[INTERVIEW] – L’UNIVERS DE PIERRE BOTTERO DANS L’OEIL DE JEAN-LOUIS THOUARD : « Aujourd’hui, nos yeux sont malheureusement beaucoup plus souvent tournés vers les écrans que vers le monde qui nous entoure »

Crédit photo : Le bien public

Pour inaugurer cette rubrique littérature, il était inconcevable pour moi de ne pas rendre hommage à celui qui m’a donné le goût de la lecture et qui m’a accompagné durant une période difficile de mon adolescence : Pierre Bottero.Aujourd’hui, je suis particulièrement honoré de recevoir l’autre artiste qui a marqué mon imaginaire d’enfant, celui dont les couvertures emblématiques ont contribué à donner un visage aux mondes d’Ewilan et d’Ellana : l’illustrateur Jean-Louis Thouard.

Dans cet échange, il revient sur son parcours, sa rencontre avec Pierre Bottero, ainsi que sur la création des couvertures de ces sagas incontournables. Il évoque ses choix artistiques, de la représentation des personnages aux couleurs utilisées, en passant par la manière dont il a cherché à retranscrire toute la richesse de cet univers.

Vous avez évoqué votre amour du dessin. Est-ce que vous pouveznous raconter d’où est venue cette envie de devenir illustrateur ?
J’ai toujours aimé la littérature fantastique. Très jeune, je lisais énormément de bandes dessinées. Mon père m’achetait Pif Gadget, Le Journal de Mickey, Rahan… J’ai grandi avec tout ça. En grandissant, j’ai continué à dessiner, alors que beaucoup arrêtent vers 11 ou 12 ans. Moi, j’ai eu envie de progresser. J’ai aussi rencontré un copain qui adorait dessiner, et j’ai découvert le pouvoir du dessin au collège : on se caricaturait les uns les autres, on dessinait les professeurs… C’était une première façon de créer un lien avec les autres grâce au dessin.

Ensuite, j’ai découvert les grands auteurs de bande dessinée. L’un des premiers à m’avoir marqué, c’est Marcel Gotlib, avec La Rubrique-à-Brac, Les Dingodossiers ou encore RhââLovely. Son humour allait de plus en plus loin au fil des années. Puis il y a eu la bande dessinée de science-fiction, avec Enki Bilal : LaVillequin’existait pas, Les Phalanges de l’Ordre noir, Partie de chasse, La Foire aux immortels, La Femme piège… J’aimais cette manière de mêler fiction, politique et réalité.Un autre immense choc visuel a été RanXerox, de Tanino Liberatore et Stefano Tamburini. Ce personnage, mi-homme, mi-robot, évoluait dans un univers extrêmement réaliste, violent, où la drogue et la sexualité étaient abordées sans détour. Ça m’a profondément marqué. Il y a aussi des œuvres plus poétiques, comme Valérian de Jean-Claude Mézières, ou encore Moebius, dont j’adorais Arzach, Le Garage hermétique, Le Bandard fou ou le Major Grubert. Toutes ces bandes dessinées, très libres dans leur imagination, ont nourri mon univers. Il y en a tellement qui m’ont inspiré et donné envie de continuer à dessiner.

Parlez-nous de votre parcours pour devenir illustrateur
Au lycée, comme je continuais à beaucoup dessiner, je me suis demandé pourquoi ne pas en faire mon métier. J’avais vu un reportage sur l’École des Arts décoratifs de Strasbourg, où enseignait Claude Lapointe, un illustrateur reconnu qui avait notamment travaillé avec Michel Tournier. Ça m’a donné envie de tenter ma chance. Après le baccalauréat, j’ai réussi à intégrer cette école. Ce qui était formidable, c’était de me retrouver entouré de personnes aussi passionnées que moi par le dessin, la bande dessinée, l’illustration, le graphisme et l’art en général. Cette école m’a aussi ouvert à d’autres univers. J’y suis entré avec l’idée de faire de la bande dessinée, mais j’y ai découvert l’art conceptuel, le design textile, le travail autour du vêtement, du bijou, du métal… Même sans pratiquer ces disciplines, le simple fait de côtoyer des étudiants qui les exploraient était extrêmement enrichissant. C’est toute la richesse d’une école d’art : on s’y nourrit en permanence du travail des autres.

