Le 18 février, Prime Video lancera sa nouvelle série événement : TOTEMS.
Création française produite par Gaumont et créée par Olivier Dujols et Juliette Soubrier, cette série d’espionnage nous plonge dans les années 60, en pleine Guerre Froide, tandis que la tension entre les USA et l’URSS est à son paroxysme. Au cœur de cette tension, Francis Mareuil, jeune scientifique français, s’apprête à devenir espion. Alors qu’il travaille pour les services secrets français et la CIA, il rencontre Lyudmila Goloubeva, une pianiste contrainte de collaborer avec le KGB. C’est le début d’une histoire d’amour… Mais comment savoir si les sentiments qui semblent les animer sont sincères ou guidés par des intérêts politiques ?
Comment est né le projet TOTEMS ?
Il y a maintenant trois ans et demi, Amazon Prime Video et Gaumont ont fait passer un casting de scénaristes dans l’objectif de créer une série d’espionnage sur la Guerre Froide, une volonté de genre et de temporalité affichée dès le départ. Ils m’ont choisi sûrement parce que j’avais déjà travaillé sur l’espionnage auparavant et, à partir de là, nous avons travaillé sur un concept, lequel est devenu TOTEMS. […] Je ne sais pas pourquoi il y avait cette envie d’une série d’espionnage durant la Guerre Froide. Je pense qu’il y avait une affection pour cette période-là. Ce qui m’a intéressé, moi, c’est qu’une série de genre a besoin d’un contexte. Certains de ces concepts peuvent parfois être abscons à expliquer aux spectateurs, à présenter, ça demande un gros effort. Tandis que la Guerre Froide est une période connue et comprise par tous : deux blocs, l’Est et l’Ouest, deux idéologies qui s’affrontent. Puis, il y a une forme de critique, toujours d’actualité, sur le capitalisme et le communisme – une forme alternative encore possible -, qui ont tous deux un côté dictatorial. Bien sûr, dans notre vision occidentale, on pointera du doigt l’Est, mais le MacCarthysme, par exemple, n’a pas été une période de grande tolérance américaine. Bref, il y a de l’enjeu, du danger et des missions menées par la CIA, le KGB ou le SDECE pour empêcher ou faciliter certains régimes politiques d’arriver dans certains pays comme l’Amérique du Sud ou d’Afrique, entraînant des drames et des morts. Tout ceci crée un contexte connu, qui nous aide en tant que scénariste. On sait que le spectateur va être plongé pleinement dans l’action.
Et justement, de quelle manière vous êtes-vous servi de l’Histoire pour fabriquer votre fiction ?
Le but n’était pas de faire de la politique-fiction, ni quelque chose qui serait une réalité alternative. Nous devions être dans une logique historique, ne pas tronquer ce qu’on peut lire dans les livres d’histoire, et essayer ensuite de se loger dans des zones d’ombres, dans ce qui n’a pas été dit. Il y a des faits qui se sont déroulés en dessous du niveau de visibilité médiatique, surtout à l’époque, et qui n’ont toujours pas été révélés, qui sont dans des archives ou qui sont difficiles à atteindre. On se sert de choses réelles dans la Conquête Spatiale, de l’armement autour de la Conquête Spatiale, dans les relations internationales ou la collaboration et coopération entre les différents services. On s’appuie sur des choses avérées, et puis il y a des trous narratifs dans lesquels on s’engage pour créer notre fiction.
En tant que scénariste, et lorsque qu’on est sur un projet d’espionnage sur la Guerre Froide, on imagine que cette période est exaltante pour vous et que ça vous ouvre à des possibilités scénaristiques immenses ?

Parfois, trop. Le problème de l’Histoire et de son enseignement, c’est qu’on peut en avoir une vision binaire. Dans le cas de la Guerre Froide, deux blocs et, d’un côté les méchants et de l’autre les gentils. Mais, en réalité, c’est beaucoup plus complexe. Il y a une simplification des faits. On a envie de pointer du doigts des méchants, récompenser des gentils ou aboutir à la conclusion que tout le monde est coupable et que personne n’est bon. Il n’y a pas de nuances. J’ai eu la chance de travailler avec un historien, Jean-Pierre Bat, qui est spécialiste de la période, de la décolonisation et des services de renseignements notamment en Afrique.
