter ». Petit, c’est un film que je regardais en boucle sur le magnétoscope de mes parents. Je pense que si j’ai réalisé ce film en Grèce, c’est certainement à cause de cela. Pourtant, je n’y pensais absolument pas en écrivant le film. L’inconscient…
Il y a eu d’autres influences ?
Avec Edgard et Jérôme, nous sommes fans de la série « The White Lotus ». C’est une série qui brasse beaucoup de personnages et qui mélange les genres. Cela nous plaisait beaucoup. Dans « Ça, c’est Paris », nous avons des scènes drôles, des scènes cruelles, des scènes graves. Pendant l’écriture, j’ai visionné une série peu connue en France et qui était diffusée sur Téva : « Hacks ». On y suit une star du spectacle à Las Vegas, assez âgée, qui se voit contrainte d’être remplacée. Elle s’y refuse et veut prouver qu’elle peut se réinventer et être moderne. Là, elle s’associe avec une jeune scénariste lesbienne, récemment au cœur d’un bad buzz suite à une réplique jugée insultante. C’est aussi la rencontre entre deux mondes. Cela m’a conforté dans l’idée que ce que nous faisions allait dans la bonne direction. J’y ai vu des similitudes avec Alex Lutz, sa mère, et Nicolas Maury, chorégraphe qui n’est pas du tout issu du milieu du cabaret.
Comment avez-vous caractérisé le personnage de Gaspard, incarné par Alex Lutz, qui a une très belle évolution au demeurant ?
C’est ce que nous voulions avec ce personnage : de l’évolution. Avoir un personnage qui puisse grandir au fil de la saison, démarrer avec peu d’envergure, presque démissionnaire, un fils à papa qui n’a rien fait du lieu dont il a hérité, et être méprisé par sa troupe qui le déconsidère. Petit à petit, il va gagner en autorité, se montrer un patron appliqué, s’imposer, devenir un vrai directeur et même peut-être devenir artiste. Nous voulions nous risquer à ce grand écart.

[…] Pour être honnête, Alex Lutz n’était pas le premier choix. Nous avions choisi un autre comédien qui s’est désisté. Avec Alex, même si je savais qu’il serait parfait dans les derniers épisodes lorsque Gaspard s’affirme, je me demandais si, au début, il saurait manquer de charisme. Le travail avec Alex était de trouver des failles afin qu’il puisse incarner ce personnage sans envergure que nous voyons au début de la série. Ce n’est pas simple ce qu’il joue. Il doit être à la fois sympathique, parfois détesté par sa troupe ou rejeté par sa femme, tout en donnant envie au spectateur de le suivre. En termes d’écriture, c’était d’ailleurs la difficulté principale. Car on parle quand même d’un homme qui « abandonne » sa femme pour monter une nouvelle revue de cabaret.
On pourrait facilement se dire que c’est un salaud. En même temps, il y a une forme de courage. Et on a envie de le suivre dans cette aventure. Il y a toutes ces subtilités qu’Alex interprète à merveille. Il sert aussi très bien ses partenaires. Lorsqu’il joue avec Charlotte de Turckheim, il est formidable. Il forme un vrai duo comique. Alex crée du rythme. Certains acteurs n’ont pas cela, et c’est le montage qui vient donner du rythme à des séquences dialoguées. Lui, il a ce débit mitraillette que j’adore.
Pour remonter la pente, Gaspard est contraint d’engager un directeur artistique pour le moins surprenant en la personne d’Adrien, incarné par Nicolas Maury. Comment avez-vous pensé et imaginé ce personnage ?