Au fil de mes études, j’ai commencé à développer mes propres projets. Mon service militaire a momentanément interrompu mon cursus. J’étais affecté à l’ECPA, au fort d’Ivry, à Paris, le service consacré au cinéma et à la photographie des armées. Cette période m’a laissé du temps pour avancer sur mes projets personnels. Le soir, je profitais des nocturnes du Louvre, puis je travaillais sur mes illustrations. Dès que l’occasion se présentait, j’allais montrer mes dossiers aux éditeurs parisiens. Nous sommes alors au début des années 1990.

De retour à Strasbourg, j’ai terminé mon cursus et obtenu mon DNSEP. En parallèle, je continuais à rencontrer des éditeurs et à présenter mon travail. C’est ainsi que j’ai commencé à publier mes premiers ouvrages chez Milan, un éditeur toulousain. J’ai ensuite écrit, illustré et conçu mon premier véritable livre personnel : Le Bestiaire fantastique du pays de Comté. Le projet a bénéficié d’une bourse « Défi Jeune » du ministère de la Culture, ce qui m’a permis de convaincre un éditeur et de publier un bel ouvrage, au format italien, sur un papier de qualité, consacré aux créatures, contes et légendes de Franche-Comté. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai continué à entretenir des liens avec les maisons d’édition, à proposer des projets et, surtout, à ne jamais lâcher. Petit à petit, j’ai publié plusieurs albums illustrés. C’est assez amusant, car j’étais entré aux Arts décoratifs avec l’idée de faire de la bande dessinée, et finalement, j’ai d’abord illustré des livres comme Le Baron de Münchhausen, Barbe-Bleue, plusieurs recueils de contes et légendes, ainsi que La Bataille des marionnettes, que j’ai écrit et illustré chez Gallimard. La bande dessinée, elle, est arrivée un peu plus tard dans mon parcours.

Vous avez illustré l’univers de Pierre Bottero pendant de nombreuses années. Est-ce que vous pouvez nous raconter votre première rencontre avec lui ?
La première rencontre avec Pierre a d’abord été… téléphonique. Quand l’éditeur m’a contacté pour illustrer ses couvertures et créer tout l’univers graphique de ses romans, c’est naturellement avec lui que j’ai commencé à échanger. Nous ne nous étions jamais vus, mais le courant est tout de suite très bien passé. Pierre était quelqu’un d’adorable, d’une grande simplicité, avec énormément de délicatesse et d’humour. C’était un vrai plaisir de discuter avec lui. Il découvrait aussi le monde de l’édition. Il était alors professeur des écoles et ne connaissait pas vraiment les coulisses du métier, ni la manière dont se construisait une collaboration avec un illustrateur. Pour lui, tout cela était une véritable découverte.

Notre première rencontre « en vrai » est arrivée un peu plus tard. L’éditeur avait organisé un déjeuner à Paris, je crois au moment de la sortie de L’Île du destin, ou juste avant. Cela faisait déjà près d’un an que nous travaillions ensemble à distance.
Au début, tout passait par l’éditeur : il me rapportait les remarques de Pierre, puis faisait l’inverse. À un moment, il s’est dit qu’il serait plus simple que nous échangions directement. À partir de là, nous avons commencé à discuter ensemble des couvertures, des personnages, de leur personnalité. Je lui envoyais des esquisses, il réagissait, rebondissait sur certaines idées, puis nous avancions ainsi. C’était une collaboration extrêmement agréable, parce qu’il n’y avait jamais de consignes rigides du type : « Ce personnage doit être exactement comme ceci. » Au contraire, Pierre me faisait entièrement confiance. J’avais une vraie liberté de création. Et puis, de toute façon, je lisais les romans. J’avais donc déjà une vision des personnages et de leur univers. Les livres de Pierre Bottero sont incroyablement évocateurs. C’est une littérature très visuelle, qui ouvre sans cesse des portes vers l’imaginaire. Pour un illustrateur, c’était tout simplement du pain bénit.

