Le 9 février avait lieu à La Rochelle l’avant-première du nouveau film de François Favrat, Compagnons. Huit ans après son dernier long-métrage « Boomerang », le cinéaste revient avec un drame social poignant et percutant, qui a ému le public rochelais.
À l’occasion de cet événement exceptionnel organisé par CGR Le Dragon, entretien avec le réalisateur François Favrat, l’actrice Agnès Jaoui et l’étoile montante du cinéma français Najaa Bensaid.
Au cœur des Compagnons…
Le film est une véritable plongée au sein des Compagnons du Devoir, une structure d’excellence où des jeunes, partout en France, apprennent un métier avec l’assurance de trouver un travail à la sortie. Plus qu’une simple école, les Compagnons du Devoir sont aussi réputés pour leur discipline et les valeurs qu’ils transmettent à leurs apprentis. Pour François Favrat, ce modèle est un des facteurs qu’il l’a persuadé d’accepter la réalisation du film : « Lorsque j’ai rencontré les Compagnons, j’ai été totalement convaincu. Je les ai rencontrés à l’Hôtel de Ville et, ensuite, à La Rochelle, où j’ai pu m’entretenir avec un prévaut, une Mère – qui m’a donné plein d’idées pour le personnage joué par Agnès – et un jeune migrant qui avait été accueilli là-bas et m’a inspiré pour le créer personnage d’Adama. » […] J’ai réussi à rentrer dans les sphères pour connaître leurs rituels, les remises de couleurs, etc… Ça n’a pas été simple. Je ne savais rien des Compagnons au départ. C’était fascinant de découvrir cette micro-société. ». Les valeurs que tentent d’inculquer les Compagnons, au-delà de leur cercle, ainsi que le milieu urbain développé dans l’histoire ont aussi été une source d’inspiration pour le scénario du film : « Je suis tombé sur le quartier de Bellevue, où il y avait un chantier d’insertion pour des jeunes en difficulté. Là-bas, vous aviez un Compagnon qui, en plus de son travail, venait les aider sur son temps libre. Leur engagement sur la transmission, ce n’est pas que des mots. Ça a été mon déclencheur. Et puis, voyant le quartier de Bellevue, les jeunes qui y vivent, leur énergie, leur humour, leur créativité, j’étais pleinement décidé. Je me suis lancé dans l’écriture en observant ce que je voyais. ».
Le cinéaste nous raconte également une de ses principales idées fixes pour Compagnons : « Mon obsession c’était le geste, car je faisais un film sur cela. Je ne voulais pas d’acteurs parisiens qui vont faire des faux gestes, tapoter bêtement avec des petits marteaux. Donc, les apprentis, les aspirants et les Compagnons que vous voyez dans le film sont en grande partie des vrais jeunes en formation. Comme les jeunes de Bellevue, qui ne sont, pour la plupart, pas des comédiens. Le film a été fabriqué en tenant compte de détails véridiques et de la justesse du geste. ». D’ailleurs, Najaa se confie sur cet aspect-là du film : « Au départ, François ne tenait pas à ce que j’apprenne trop, pour garder à l’image le fait que Naëlle, mon personnage, est une débutante dans le domaine. Elle ne pouvait pas arriver en sachant découper du verre comme un apprenti qui étudie depuis des années. Mais, en effet, j’ai ensuite appris à couper le verre avec une vraie vitrailliste. C’est un travail de grande précision et demande une énorme patience. ».

Pour Agnès Jaoui, c’est le récit intimiste et l’environnement des Compagnons qui l’ont conduit à accepter le rôle de la « Mère », Hélène : « J’ai été touchée par l’histoire. De plus, je trouvais ça intéressant et important de mettre en lumière ces Compagnons que je connaissais un peu mais qui, globalement, reste un monde très méconnu par rapport à leur travail et leur formidable valeur. J’étais contente de montrer un film très positif. ».
La comédienne a aussi eu une immersion chez les Compagnons, pour composer son personnage, celui de la Mère, primordial auprès des apprentis : « Je suis allée à la demande de François à la Maison de Nantes pour rencontrer une Mère et m’imprégner de son rôle dans les Compagnons. C’est un rôle essentiel car souvent les jeunes viennent de loin et se retrouvent sans famille. Certes, ce n’est pas une mère de substitution, mais c’est la personne de confiance. Elle veille à la bonne marche de tout et les jeunes viennent là voir pour toutes sortes de choses. ».
Au casting, Najaa n’avait qu’une envie : continuer le chemin avec Naëlle. Une jeune femme qui, par un concours malheureux de circonstances, va se retrouver à devoir 6000 euros à des dealers de drogue. Aidée par Hélène (Agnès Jaoui), elle ente dans l’univers délicat mais rude des Compagnons du Devoir : « Dès la lecture d’un extrait d’une scène, j’avais de suite été touchée par cette séquence et très envie de réussir ce casting pour défendre le personnage de Naëlle, sa fragilité, son courage et sa détermination. Je suis très heureuse d’avoir eu cette chance. ».
Un film pour changer les regards
L’objectif de Compagnons était aussi de changer le regard sur les métiers manuel, régulièrement qualifiés comme des sous-métiers déshonorants : « Avec ce film, je pouvais montrer en quoi les métiers manuels et de la main ouvrent des perspectives à des jeunes auxquels on dit parfois que s’ils sont nazes, ils feront une formation professionnelle. Car, au-delà du savoir-faire et du savoir-être, une formation chez les Compagnons offre de véritables opportunités. C’était important de réunir des univers qui, à priori, ne sont pas faits pour se rencontrer : le Quartier de Bellevue et l’univers traditionnel des Compagnons. Les gens se rencontrent et c’est formidable ! […] On se rend compte à quel point ces valeurs de courage, de persévérance, de patience, transmises par les Compagnons permettent de devenir quelqu’un, qu’on peut forger sa vie à travers le geste manuel. ».