En discutant avec lui, on s’aperçoit que tout ceci est très nuancé. L’Est et l’Ouest étaient beaucoup plus poreux que ce qu’on peut penser. Ce n’était pas rose, bien entendu, mais ce n’était pas aussi binaire. Il y avait de la coopération scientifique et commerciale entre la France et les USA mais aussi entre la France et l’URSS, par exemple. Comme aujourd’hui. On le voit avec la Russie qui menace de couper le gaz à une partie de l’Europe dont l’Allemagne, ça fait partie des enjeux. On est obligé de faire des compromis.
À l’époque déjà, nous vivions dans un monde globalisé, et même pendant la Guerre Froide, il fallait parler avec tout le monde, serrez les mains et c’est ça le renseignement. Tendre la main, que ce soit pour la serrer ou donner des baffes, mais à ce qu’il y ait un contact, une présence avec les autres. Encore plus dans les années 60, où la technologie et les moyens de communications étaient limités. Une grande partie du renseignement se fait aujourd’hui par le SIGINT, Signal Intelligence, alors qu’à l’époque, tout se faisait par l’HUMINT, Human Intelligent, soit le réseau, le contact. À qui je parle ? À qui je me d’adresse ? Qui va me donner les informations ? Qui les possède ? Pourquoi les gens vont me la fournir ? Donc, comment je recrute, comment je corromps ? Comment j’achète ?
Vous parliez de « nuance », la série en aura-t-elle, dans sa représentation des deux blocs ?
Oui. C’est l’avantage de traiter le sujet de la Guerre Froide avec un point de vue français. C’est une série française et un point de vue majoritairement français où les personnages principaux travaillent dans ou autour des services de renseignements français. Ils embrasent quelque part ce point de vue de la France et celui du Général de Gaulle. Il était atlantiste, avait le regard tourné vers les USA et, en même temps, il avait envie de forger une France grande, indépendante, autonome, qui soit aussi une forme de troisième pouvoir face aux USA et l’URSS. De ce fait, il n’était pas complètement aligné avec les USA. Par exemple, De Gaulle a permis que les bases américaines quittent la France en 66 alors que les Américains, sous prétexte qu’ils chapeautaient l’OTAN, étaient très présent en terme de stratégie militaire sur le territoire français. Il était donc l’allié des américains et pas non plus à leur service. […] Vous avez également un parti communiste encore fort qui soutiendra par exemple, des années plus tard Mitterrand dans son accession au pouvoir. Donc, lorsqu’on est dans TOTEMS, on présente un point de vue français, plus nuancé et moins idéologique que serait un point de vue américain ou soviétique.
Pour revenir aux premières étapes, par quoi commence-t-on lorsqu’on doit créer une série d’espionnage de ce type ? Quelles sont les étapes d’écriture ?

Il n’y a pas vraiment de méthode. Mais il y a tellement de choses à mettre en place, à la fois l’intrigue principale, elle a besoin d’exister surtout avec les contraintes du contexte, donc de l’Histoire, ensuite les personnages avec leurs conflits personnels, et de quelle façon, au sein de l’intrigue, ces conflits vont être questionnés. On va ensuite avoir des intrigues plus personnelles, qui vont résonner avec l’intrigue principale. Puis, les personnages secondaires et il y a beaucoup à développer. On peut commencer par où on veut, de toute manière, il faudra faire le reste à un moment donné. […] On a débuté un peu partout. C’est une pièce montée, elle monte par moment plutôt bien.
On s’aperçoit ensuite que le premier étage est pourri et on recommence tout. Et un jour, on voit que ça tient. Le travail du scénariste est toujours incertain. Même quand nous avons une pièce montée finie devant nous, on se demande toujours si elle ne va pas finir par s’effondrer.
[…] On a commencé à travailler dessus en août 2018 et nous avons commencé à tourner en février 2021. Sachant que nous écrivons aussi pendant le tournage.
La difficulté d’écriture majeure réside dans l’originalité de la série. Nous sommes dans une série dans laquelle les personnages principaux ne sont pas espions. Sur TOTEMS, ces personnages n’attendent d’ailleurs rien de l’espionnage. Au départ, ils vont être réticents à intégrer ce monde. Le but de la série est de les faire rentrer dans l’univers de l’espionnage, pour ensuite les broyer progressivement. La difficulté a donc été de se demander : comment faire entrer des personnages, plutôt en refus de l’espionnage, dans cet environnement, et comment parvenir à les maintenir de façon cohérente pour que cela rentre dans leur logique et que l’espionnage devienne une nécessité chez eux. Dans la création de la dramaturgie, c’est ce point-là qui a été le plus difficile.