Quel regard portez-vous personnellement sur cette saga ? Et selon vous, qu’est-ce qui explique un tel succès auprès des jeunes lecteurs ?

Dès le début, j’ai été profondément touché par le concept des Dessinateurs. Évidemment, ce n’est pas le dessin sur une feuille de papier, mais cette idée de dessiner par la pensée, de faire surgir la réalité grâce à l’imagination. C’est un univers qui m’a immédiatement parlé, parce que c’est, d’une certaine manière, mon propre terrain de jeu. À ma connaissance, Pierre ne dessinait pas vraiment, mais il avait imaginé un pouvoir extraordinaire où le dessin prenait corps dans le réel. Cette idée m’a fasciné, et je pense qu’elle a aussi énormément séduit les lecteurs.À cela s’ajoute le contexte de l’époque. Nous étions au début des années 2000, en pleine vague Harry Potter. Et soudain arrive Camille, une héroïne qui découvre, elle aussi, un passage vers un autre monde. Il y a cette idée du « pas de côté », d’une réalité cachée, un peu comme lorsque Harry franchit le quai 9¾ pour entrer dans un univers qui n’est accessible qu’à quelques privilégiés. C’est un ressort narratif extrêmement puissant, qui nourrit immédiatement l’imaginaire.
Puis il y a toute la galerie de personnages qu’a créée Pierre : Salim, drôle, maladroit mais profondément attachant ; Duom Nil’ Erg, Edwin, Ellana et tous les autres. Ce sont des personnages qui gagnent en épaisseur au fil des romans et auxquels on s’attache très vite.

Légende : carte de Gwendalavir, réalisé par Jean-Louis Thouard.

Ce qui m’a également frappé, c’est l’évolution de Pierre en tant qu’écrivain. Je m’en suis particulièrement rendu compte en lisant Les Tentacules du Mal, le dernier tome des Mondes d’Ewilan. Il y a cette très longue séquence dans les arènes, où tout le groupe est confronté à une succession de créatures. En la lisant, je me suis dit que Pierre avait énormément progressé depuis La Quête d’Ewilan. On sent qu’il maîtrise parfaitement les ressorts du suspense. Dans un espace pourtant très fermé, il parvient à maintenir une tension constante, en répartissant les personnages, en donnant à chacun son propre défi, puis en faisant monter progressivement la pression jusqu’à l’apparition de la créature finale. Là, on mesure toute sa maîtrise narrative. À ce stade de son parcours, Pierre Bottero était devenu un auteur particulièrement accompli, capable de tenir son lecteur en haleine du début à la fin tout en donnant une véritable ampleur à son univers.

Avant d’entrer dans le détail des couvertures d’Ewilan et d’Ellana, quelles étaient vos ambitions et vos choix artistiques lorsque vous avez commencé à illustrer cet univers ?
Lorsque l’éditeur a fait appel à moi, je débutais tout juste ma carrière d’illustrateur. J’avais déjà publié quelques albums que j’avais écrits et illustrés, comme Le Baron de Münchhausen, Barbe-Bleue ou encore Le Bestiaire fantastique. Mon univers graphique était déjà très pictural, avec un trait assez épique. C’est une identité que j’ai continué à développer au fil des années et qui constitue sans doute aujourd’hui ma signature. Quand j’ai reçu le premier tome de La Quête d’Ewilan, mon objectif était de donner une véritable présence à cet imaginaire, de lui donner corps à travers les couvertures. Une couverture doit suggérer un univers sans tout révéler. Elle doit donner envie d’ouvrir le livre, pas raconter toute l’histoire.

