Thriller sur fond de drame social, N121 – Bus de nuit de Morade Aissaoui nous entraîne dans un trajet sous haute tension au cœur de la capitale. Un huis clos nerveux et efficace, qui surprend dans son dernier tiers sans jamais sacrifier l’attachement émotionnel aux personnages. Radical et divertissant !
Synopsis
Oscar, Simon et Aïssa, trois amis d’enfance, vont à Paris pour fêter une bonne nouvelle. Mais dans le bus de nuit qui les ramène chez eux, le N121, un échange entre passagers dégénère et la situation dérape.
Un bus très… speed
Il suffit parfois d’une remarque, d’une insulte ou d’un propos déplacé pour que tout dérape. C’est précisément ce qui se produit dans le bus N121, lorsque deux jeunes femmes subissent une incivilité de la part d’un passager fraîchement monté à bord, énervé et grossier. Très vite, le ton monte, d’autres usagers s’en mêlent, jusqu’à l’insulte de trop : un passager prononce une phrase particulièrement sensible concernant la mère du jeune Aïssa, qui sort alors une arme à feu et le met en joue. À partir de cet instant, une succession de mauvaises décisions entraîne inexorablement le groupe vers le drame et installe une tension palpable à l’intérieur du bus. Une tension remarquablement maîtrisée de bout en bout, qui pousse les curseurs très loin grâce à une écriture scénaristique solide et intelligente, évitant les facilités, les raccourcis et donc les incohérences. Les rebondissements s’enchaînent avec une précision redoutable, nourrissant constamment le suspense.
Dans ce bus de nuit, toutes les origines et toutes les classes sociales sont représentées. Pourtant – et c’est là l’une des grandes forces du film – aucun cliché ne vient parasiter le récit : il n’y a ni gentils ni méchants, seulement des individus dans toute leur complexité humaine, leurs maladresses et parfois leur bêtise. Le film rappelle avec acuité combien la courtoisie est essentielle à la sérénité collective, et à quel point le dialogue et la communication peuvent empêcher une situation de dégénérer irrémédiablement.
À mesure que le récit progresse, une question s’impose : comment ce trio va-t-il se sortir de l’impasse, échapper à la police et au jugement d’une justice que l’on imagine peu clémente ? C’est alors que le film surprend, à travers un plan final ingénieux, fondé sur la confiance et la solidarité. Magnifique.

Les huis clos comptent parmi les exercices de mise en scène les plus délicats. Ils exigent non seulement un décor suffisamment riche pour soutenir la tension, mais aussi une écriture capable d’intégrer des péripéties efficaces et des enjeux narratifs permettant à chaque personnage d’exister pleinement. Ici, le pari est réussi. Chaque passager du bus possède une véritable partition à jouer. Aucun n’est relégué au rang de simple figurant : les comédiens et comédiennes défendent tous un point de vue et des problématiques qui leur sont propres. Ces trajectoires individuelles viennent nourrir le récit et, par ricochet, influencer les autres passagers, créant une dynamique collective constamment en mouvement.

Car le cœur du film se situe précisément là : dans la manière dont un groupe initialement dysfonctionnel, aux perceptions et aux vécus opposés, est contraint de créer un lien pour s’extraire ensemble de cette impasse. Ce n’est plus « eux contre nous », comme le souligne Aïssa à mi-parcours, mais bien « luttons ensemble ». Une prise de conscience essentielle, rappelant que personne, dans cette histoire, ne mérite de voir son avenir s’effondrer. D’autant plus que, dans l’écriture, le spectateur n’en a pas envie non plus. L’attachement aux personnages est si fort, si finement construit, leurs trajectoires parfois si dures et émouvantes, que l’on refuse de voir qui que ce soit sacrifié ou brisé. Ce torrent émotionnel nous lie à eux avec une telle intensité que le suspense du film s’en trouve décuplé.
L’image pour rassembler
Outre Morade Aissaoui à la réalisation et au scénario, on retrouve ses deux comparses Kamel Guemra et Sledge Bidoungan, avec lesquels il avait déjà collaboré sur Carjackers et Pax Massilia, ainsi que Ludovic Zuilli, également directeur de la photographie du film, dont le travail mérite d’être salué. À l’image, ce dernier aborde lui aussi le thriller par le prisme de l’humanité. Il compose un cadre quasi claustrophobique, aussi bien par le découpage que par la proximité avec les visages, afin de compresser la tension à son paroxysme. Cette mise en scène épouse l’intime des personnages, oppressés par la situation et la peur de ne pas s’en sortir. Ces angoisses s’éprouvent, se ressentent à l’écran, créant davantage d’empathie avec le spectateur.
Les couleurs évoquent également l’esthétique des thrillers du maître David Fincher, avec des lumières nocturnes organiques, presque viscérales dans leur impact psychologique sur les personnages.

Ce trio à l’origine du film, amis de longue date, questionne naturellement le thème de l’amitié à travers celui formé par les acteurs Riad Belaïche (30 jours max, À la belle étoile…), Bakary Diombera (Banlieusards) et Gaspard Gevin-Hié (Mixte, La Vie scolaire…). Un trio qui évoque, évidemment – sans imitation -, celui de La Haine avec Vinz, Saïd et Hubert. Il se dégage de ces trois personnages une beauté sincère, une complicité profondément touchante et une force implacable : ils affrontent l’épreuve sans jamais se lâcher, malgré leurs divergences.
Chacun joue juste. À l’heure où l’on parle souvent des influenceurs devenus acteurs, force est de constater que Riad Belaïche a un petit quelque chose : une simplicité, une pudeur et une profondeur authentique qui font de lui un comédien séduisant et intéressant.
Quant à Bakary Diombera et Gaspard Gevin-Hié ils ont cette flamme propre aux jeunes acteurs habités par un appétit féroce : l’envie d’en découdre, de s’imposer, de prouver leur valeur. Et ils y parviennent pleinement. De véritables révélations du cinéma français !
Conclusion
N121 – Bus de nuit réussit là où de nombreux thrillers sociaux échouent : proposer une intrigue sans caricature, des oppositions pertinentes, une ambiance fiévreuse et une véritable identité visuelle. Toute l’intelligence de sa narration repose sur une écriture à la fois clairvoyante et astucieuse, qui n’oublie pas pour autant son désir de cinéma dans la mise en scène.
C’est généreux, malin, et cela raconte, en filigrane, quelque chose sur nous, en tant qu’être humain.
N121 – Bus de nuit le 4 février au cinéma.
Casting : Riad Belaïche, Bakary Diombera, Gaspard Gevin-Hié, Paola Locatelli, Mylène Jampanoï, Arben Bajraktaraj, Jérémie Covillault, Damien Jouillerot, Aïssatou Diallo Sagna, Audrey Marnay, Laurence Oltuski, Azad Boutella…