À travers lui, nous voulions montrer ce qu’est un cabaret, comment ça fonctionne. Il y a le directeur, Gaspard, mais pour monter une revue artistique, il leur faut un directeur artistique, un visionnaire capable d’imaginer de nouvelles choses. Là, c’était un rôle écrit pour Nicolas, avec qui j’avais très envie de retravailler après « Dix pour cent ». Un rôle sur mesure, parce que nous pouvions tout nous permettre. Nicolas a énormément d’audace, il n’a peur de rien, et nous savions qu’on pouvait aller loin avec lui. Nicolas est aussi drôle, hyper généreux dans le jeu. C’est agréable d’écrire des scènes et d’avoir un comédien comme lui qui s’en empare, va encore plus loin, et les réinvente. Les gens en face se retenaient de rire à chaque apparition.
Le fait qu’il soit dans un hôpital psychiatrique est un ressort comique. Gaspard est contraint d’embaucher le fils d’un homme prêt à financer sa nouvelle revue, et s’aperçoit que ce dernier est en HP. Cela crée des scènes cocasses et hilarantes. Le spectateur va craindre le pire. Et nous, nous étions heureux de ce rebondissement final en fin de deuxième épisode. Nous avions tellement envie d’avoir des rebondissements qu’il fallait passer par des étapes très changeantes. Mais nous finissons par l’aimer parce qu’il est fragile et sensible. Ce n’est pas qu’un garçon arrogant. S’il avait été simplement comme certains créateurs, détestables par leur arrogance, cela n’aurait pas fonctionné. Nous avons montré la part d’ombre d’Adrien pour le rendre attachant. Enfin, cela crée aussi une confrontation entre deux mondes, comme je le disais tout à l’heure.
J’ai beaucoup aimé ce parallèle entre le cabaret et les manifestations de jeunes femmes qui dénoncent la sexualisation des femmes dans les cabarets. Une autre rencontre entre deux mondes.
La série chorale a l’avantage de proposer des voies contraires. Il ne s’agit pas de dire qui a raison ou tort, mais de ne pas faire l’économie des avis sur ce que nous pouvons penser de ces lieux. D’un côté, vous avez ces femmes indépendantes qui ne se considèrent pas comme des objets, et de l’autre, Lolita et ses copines qui trouvent qu’elles ne devraient pas s’exhiber ainsi. J’aime le cabaret. Et il était important de le présenter sous ses différentes facettes.
Pour les scènes de danse, vous avez travaillé avec quelle équipe de chorégraphes ?
Nous avons tourné au Paradis Latin. Ils sont même devenus coproducteurs de la série. Du fait que nous avons travaillé en collaboration avec Le Paradis Latin, il me semblait évident que nous devions travailler avec celui qui chorégraphie l’actuelle revue du cabaret : Kamel Ouali. Néanmoins, nous ne nous sommes inspirés d’aucun tableau existant. Je voulais que nous ayons nos propres revues, notre propre spectacle final. Pour la dernière revue que vous verrez dans l’épisode 6, nous voulions quelque chose d’inédit et qui correspond au tempérament fantasque d’Adrien Baudry.
« Ce qui m’excitait aussi, c’était de pouvoir mêler comédie et danse »
De quelle façon parvient-on à filmer des environnements comme ceux-là ?

En termes de logistique, c’était assez compliqué, puisque nous devions arrêter les tournages à 16 h 30 afin qu’ils puissent préparer leur show du soir. C’était beaucoup de rangements, d’installations, tous les jours. Lorsque nous tournions « Dix pour cent » en studio, nous pouvions tout laisser sur place, sans nous préoccuper de gêner qui que ce soit. Là, chaque jour, nous réinvestissions le cabaret comme si nous le découvrions pour la première fois. C’était éprouvant pour les techniciens. Mais heureusement que nous avons eu Le Paradis Latin pour tourner, car sinon la série n’aurait jamais vu le jour. Cela aurait coûté trop cher de construire un cabaret en studio. À l’écriture, nous nous sommes fait plaisir, sans rien nous interdire. Ce n’est que lorsque nous avons concrètement commencé à préparer la série que je me suis rendu compte que nous étions un peu fous d’être allés aussi loin sans certitude d’avoir un décor naturel.