Mon inspiration principale venait de Yoshitaka Amano, le concept artist de la saga Final Fantasy, de Vampire Hunter D et de nombreux autres univers du jeu vidéo et de l’animation japonaise. Ce que j’admire chez lui, c’est qu’il ne s’est jamais limité à l’illustration. Il explore aussi la peinture, l’aquarelle, la sérigraphie… Il refuse de s’enfermer dans un style unique. C’est exactement ce que je recherchais. À l’époque, une partie de l’illustration jeunesse adoptait un style très sage, très lisse, presque uniformisé. Je n’avais surtout pas envie de suivre cette voie. J’avais envie de casser les codes, de sortir du cadre et de proposer quelque chose de beaucoup plus pictural.
J’admire énormément Philippe Druillet, par exemple, pour cette capacité à repousser les limites de l’image. Mon ambition était que, dès le premier regard, le lecteur ait l’impression d’être happé dans un autre monde. Que l’image lui donne envie de tendre la main aux personnages, de les suivre dans leur aventure et d’entrer lui-même dans cette quête. C’est ce qui a guidé tout mon travail : la manière de représenter les créatures, les personnages, les paysages, mais aussi le traitement de la matière, des textures et de la lumière. Je voulais que ces couvertures soient en rupture avec ce qui se faisait alors dans l’édition jeunesse et qu’elles donnent immédiatement une identité visuelle forte à l’univers imaginé par Pierre Bottero.

Ce qui est intéressant avec vos couvertures d’Ewilan, c’est qu’elles représentent souvent une scène marquante du roman et/ou un environnement important dans lequel les personnages vont évoluer. Comment ces choix d’illustration sont-ils nés ? Est-ce que cela venait directement de votre lecture des livres ?

Au départ, c’était peut-être un peu plus instinctif. Certaines couvertures étaient plus évidentes que d’autres. Si je retrouvais aujourd’hui mes premières esquisses, je pense qu’on verrait assez rapidement comment certaines idées se sont imposées. Par exemple, pour le premier tome d’Ewilan, j’avais été marqué par la scène avec le Ts’lich qui apparaît dans un environnement qui n’est pas encore totalement fantastique, mais qui ressemble davantage au nôtre : un immeuble, un terrain vague… L’idée était justement de créer ce contraste, de partir d’un univers familier et de laisser apparaître progressivement des éléments qui annoncent le merveilleux.

Pour d’autres tomes, la recherche a été beaucoup plus longue. Il fallait trouver l’élément emblématique du roman, le personnage ou la scène qui pouvait représenter l’ensemble du livre, sans pour autant tout dévoiler. Et ce n’était pas toujours simple, parce que Pierre avait créé énormément de personnages.

On ne pouvait évidemment pas tous les faire apparaître sur une couverture. Certains ont parfois reproché à mes couvertures d’être très riches, voire un peu trop « bavardes ». Mais je trouvais finalement que cette générosité visuelle correspondait à celle de l’écriture de Pierre. Ses romans regorgent d’idées, de personnages, de paysages, d’émotions… Il me semblait donc logique que les illustrations aient cette même abondance. C’est peut-être aussi ce qui a créé cette forme d’osmose entre son univers littéraire et mon travail graphique. Mais cela demandait énormément de recherches. Il fallait multiplier les esquisses, réfléchir à la composition, trouver le bon équilibre entre les personnages et les éléments du décor.

D’autant plus que les premières éditions avaient une particularité : ce n’étaient pas de simples couvertures, mais des jaquettes avec des rabats. Chaque partie devait donc raconter quelque chose. Et il y avait aussi un autre défi : lorsque les tomes étaient placés côte à côte, les couvertures formaient une continuité graphique, presque une grande fresque. Un élément commencé sur le premier tome se poursuivait sur le suivant, puis sur le troisième. C’était une véritable contrainte, mais aussi un jeu passionnant. Il fallait réfléchir à la manière de créer un lien visuel entre des univers très différents : La Quête d’Ewilan possède des tonalités plutôt chaudes, alors que Les Frontières de glace nous emmène vers un monde beaucoup plus froid.

