Synopsis :
Jeanne Chardon-Spitzer, brillante architecte, se voit confier la réhabilitation du somptueux manoir des Daguerre, étrange famille à la tête d’un empire du jeu de société. Quand César, le patriarche, est retrouvé assassiné en pleine Murder Party, Jeanne est entraînée dans un jeu d’enquête grandeur nature pour démasquer le meurtrier.
Pour son premier long-métrage Nicolas Pleskof se lance dans le whodunit, un genre revenu à la mode ces dernières années avec les récentes adaptations des œuvres d’Agatha Christie par le réalisateur britannique Kenneth Brannagh (Le Crime de l’Orient-Express / Mort sur le Nil) ou les créations originales comme À Couteaux Tirés de Rian Johnson, dont Netflix produira prochainement une trilogie.
Dans le prolongement des cinéastes amateurs du whodunit, le réalisateur français Nicolas Pleskof dégaine son film à enquête au sein d’une famille (et d’un manoir), tourmenté par la mort du patriarche : Murder Party. Avec une nuance, ajouter de la comédie, de l’humour, à ces productions souvent sombres et dramatiques.
Nicolas Pleskof revient sur les ambitions de son film, ses choix artistiques (décors, costumes, couleurs, mise en scène…) ou encore son amour pour Wes Anderson. Plongée dans une interview à l’image de Nicolas Pleskof, chaleureuse et passionnante…
Qu’est-ce qui a motivé le choix d’un whodunit pour un premier film ?
J’ai toujours voulu réaliser un whodunit parce que c’est un genre qui agrège tout ce que j’aime au cinéma : le huis-clos, la famille, la possibilité de créer des univers pop, la possibilité de créer des univers complètement fous d’un point de vue de l’espace et du temps, la possibilité de faire de la comédie. Tout ça m’intéresse. Quand l’idée de faire un film sur la famille est venue, ça m’a paru évident que ce genre-là était le lieu idéal pour enfermer ces personnages et les faire se confronter à leur pire vérité, leur secret. Et c’est un genre qui, cinématographiquement, permet beaucoup. […] Je pars de ponsif, je prends des personnages très caractérisés (le valet cynique, la sœur acariâtre) et je m’amuse à jouer avec les clichés. Je n’ai pas réfléchi en termes de parodie, mais en terme de comédie. Je voulais que les gens rient. Mais s’ils le vivent comme une parodie c’est génial, ça me va. Du moment que le public s’amuse. Le whodunit est un genre très méta, aussi. Quand on crée un whodunit, il y a toujours ce désir de partir de figures très fortes et très identifiées pour ensuite en faire quelque chose de plus personnel.
[…] Je travaille avec le même producteur depuis une dizaine d’années chez Kazak Productions. La recherche d’une production n’a donc pas été une difficulté pour moi. Cependant, c’est un registre qui détonne dans le cinéma français, en tout cas pour un premier film. Il y a eu, oui, quelques financiers perplexes face au projet. Puis, c’est un projet risqué car c’est une comédie, qui a besoin de beaucoup de direction artistique, avec l’ambition d’un gros casting. Beaucoup de défis se sont posés pour ce premier long. C’était un travail long d’écriture et de convictions mais les partenaires qui sont arrivés sur le film, Bac Films, CANAL + et France 3 ont été très enthousiastes et m’ont soutenu. Je sais qu’on parlait la même langue lorsqu’on discutait cinéma. À partir du moment où ils ont vu que j’étais précis sur ce que je recherchais et où je voulais aller, c’est ça qui a créé le déclic chez eux.
Scénaristiquement, comment s’approprie-t-on les codes du whodunit pour les réutiliser ensuite dans une comédie et créer son propre univers ?
Les whodunit parlent souvent d’eux-mêmes. C’est amusant à regarder. Mes films préférés sont « Un cadavre au dessert » de Robert Morre, « Cluedo » de Jonathan Lynn ou « Huit Femmes » de François Ozon, qui ont la particularité de parler du genre et d’être, paradoxalement, des supports pour les auteurs. Tous ces films partent du même point de départ : un manoir, un patriarche assassiné, une enquête, une famille et des suspects. Ce qui fait l’identité de l’auteur, c’est la manière dont il s’approprie ses codes et fait son propre film. Ce sont des endroits, où l’identité de l’auteur apparaît fortement dans l’appropriation de ces codes. […] Je savais que je voulais faire ce twist-là, que je voulais cette reconfiguration-là, faire un film sur ce sujet que je ne peux pas spoiler ici, raconter ça, ce parcours. Et je me suis amusé à réfléchir comment avec ces contraintes de codes, j’allais réussir à twister à cet endroit-là. Car c’est un genre qui appelle le twist.