Pour TOTEMS, vous avez fait le choix d’un casting international. Un choix qui permet aussi une meilleure immersion dans l’histoire. C’était important pour vous et la crédibilité de votre univers ?
On voulait absolument que notre série soit plausible, que la version originale soit la plus sincère et la plus authentique possible. Cela a nécessité que les russes soient joués par des russes, les tchèques par des tchèques et ainsi de suite. À aucun moment, nous n’avons triché. Ça nous a causé pas mal de problèmes, surtout en temps COVID, pour faire voyager les acteurs et les faire traverser les frontières. Ce qui est amusant, c’est que ceci est un peu une mise en abîme du sujet de la série, puisque nous sommes aussi une série de frontières. Les personnages doivent aller de l’Ouest à l’Est et de l’Est à l’Ouest, sans arrêt. Pour nous, c’était fondamental d’avoir ce casting avec également la contrainte qu’ils parlent français. Nos comédiens russes, par exemple, sont russophones et francophones. Ils ne sont pas doublés, ils parlent les deux langues.
Il y a un personnage qui se démarque des autres par ses problèmes, c’est Virgile, interprété par José Garcia. Comment était-il à l’idée de jouer un espion ?

Il était ravi. Je ne connaissais pas José avant la série. Il est formidable, tant au niveau humain, que professionnellement. Il a tout de suite senti dans son rôle quelque chose qui lui parlait. C’est une personne qui, je pense, a besoin de creuser des parcelles de lui-même pour incarner au mieux un personnage. Je ne sais pas lesquelles mais, en tout cas, il y a quelque chose qui a profondément touché José chez le personnage de Virgile. Il a eu envie de s’attaquer à la noirceur de Virgile qui a, en même temps, une force de vie incroyable. Rien ne l’atteint. C’est-à-dire que même lorsqu’il se retrouve frappé au sol, métaphoriquement ou littéralement, il va constamment continuer à lutter. Il s’en sortira toujours.
C’est pour ça que ça fonctionne aussi bien, c’est la compréhension de José et sa capacité à retranscrire ça en permanence. Puis, c’est un acteur très physique. D’ailleurs, il y a une scène qui m’a beaucoup touché, c’est la rencontre entre Virgile et Anne Mareuil (Ana Girardot). C’est la dernière séquence que j’ai écrite de tout TOTEMS. On l’a tourné tardivement. Une séquence importante, mais on ne savait pas comment la faire. On l’a repoussée plusieurs fois. C’est une scène assez évidente ensuite, dans la qualité du jeu de Ana et de José et qui est à l’image de ce que sont les personnages.
Visuellement, à quoi peuvent s’attendre les téléspectateurs ?
Jérôme Salle, le réalisateur, a une grande diversité dans son travail de l’image due à son expérience. Il a essayé d’être moderne et, en parallèle, d’être référencé. Amazon nous a donné les moyens de faire une série d’époque et de sortir des plans aussi ambitieux que ceux que nous avons dans TOTEMS.
Il avait des références claires, notamment à Hitchcock mais pas que. De fait, il en a déduit une charte graphique, une charte d’images, avec Antoine Sanier, le chef opérateur. Les autres réalisateurs, dès l’épisode 3 réalisé par Antoine Blossier, ont fait très attention à la continuité graphique de TOTEMS. Ils avaient une contrainte visuelle et dramaturgique à respecter, pour la cohérence de l’ensemble. Je pense qu’ils ont très bien réussi à s’inscrire dans les pas de Jérôme pour respecter tout cela.
AVIS
Immersion au cœur de la Guerre Froide
TOTEMS s’inscrit dans la pure tradition des séries d’espionnage, empruntant aussi les codes du genre au cinéma. Car au-delà de son aspect sériel (format, cliffhanger…), TOTEMS est une série profondément cinématographique. À la fois dans la précision de sa mise en scène, ses décors, que dans la caractérisation brillante de ces protagonistes et sa musique, voguant dans les contrées du polar noir des années 50-60 ou des films d’espionnage plus modernes.
TOTEMS mise sur tous ces éléments pour rendre crédible son univers et immerger le spectateur dans ce conflit où La France, les USA et l’URSS s’affrontent dans un jeu de faux-semblants impitoyable et haletant.