La palette de couleurs est donc complètement différente. Je voulais réussir à raconter chaque univers individuellement, tout en conservant une cohérence d’ensemble. C’était un véritable défi artistique, mais aussi un formidable terrain d’expérimentation.

C’est la première fois que je vois un style graphique comme le vôtre, et finalement c’est plutôt rassurant, parce que cela signifie que vous avez une véritable identité visuelle. Est-ce que ce style porte un nom particulier ? Comment l’avez-vous construit et fait évoluer au fil des années ?
Je pense que c’est quelque chose qui est venu assez naturellement, en travaillant avec toutes les influences dont je vous parlais au début : Moebius, Bilal, Liberatore… Puis aussi grâce aux rencontres que j’ai pu faire aux Arts décoratifs.
Dans une école d’art, on est constamment nourri par les autres jeunes artistes. Certains nous marquent, nous apportent des choses, et finalement tout cela devient un échange permanent. C’est un dialogue, une correspondance entre différentes sensibilités artistiques. On reçoit des influences, on les transforme, et petit à petit, on construit quelque chose qui nous appartient.

Si je devais définir mon style, je parlerais d’une vision à la fois expressionniste et onirique du dessin, aussi bien dans le trait que dans la couleur. Ce qui m’intéresse, c’est de faire évoluer mon approche en fonction de l’histoire que je raconte. Dans mes illustrations comme dans mes bandes dessinées, j’essaie que le dessin ne soit jamais simplement décoratif. Le trait, les textures, mais aussi les couleurs doivent participer au récit. Une scène de rêve, par exemple, ne doit pas forcément reprendre les mêmes teintes que le reste de l’histoire. J’aime créer une rupture, utiliser des couleurs inattendues pour faire ressentir qu’on change d’état de conscience, qu’on entre dans un autre espace mental.

Des artistes comme Kent Williams, Nicolas de Crécy ou Ludovic Debeurme m’ont également beaucoup inspiré dans cette approche. Ce sont des auteurs qui considèrent la couleur comme un véritable langage narratif. Elle n’est pas seulement là pour représenter une réalité — le ciel n’est pas simplement bleu parce qu’il doit être bleu. La couleur peut porter une émotion, une atmosphère, un sens caché. C’est justement ce qui me passionne dans l’illustration et la bande dessinée : créer une image où chaque élément participe à raconter quelque chose. Le dessin n’est pas seulement une représentation, c’est une manière de faire ressentir une histoire.

Pour revenir justement au travail des couleurs, les romans d’Ellana possèdent une identité visuelle très particulière et une atmosphère assez différente d’Ewilan. Comment ces choix de couleurs se sont-ils imposés pour cette trilogie ?

Si je me souviens bien, la trilogie d’Ellana avait effectivement une ambiance beaucoup plus nocturne. Avec Ewilan, on était davantage dans des scènes de jour, dans la découverte d’un monde, alors qu’avec Ellana, on entre dans quelque chose de plus secret, plus mystérieux. C’est un univers de guildes, d’apprentissage, de transmission, avec toute une dimension initiatique. La quête est différente, plus intérieure aussi. Il fallait donc trouver une identité graphique qui corresponde à cette évolution.J’ai alors choisis des teintes violettes, brunes, avec des nuances d’ocre jaune et quelques touches d’ocre rouge. L’idée était de créer une atmosphère particulière, presque plus intime, et de donner à cette nouvelle trilogie sa propre personnalité visuelle. C’est finalement ce que j’essaie toujours de faire : que le dessin et les couleurs soient en accord avec la psychologie du personnage, mais aussi avec l’écriture de Pierre. L’image doit prolonger ce que raconte le texte, traduire son ambiance et accompagner le lecteur dans l’univers du roman.

Depuis vingt ans, plusieurs illustrateurs ont représenté Camille et Ellana. Vous avez été le premier à leur donner une apparence visuelle. Comment avez-vous choisi de représenter ces deux héroïnes, notamment sur le plan physique ?