Concernant la mise en scène, le challenge était qu’on puisse sentir qu’artistiquement il y avait un avant et un après. Que le cabaret puisse changer, qu’il soit d’abord rétro et désuet et qu’il tende vers un spectacle plus moderne et audacieux.
Ce qui m’excitait aussi, c’était de pouvoir mêler comédie et danse, et d’avoir par exemple des gens qui dansent en arrière-plan pendant que des comédiens parlent devant eux. Sur cette série, tout ce que nous craignions ou qui semblait compliqué fut tellement préparé en amont du tournage que le séquences le plus compliquées furent celles qui, finalement, en prépa, nous paraissaient faciles. Ainsi, des séquences intimes nous ont parfois demandés plus de temps que celles chorégraphiées. En fait, quand on fabrique une série ou un film, on ne voit jamais venir la séquence qui demandera le plus de travail. Par exemple, quand Alex et sa fille se retrouvent sur leur terrasse et discutent en regardant le spectacle d’Adrien Baudry, cela a été une séquence difficile à tourner. Du vent, beaucoup de bruit ambiant, tout cela rendait le dialogue difficile à entendre. Il est complexe de créer de l’intime dans un environnement aussi urbain. Nous avons donc dû recourir ici à de la post-synchro.
Et en tête d’affiche du cabaret, Monica Bellucci. Parlez-nous de votre rencontre et de votre collaboration sur le tournage.
Je connaissais déjà Monica Bellucci, puisque j’avais réalisé l’épisode de « Dix pour cent » où elle tenait, là aussi, son propre rôle. Ce que j’aime chez Monica, c’est son autodérision. Son personnage se retrouve embarqué dans cette aventure pour faire plaisir à son ami Adrien Baudry, mais elle n’a pas du tout envie de passer ses soirées sur scène. Monica m’a dit « oui » parce qu’elle savait qu’au final, on allait beaucoup jouer avec son image et surprendre le spectateur. Elle semble, en interviews, au quotidien quelqu’un de délicieux de sympathique et courtois, et là elle parait intrigante et diabolique. Et confirme qu’elle est drôle. Car Monica dans la vie est très drôle.
« Ça, c’est Paris » actuellement sur France 2.
Ep 5&6 mercredi 11/12 à 21.05 sur France 2 et en intégralité sur France.tv
Synopsis
De nos jours, au cœur de la capitale. Gaspard Berthille (Alex Lutz) est le gérant du Tout-Paris, un cabaret emblématique qui perpétue la légende des « folles nuits parisiennes », aux côtés d’institutions telles que le Paradis Latin. Contrairement à son père, Dary, ancien directeur et mythique meneur de revue, Gaspard a échoué à maintenir le succès de l’établissement. Est-ce à cause d’un spectacle dépassé, d’une gestion défaillante ou d’une concurrence plus innovante ?
C’est en tout cas pour Gaspard le moment fatidique de vendre. À moins qu’il fasse le pari fou de créer une nouvelle revue et de redonner au cabaret son lustre d’antan…
Casting : Avec Alex Lutz, Charlotte de Turckheim, Nicolas Maury, Anne Marivin, Aurore Clément, Florence Thomassin, Delphine Baril, Xin Wang, Dominique Besnehard, Salomé Dewaels, Katarzyna Sawczuk, Darren Muselet, Audjyan Alcide, Nastasia Caruge, Galia Salimo, Anna Nowak…
Avec la participation exceptionnelle de Line Renaud, Christian Louboutin, Bernard Le Coq et Monica Bellucci.

1 commentaire sur “[INTERVIEW] – ÇA, C’EST PARIS : ÉCHANGE AVEC LE RÉALISATEUR MARC FITOUSSI : « J’aimerais qu’on sauve le monde du cabaret, qui fait partie du patrimoine français »”
Les commentaires sont fermés.