[INTERVIEW] – 3 QUESTIONS À… GRÉGORY FITOUSSI : « L’acteur n’est pas une marionnette »

L’acteur Grégory Fitoussi revient sur sa vision du métier et sa manière d’aborder chaque rôle. De la préparation physique à la recherche d’émotion, il partage avec sincérité sa passion du jeu et l’importance de la rencontre avec un réalisateur.

Dans votre carrière, vous avez incarné des rôles très variés, passant du film d’auteur au blockbuster grand public. Qu’est-ce qui vous fait dire « oui » à un rôle, à un personnage ?
Ce n’est pas très original, mais comme beaucoup d’acteurs, j’essaie d’aller vers des choses que je ne connais pas, ou que je n’ai pas encore faites. Je ne connais peu d’acteurs qui aiment rejouer le même rôle encore et encore pendant des années. Moi, j’ai besoin d’être surpris ! Et j’ai la chance qu’on me propose rarement les mêmes types de personnages. Pour me mettre un peu en danger, sortir de ma zone de confort, j’ai envie de découvrir des univers différents – c’est ce qui m’excite le plus. Hostile, par exemple – puisqu’on en parlait en off – fait partie de ces films auxquels vous avez absolument envie de participer en tant qu’acteur, parce que c’est vraiment novateur. Je n’avais jamais fait de film de genre, et c’est un univers que j’apprécie tout particulièrement, notamment le post-apocalyptique. Et puis, j’avais aussi ce fantasme un peu puéril d’acteur : tourner un jour un film à New York. J’ai coché la case !

[…] J’aime apprendre de nouvelles choses pour un rôle : de l’escrime, monter à cheval, maîtriser une langue… J’ai déjà tourné en anglais, et j’ai aussi joué en arabe, phonétiquement. Ce sont des petits détails en apparence, mais pour que ce soit crédible, pour que tout paraisse fluide, cela demande énormément de préparation. Quand on part de zéro, c’est un vrai défi. L’escrime, par exemple, je n’y connaissais rien, et j’en ai fait pendant trois mois, trois heures par jour. Pendant cette période, vous ne pensez plus qu’à ça, mais à la fin, vous avez vraiment acquis quelque chose. C’est ce que j’aime dans la préparation d’un rôle : cette dimension physique, ce dépassement.
Et puis évidemment, le metteur en scène, parce que c’est tellement important sur un plateau… Et de plus en plus, j’accorde également une grande importance à mes partenaires, aux gens avec qui je vais travailler.

« J’ai du mal avec les scènes qu’on enchaîne très vite, sans trop se poser de questions. J’ai toujours l’impression qu’on passe à côté de quelque chose »

Que ce soit à la télévision ou au cinéma, vous avez tourné avec des réalisateurs et des réalisatrices aux univers très différents. En tant que comédien, en quoi la rencontre avec un cinéaste est-elle importante pour vous ?

Elle est essentielle. En tant qu’acteur, pour donner le meilleur de soi, il faut avant tout être en confiance. C’est quelque chose de primordial : avoir confiance en un metteur en scène, en sa capacité à créer quelque chose de cohérent, de doux, à travers son regard, son univers. Quand on commence à avoir confiance, et qu’on aime cet univers, alors tout devient possible. On discute beaucoup avant un tournage : de la direction à prendre, de ce qu’on veut raconter, d’où on veut emmener le personnage. Et déjà, être sur la même longueur d’onde, emprunter le même chemin, c’est essentiel – ce qui n’est pas toujours le cas. Il arrive qu’on soit en contradiction.
J’aime aussi qu’un metteur en scène, même si c’est une illusion, me donne le sentiment d’être libre. Parce qu’on ne l’est jamais complètement : on est cadré, souvent en gros plan, on ne peut pas trop bouger, il y a beaucoup de contraintes techniques…

Légende : Grégory Fitoussi dans le film Hostile de Mathieu Turi.

C’est donc très difficile de trouver une forme de liberté là-dedans. Mais certains cinéastes vous y aident. Je peux citer, par exemple, Nadège Loiseau, avec qui je viens de travailler sur Une relation dangereuse. Elle est formidable, parce que, le matin, quand on arrive sur le bateau, elle a toujours le sourire. Elle vous transmet son amour du travail, du cinéma. Il y a chez elle une vraie joie de faire des films. Et surtout, elle a l’intelligence d’écouter les idées des comédiens – ce qui, encore une fois, n’est pas toujours le cas. C’est frustrant, parfois, d’apporter des idées et de se faire rembarrer systématiquement. Avec Nadège, on pouvait discuter de chaque séquence : comment la jouer, où l’emmener, essayer des choses différentes.

Légende : Grégory Fitoussi dans Une relation dangereuse interprète un reporter de guerre.