Pour moi, Ewilan était avant tout une adolescente en pleine transition. Elle passe de la fin de l’enfance à la découverte du monde adulte. Au début de l’histoire, elle possède une forme de naïveté, de fraîcheur. Elle découvre tout, elle n’a pas encore vraiment d’a priori sur le monde qui l’entoure. Il fallait donc que cette innocence transparaisse dans son apparence. Pierre la décrivait aussi assez précisément : ses cheveux clairs, ses yeux violets…
Ce sont des éléments qui étaient importants à conserver. Et puis il y avait son évolution physique, puisque c’est une jeune fille qui commence l’aventure autour de 14 ans et qui va progressivement grandir, mûrir, devenir une jeune femme.

Ellana, au contraire, est déjà davantage construite dès le départ. C’est une femme, très féminine, mais aussi une combattante. Elle possède une expérience, une vision du monde, une forme d’assurance qui n’existe pas encore chez Ewilan. Les deux parcours sont donc très différents. Ewilan est dans la découverte permanente : elle apprend que ses parents adoptifs ne sont pas ses véritables parents, elle découvre ses origines, un autre monde, mais aussi des vérités parfois difficiles à accepter. C’est une héroïne qui avance en ouvrant des portes. Ellana, elle, est plus dans la confrontation, dans le combat, dans la résistance. Elle possède aussi ce côté sauvage.
Ewilan est une enfant plutôt sage, une bonne élève qui subit son environnement avant de faire ce fameux « pas de côté » qui va révéler sa véritable nature. Ellana, elle, porte déjà cette liberté en elle. Ce n’est pas le même parcours intérieur, ni le même niveau de maturité.

Légende : croquis d’Ewilan et Ellana.

Un élément qui marque beaucoup dans vos représentations d’Ellana, ce sont ses cheveux, notamment cette longue natte très particulière. Comment avez-vous travaillé cet aspect ?
C’est justement un élément qui m’a demandé beaucoup de recherches. Je n’avais pas totalement compris ce que Pierre imaginait lorsqu’il décrivait cette coiffure. Ce n’est pas simplement une natte classique : il y a cette espèce de structure dans laquelle les cheveux sont maintenus, avec une longue mèche qui part derrière elle et donne presque l’impression d’une queue de dragon, d’un mouvement continu, comme un fouet. Mes premières esquisses d’Ellana la représentaient d’ailleurs avec les cheveux détachés. Mais ce n’était pas le personnage. Ellana est une combattante, quelqu’un qui bouge énormément, et ses cheveux ne doivent jamais être un obstacle dans ses mouvements. Il fallait donc une coiffure qui corresponde à son tempérament. Ce qui m’intéressait aussi, c’était de traduire son côté sauvage, tout en conservant sa féminité.

Comme vous le disiez, on voit aussi une évolution très forte d’Ewilan au fil des couvertures. Son visage change, son apparence se durcit, notamment dans les derniers tomes. Comment avez-vous pensé cette transformation ?
C’était quelque chose de très important. Au premier tome, Ewilan a un visage beaucoup plus doux, parce qu’elle est encore dans cette découverte du monde. Mais au fil des événements, elle traverse des épreuves beaucoup plus difficiles. Je me souviens notamment de la couverture du tome 4, où il fallait vraiment montrer qu’il s’était passé quelque chose. L’éditeur insistait beaucoup là-dessus : il fallait que le lecteur se dise immédiatement « Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Pourquoi a-t-elle changé? » Le fait qu’elle ait les cheveux coupés était un symbole très fort. Cela racontait une rupture, une transformation du personnage.

Le côté sauvage d’Ellana a-t-il été difficile à retranscrire graphiquement ?
Non, mais il a demandé beaucoup de recherches aussi. J’ai beaucoup travaillé son visage, notamment son nez, son regard. Il fallait trouver ce regard précis, presque affûté, celui d’une personne qui observe tout. Mais il fallait également conserver une certaine sensualité, parce qu’Ellana est un personnage très féminin. Elle n’est pas uniquement une guerrière : elle possède aussi une grande élégance. Ça ne s’est donc pas fait immédiatement, mais petit à petit, j’ai trouvé son équilibre.