Sur la réalisation, TOTEMS affirme dès les premières minutes ses ambitions. Couleurs effacées et froides, colorimétrie et étalonnage glacial et énigmatique, ces choix artistiques imposent à la mise en scène des trois réalisateurs (Frédéric Jardin, Antoine Blossier et Jérôme Salle) un cadre insaisissable, ambiguë, indéchiffrable, à l’image des personnages, difficile à cerner. Le spectateur, lui, en plus de devoir décortiquer les mensonges et les vérités, est ballotté de pays en pays, de décor en décor, dans un montage dynamique et enivrant, au travers lesquels sont construits des séquences en huis-clos palpitantes, parfois oppressantes. Ici, dans ces pièces ternes et ces environnements hostiles, on se heurte alors à la confrontation d’espions déchirés entre leur devoir, leur sensibilité ainsi que leurs desseins personnels où le temps, qui s’écoule inexorablement vers un drame mondial, fait également son œuvre sur la psychologie de protagonistes déjà impactés par une pression permanente. Tout ceci est évidemment rythmé par un scénario qui ne se laisse jamais déborder par ses propres envies, et parvient à se bâtir progressivement, intelligemment, pour éveiller les soupçons, troubler et perturber son auditoire.
TOTEMS est un jeu de piste de qualité, où les personnages ont la place qu’ils méritent…
Qui est qui ?
Chaque protagoniste a une ou plusieurs fonctions qui lui sont propres dans cette vaste odyssée d’espionnage, dans cette course-poursuite où finissent par se dévoiler les véritables personnalités de chacun. C’est toute l’intelligence de TOTEMS, jouer sur les ambivalences, les incertitudes et les clairs-obscurs des personnages pour les intégrer dans la machinerie d’une intrigue déjà bien ficelée.
Outre une romance et un triangle amoureux extrêmement bien ficelé, où les scénaristes s’amusent de nous en jouant sur les vraies intentions des deux héros (Niels Schneider et Vera Kolesnikova), le personnage le plus intéressant reste celui de Virgile, interprété par un José Garcia méconnaissable. Le comédien offre une performance à contre-emploi, loin des productions potaches qui ont fait son succès auprès du grand public. Il incarne là un espion de la CIA, ayant pour mission d’accompagner, de suivre et de protéger Francis Mareuil dans sa mission. Avec des problèmes d’addictions sévères, Virgile éclate en plein vol. Au-delà des clichés, les scénaristes de la série abordent un fléau, sans compromis, mêlant à cela l’intrigue d’espionnage et une histoire sentimentale avec habileté, brutalité et émotion.
Le casting féminin a aussi son rôle à jouer. Vera Kolesnikova (Lyudmila Goloubeva) et Ana Girardot (Anne Mareuil) s’introduisent parfaitement dans cet univers très masculin pour jouer des rôles décisifs dans l’intrigue. La série, qui se veut aussi moderne dans son propos, n’hésite pas à soulever des thèmes sociétaux forts tels que l’avortement et montrer, au passage, l’importance du droit à l’avortement, et de préserver ce droit.
Conclusion
Authentique série d’espionnage inspirée Made in France, TOTEMS séduit par l’adresse de son intrigue, son propos et son casting 5 étoiles, français et international. C’est par ailleurs une des forces de TOTEMS, s’être entouré d’acteurs et d’actrices étrangers pour plonger le spectateur dans une vraie histoire d’espionnage. Un cachet indéniable à l’immersion.
De plus, les créateurs intègrent une fiction au sein d’une réalité historique sans la tronquer, comme s’il s’agissait d’une véritable retranscription de faits réels. Une époque et un environnement exploités de façon technique, à l’image de son scénario. Une réussite !

J’ai beaucoup apprécié cette série avec des personnages bien campés.
D’autant plus que en tant qu’ingénieur en électronique, j’ai été amené à travailler sur la fusée Ariane et j’ai eu des activités au travers de contrats russes. Par contre je n’ai pas eu « le plaisir » de jouer les espions.
J’ai remarqué un petit problème de scénario : le satellite est censé donner des commandes à la bombe orbitale, et non pas l’inverse, si ce n’est qu’un accusé de réception. Je pense que très peu de spectateurs aura remarqué.
J’attends avec impatience la serie 2.
Bien vu, effectivement, il faut être ingénieur pour voir ce genre de détails ^^