Dans le film, Hélène envoie cette magnifique réplique à Naëlle « Les mains aussi peuvent être intelligentes ». Elle résonne avec les propos de François Favrat sur l’objectif de sensibilisation et celui de dénoncer les clichés sur les métiers manuels : « La société françaises est une société de castes. Effectivement, en dehors de l’ENA, Sciences-Po et les écoles de commerce, il n’y a aucun point de salut. Et c’est faux. On essaie de remettre les métiers manuels à l’honneur mais c’est tout l’inverse. Les jeunes ont toujours honte de se tourner vers ces métiers et de ne pas poursuivre des études de bac général. Pour certains, ces métiers c’est de la daube. Les formations et les CAP ou bac pro sont dévalorisés aujourd’hui. C’est fâcheux et le film a ce mérite de mettre en lumière, comme je le disais, la qualité des métiers manuels et les valeurs qu’ils transmettent. ».

Najaa est la révélation de Compagnons. Elle livre une interprétation magistrale, notamment au travers de moments intenses, des colères franches : « La rage que j’exprime à l’écran elle part d’un constat de pas mal d’injustices et de souffrances qui sont tues. Je me suis aussi inspirée de personnes que j’ai pu rencontrer dans ma vie, à Bellevue, des jeunes. ».
La comédienne était bien entourée, Agnès Jaoui ou encore Pio Marmaï, dont elle nous raconte la collaboration : « En off, on a beaucoup ri. C’était une super expérience de tourner avec des acteurs comme eux. C’est un honneur de leur donner la réplique et c’est très enrichissant d’être à leur côté. On en apprend énormément. Et je ne suis pas là seule. ».
AVIS
Synopsis :
À 19 ans, passionnée de street art, Naëlle est contrainte de suivre avec d’autres jeunes un chantier de réinsertion, sa dernière chance pour éviter d’être séparée de ses proches. Touchée par la jeune fille, Hélène, la responsable du chantier, lui présente un jour la Maison des Compagnons de Nantes, un monde de traditions qui prône l’excellence artisanale et la transmission entre générations. Aux côtés de Paul, Compagnon vitrailliste qui accepte de la prendre en formation dans son atelier, Naëlle découvre un univers aux codes bien différents du sien… qui, malgré les difficultés, pourrait donner un nouveau sens à sa vie.
Compagnons est une double immersion.
Une immersion dans l’univers de l’excellence, celui des Compagnons du Devoir, où François Favrat dévoile toute l’étendue de la beauté des métiers manuels trop souvent dénigrés et bourrés de préjugés par une partie de la population et des politiques. De l’autre, Compagnons est une immersion au cœur d’une jeunesse paumée, abandonnée par La République, qui a perdu confiance en elle-même et envers autrui. Au travers ça, le réalisateur François Favrat compose un drame social authentique, entre une vie dans un quartier difficile, violente, sans compromis et une vie programmée, stricte, tournée vers l’avenir. Deux univers qui se confrontent pour néanmoins mettre en lumière des valeurs optimistes : l’entraide, la fraternité, l’amitié et le courage, des qualificatifs écrasés aujourd’hui sous le poids de l’individualisme et de l’égoïsme. Des valeurs qui, cependant, ne sont pas exclusivement réservées aux Compagnons. En effet, le film n’a aucune revendication promotionnelle pour les Compagnons ou de dénigrement « anti-quartier », bien au contraire. Les amis de Naëlle, l’héroïne du film, prouvent qu’il existera encore et toujours des gens de grande vertu, des défenseurs de nobles causes telles que la camaraderie, la débrouillardise, la vaillance et la bravoure. Qu’il ne s’agit pas d’une question d’environnement ou de couleurs de peau, mais de cœur.
Compagnons a cette ambition de la transmission et l’objectif de la retranscription : transmettre des valeurs optimistes, transmettre des émotions sincères et incisives, retranscrire des vérités, des problèmes et des solutions. Un film d’utilité publique, qui délivre en parallèle un joli message destiné à notre jeunesse : « la confiance existe ». Cette confiance rompu depuis des décennies par un État lâche et inapte à rendre à la jeunesse de l’espoir et de la foi. Avec Compagnons, le réalisateur s’évertue, s’attelle à démonter des clichés, des conceptions faussées et des idées reçues pour changer, peut-être, les mentalités, changer les perceptions et insuffler des envies, ouvrir une voie chez le jeune spectateur. C’est aussi le rôle du 7ème art, combler un manque, prendre la place d’un Gouvernement si besoin, et aider à sublimer la réalité, sans pour autant la tronquer, offrir un espoir, un chemin à suivre…
Se saisir des opportunités, se battre, ne rien lâcher, et se libérer. Se libérer du poids du passé et avancer sereinement vers le futur. Toutes ses étapes sont retranscrites avec justesse dans un scénario et un montage intelligent. François Favrat sublime les stéréotypes, magnifie les poncifs, pour accentuer la pureté de son œuvre.
Un film indéniablement émouvant, porté par des comédiens exceptionnels, Najaa Bensaid en tête. La comédienne livre une prestation à fleur de peau et d’une profonde sincérité. C’est là toute la valeur et la garantie émotionnellement de Compagnons, une interprétation où les mots de Naëlle sont rythmés par une colère, des désirs, et une loyauté fidèle à son interprète.