Est-ce qu’il y a un élément d’une couverture qui a été particulièrement difficile à imaginer puis à dessiner ? Je pense notamment au Ts’lich, qui n’est pas forcément évident à visualiser, ou encore à des lieux comme Al-Jeït, qui sont très décrits dans les romans mais qui peuvent être difficiles à représenter mentalement. Est-ce qu’il y a eu des éléments qui vous ont demandé plus de recherches que d’autres ?

Au niveau des décors, finalement, non. J’étais tellement plongé dans le même univers imaginaire que Pierre que les choses venaient assez naturellement. Mon imaginaire graphique devait simplement répondre au sien, et je crois d’ailleurs qu’il était agréablement surpris de voir son monde prendre forme.

Je pense que pour un écrivain, cela doit être assez particulier de découvrir son univers en images. Lorsqu’il écrit, tout passe par les mots : le lecteur doit ensuite construire ses propres représentations. Mais quand un illustrateur arrive et propose une vision précise, il faut que cette vision soit à la hauteur de l’imaginaire qu’il avait lui-même en tête.
Pour les créatures, en revanche, Pierre m’a laissé beaucoup de liberté. J’ai vraiment pu laisser mon imagination s’exprimer. Les Ts’lich ont peut-être un temps de réflexion plus long. Il faudrait que je retrouve mes premières esquisses, car je les avais probablement imaginés différemment. Ce sont des créatures assez particulières : à la fois des monstres presque reptiliens, avec quelque chose de très inquiétant, mais qui possèdent aussi des mains et une certaine capacité de compréhension.

Ils doivent pouvoir manipuler des objets précis, ce qui leur donne une forme d’intelligence et de raffinement derrière leur aspect monstrueux. Mais globalement, je n’ai pas le souvenir d’avoir rencontré de véritable blocage avec une créature ou un personnage.

Je me souviens simplement de Duom Nil’Erg. Je l’avais naturellement imaginé plutôt rond, un peu dodelinant, avec un côté sympathique et légèrement ventripotent. Et Pierre m’avait fait remarquer : « Tu sais, il est plutôt mince. » Ça m’avait surpris, parce que je m’étais construit une image complètement différente en lisant le personnage. Mais au final, rien n’a été véritablement insurmontable. C’était surtout une question d’échange, de dialogue avec Pierre et de recherche pour trouver la bonne interprétation visuelle.

Pour une couverture, j’imagine que cela peut varier selon les projets, mais en moyenne, combien d’heures de travail représente la création d’une illustration comme celles d’Ewilan ou d’Ellana ?
C’était un travail assez long, notamment parce qu’il ne fallait pas seulement penser au dessin final. Il y avait toute une phase de conception en amont, avec énormément d’esquisses et de recherches. Il faut aussi rappeler que les premières éditions étaient particulières, puisqu’il ne s’agissait pas uniquement de la première de couverture avant. Il y avait également la quatrième de couverture et les deux rabats de la jaquette. Cela faisait donc quatre espaces différents à penser, avec à chaque fois des éléments forts, tout en conservant une cohérence entre l’ensemble. Il fallait trouver un équilibre : avoir une image principale suffisamment marquante sur la première de couverture, mais aussi raconter d’autres choses à travers les autres parties, sans que tout soit déséquilibré.

Ensuite venait tout le travail de peinture, de matière, de texture. Les couvertures n’étaient pas réalisées en numérique : elles étaient véritablement peintes à la main. Il n’y avait pas de retouches informatiques pour corriger ou transformer l’image. Parfois, je laissais aussi reposer le dessin quelques jours avant d’y revenir, avec un regard neuf, pour retravailler certains détails, améliorer les lumières, les effets de profondeur, ce qu’on appelle le sfumato ou la perspective atmosphérique.
Entre la conception et la réalisation finale, il fallait compter facilement une bonne dizaine de jours par couverture. C’était un travail très prenant, mais aussi extrêmement stimulant.