Ce tâtonnement, cette recherche permanente, ça me passionne. J’ai du mal avec les scènes qu’on enchaîne très vite, sans trop se poser de questions. J’ai toujours l’impression qu’on passe à côté de quelque chose. Le scénario est déjà écrit, certes, mais il se passe toujours quelque chose sur un plateau. On cherche ce petit accident, ce moment de vérité, un instant rare, unique, qui donne une véritable authenticité à la scène.

J’ai aussi du mal avec cette idée selon laquelle le réalisateur doit absolument être un « directeur d’acteurs ». Un acteur n’a pas forcément besoin d’être dirigé de manière autoritaire. Pour moi, ça doit rester un travail commun de recherche. L’acteur n’est pas une marionnette.
J’attends d’un réalisateur qu’il soit ouvert à ce que je peux lui proposer – lorsqu’une réplique, une situation ou un déplacement ne me semblent pas justes, par exemple. Qu’il comprenne qu’il y a un souci, et qu’on essaie ensemble de retrouver la fluidité, l’aisance. En réalité, je cherche un partenaire.

« L’ennemi de l’acteur, c’est de vouloir trop travailler, tout le temps »

Être acteur, ça demande d’aller chercher des émotions très fortes en soi. Où allez-vous puiser cette force, cette intensité, pour offrir une telle sincérité dans votre jeu ?

C’est la quête d’une vie. Depuis que je suis acteur, c’est ce que j’aime, et ce que je cherche à chaque rôle, chaque fois que je tourne une séquence : trouver le plus de vérité possible. J’ai même réalisé un court-métrage sur cette recherche d’émotion, parce que c’est quelque chose d’extrêmement aléatoire. Il n’y a pas de règles. Il y a des choses qui fonctionnent un jour et plus du tout le lendemain. Ce que je cherche, c’est à être le plus détendu possible, à laisser les choses m’atteindre – ça peut être une odeur, un son, une personne, une réflexion… Il faut faire le tri, se servir de tout ce qui peut enrichir une scène.
Ce que l’équipe ignore souvent, c’est qu’un acteur travaille, même lorsqu’il semble ne rien faire, même lorsqu’il parle avec eux. C’est un travail intérieur, presque secret.

Légende : Grégory Fitoussi incarne le Capitaine Patrick Saab dans la série Erica.

Et on n’est jamais sûr que quoi que ce soit va fonctionner. L’essentiel, c’est d’essayer de se faire confiance, de ne rien forcer – sinon, ça sonne faux.

[…] Sur ma préparation, il y a des rôles qui demandent une vraie préparation, des recherches, des apprentissages précis, et d’autres beaucoup moins. Et je crois que l’ennemi de l’acteur, c’est de vouloir trop travailler, tout le temps. On a connu une vague dans les années 80/90, avec des acteurs comme De Niro ou Al Pacino, qui allaient jusqu’à passer leur licence de taxi pour s’immerger complètement dans leurs rôles. Cette méthode a un peu matrixé toute une génération d’acteurs, qui se sont sentis obligés d’en faire autant. Mais parfois, il vaut mieux ne rien faire. Être juste dans l’instant, et surtout savoir s’arrêter de travailler quand le tournage commence. Certains acteurs cherchent tellement à travailler qu’ils finissent par rester dans ce contrôle permanent, même au moment de jouer.
Moi, j’essaie d’infuser ce qui me semble nécessaire au personnage. J’y pense beaucoup, je lis le scénario quatre, cinq, six fois parfois, je prends des références, j’écoute des musiques, je laisse venir les idées. Et quand on commence à concentrer ses pensées sur un sujet, un thème, tout ce qu’on voit, tout ce qu’on entend devient une source d’inspiration. Ça se construit doucement, comme une infusion. C’est rarement un déclic, plutôt une accumulation de petits détails : un costume, un accessoire, une manière de parler, de marcher, de bouger… Un rythme intérieur, parfois rapide, parfois très lent.

Je me souviens que pour Les Hommes de l’ombre, je tenais à ce que le personnage ait un rythme intérieur très, très rapide, comme s’il était toujours en retard. D’un seul coup, ça donne un ton particulier à chaque scène. Même lorsqu’il parle doucement, il y a cette urgence intérieure, ce sentiment qu’il doit aller vite, ailleurs. Je trouvais que c’était très intéressant pour ce personnage, et ça m’a permis de lui donner davantage de profondeur.
De temps à autre, ce sont des détails minuscules qui changent tout. Une paire de chaussures, par exemple, peut tout transformer. Sur Fortune de France, j’avais des costumes dans lesquels j’étais très mal à l’aise, je n’arrivais même pas à marcher correctement.

Je portais une espèce de fraise au cou, avec des collants rouges… Et c’était compliqué d’y trouver de l’aisance. Mais finalement, je m’en suis servi. Ce qui pouvait être perçu comme un obstacle est devenu un atout : ça a nourri le personnage autrement.

Discussion réalisée au Festival de la Fiction de La Rochelle 2025 (format 15 minutes).