Comme beaucoup de lecteurs, vous avez été profondément touché par la disparition de Pierre Bottero.
C’était vraiment bouleversant. Je ne m’attendais pas à une disparition aussi brutale, aussi jeune et aussi tragique. Il m’a fallu du temps pour réaliser. Et puis, au-delà de la perte de l’auteur de cette incroyable saga, c’était surtout la perte d’un ami. Avec Pierre, nous avions tissé des liens qui dépassaient largement nos échanges autour de l’univers d’Ewilan.

Nous avions d’ailleurs des projets personnels ensemble, notamment autour de la bande dessinée. Nous voulions créer un univers complètement différent de celui d’Ewilan, explorer d’autres imaginaires. Je me souviens lui avoir proposé de travailler autour du mythe des vampires, de réfléchir à une manière de le revisiter, de le réinventer. Donc oui, c’était véritablement la perte d’un ami.

Dernière question: on parle beaucoup aujourd’hui de l’intelligence artificielle. Est-ce que, de votre côté, l’IA a déjà commencé à impacter votre travail d’illustrateur ?
Le monde de l’illustration est déjà profondément touché par l’IA. Ce qui me dérange avant tout, c’est que nos travaux, nos recherches, nos années d’apprentissage et d’expérimentation ont été utilisés sans notre consentement pour entraîner ces outils. Tout ce temps passé à construire un univers graphique, à chercher son style, à progresser, a été absorbé par des bases de données. Et ça, pour moi, pose un véritable problème éthique.Un artiste passe des années à se nourrir de références, à observer, à apprendre, à expérimenter. L’IA, elle, récupère tout cela et produit quelque chose en quelques secondes, sans cette notion de parcours, de recherche ou de quête personnelle. On voit aujourd’hui beaucoup de personnes demander des images « à la manière de Miyazaki », par exemple, parce que c’est devenu une tendance. Mais il faudrait demander ce qu’en pense Miyazaki lui-même. Je doute que cela le réjouisse. Et au-delà du simple fait de reprendre une esthétique, c’est toute la démarche humaine derrière une œuvre qui disparaît.

Ce qui est fascinant chez un artiste, ce n’est pas seulement le résultat final : c’est tout le chemin qui l’a amené jusque-là. Ce qu’il a vécu, ce qu’il a traversé, ce qu’il a cherché à exprimer. C’est cette dimension humaine qui me semble fondamentale. Et concrètement, cela a déjà un impact économique. Avant, quelqu’un qui avait besoin d’une illustration devait faire appel à un artiste ou acheter une œuvre existante, ce qui rémunérait normalement son créateur. Aujourd’hui, une personne peut simplement écrire un prompt et obtenir une image en quelques secondes, sans forcément se questionner sur son origine. Après, j’espère que les lecteurs et les amateurs d’art sauront faire la différence. Ceux qui sont sensibles au geste artistique, au travail derrière une œuvre, à l’histoire d’un créateur, continueront à rechercher cette dimension humaine.

Mais je m’interroge aussi sur l’évolution des nouvelles générations. Nous vivons dans une époque où l’attention est constamment sollicitée par des contenus très rapides, notamment avec les réseaux sociaux. Cela prend du temps qui pourrait être consacré à lire, réfléchir, imaginer, se nourrir intérieurement. Et finalement, ce qui me fait peur, c’est que l’on perde peu à peu le temps de rêver. Le temps de s’ennuyer, de regarder un vieux mur de pierres, un paysage, les nuages, de laisser venir une idée par hasard. C’est souvent dans ces moments-là que naissent les choses les plus personnelles. Aujourd’hui, nos yeux sont malheureusement beaucoup plus souvent tournés vers les écrans que vers le monde qui nous entoure.Mais peut-être que cela va changer.

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