[…] J’ai un tropisme pour la comédie de genre, je pense. Je voulais faire une comédie policière et mes films références sont pour la plupart des comédies de ce type. C’est un genre qui m’attire, me plaît mais surtout qui est très généreux. Le film parle quand même de choses assez trash et le fond du film est plutôt sombre, notamment sur ce qui est dit sur la famille et l’enfance. En utilisant le prisme de la comédie, je peux me permettre d’aller loin dans ce que je veux raconter et les névroses de cette famille. J’enveloppe le tout d’un papier de bonbon, afin de faire un film accessible au plus grand nombre.
De gauche à droit : Jeanne, l’architecte (Alice Pol), Joséphine Daguerre (Miou-Miou), Théo Daguerre (Pablo Pauly), Salomé Daguerre (Pascale Arbillot), Hercule Daguerre (Antoine Guionnet), Léna Daguerre (Sarah Stern) et le Majordome de la Famille Daguerre (Gustave Kervern).
[…] L’écriture de la comédie ne se fait pas à la première étape du scénario. Un polar, c’est quelque chose de technique. C’est d’abord une écriture architecturale. On écrit la structure du polar : qui fait quoi à quel moment, on réfléchit à des alibis, à des suspects. Il y a quelque chose de très froid dans l’écriture du polar, lorsqu’on débute son écriture. Le vernis comique arrive après. Ça ne peut se faire en même temps. Je ne l’ai pas vécu comme une difficulté supplémentaire. Ce qui est sûr, c’est que ce film-là n’aurait pas pu exister sans la comédie. Ce que raconte l’histoire est totalement abracadabrantesque et une histoire pareille, si elle n’est pas poussée dans le genre, on ne peut y croire. Il est important que tout soit loufoque. À la fois le registre de comédie dans le jeu mais également que les décors soient des décors de comédie, que les costumes rappellent la comédie dans leur loufoquerie, etc.. Si je filme cette histoire hyper froide dans un manoir, caméra à l’épaule, sans lumière artificielle, des costumes gris et des comédiens qui jouent naturellement, on va se demander qu’est-ce que c’est que ce truc. Alors que si j’arrive dans un manoir qui est une maison de poupée, éclairée et habillée de façon loufoque, on est prêt à accepter toute la folie de ce que le film raconte. La comédie permet de rendre crédible toute la folie du reste.
C’est difficile de créer des jeux, des énigmes pour un film comme celui-ci ?
Non, car ça reste du scénario. Je me suis amusé à inventer ces jeux. J’ai commencé à créer d’abord tous les jeux de société Daguerre, qui sont tous des clins d’œil et des hommages à des jeux auxquels je jouais enfant tels que les Ravensburger. Il y avait le désir profond de créer des madeleines de Proust. Puis, il y a les trois jeux en version dangereuse. C’était vraiment jouissif à faire.

La séquence d’Escape Game était peut-être la plus difficile à scénariser. Je suis un grand amateur d’Escape Game, j’y joue beaucoup. Il ne fallait pas que le public soit exclus, qu’il ait la sensation d’être hors du jeu. Je devais à la fois donner assez d’éléments pour qu’il s’amuse avec les personnages, regarde le décor et joue en même temps. Mais ça devait être suffisamment difficile pour que les protagonistes du film ne résolvent pas les énigmes trop facilement. C’est un équilibre à trouver, à l’écriture et au montage. […] Toutefois, ce qui compte, ce n’est pas tant que le spectateur parvienne à résoudre les énigmes, c’est qu’il comprenne ce qui se passe.
Image. Tournage de l’Escape Game.
Crédit photo : Twitter – AuRhAlpes Cinéma
Dans un whodunit, la caractérisation des personnages est très importante. Quel a été votre travail sur la construction des personnages ?
Tout part des personnages. La plus grande erreur d’un scénariste débutant, c’est de ne pas partir de ses personnages pour fabriquer son histoire. J’ai moi-même fait cette erreur-là. Quand on se demande ce qu’on veut raconter, dans ce genre-ci, la question c’est : quel est le parcours de mon personnage ? Qu’est-ce que son parcours va me raconter, va raconter sur le sujet du film ? Murder Party est un film sur le jeu, la famille, l’enfance. Ainsi, qu’est-ce que le parcours de Jeanne va raconter sur le jeu, la famille et l’enfance ? C’est comme ça que j’ai travaillé. La caractérisation du ou des personnages est primordial. Pour Jeanne, par exemple, sans avoir les détails pratiques de ce qui se passera dans son parcours, je réfléchis d’abord à ce que je veux voir évoluer en elle, ce que je veux voir lui arriver émotionnellement et, après, comment ça va se traduire en actions et en événements. La caractérisation est le premier jalon.
Le manoir est un personnage à part entière. Comment vous l’avez pensé, imaginé et conçu ?

On souhaitait ça, que le manoir soit un personnage. Il était évident, dès le départ, que ce manoir devait être un plateau de jeu. Je voulais qu’on ait la sensation d’arriver dans un Cluedo grandeur nature et que le manoir soit le plus baroque et le plus ludique possible. On a cherché partout en France. On a beaucoup de manoirs en France, mais qui ont ce côté trop « musée ». Ça manque de fantaisie. Celui-ci, nous l’avons trouvé dans le Nord, à Regnière-Ecluse, à côté du Crotoy et d’Amiens. C’était un cadeau, car il avait déjà beaucoup de la folie que je recherchais. Il n’était d’aucune époque, d’aucun lieu et, culturellement, il est complètement foutraque tout en restant magnifique. D’une pièce à l’autre on change d’époque. On a une salle du XVIème siècle et juste à côté, une autre salle du XVème siècle, par exemple.
Ce manoir offrait une variété de décor incroyable. Il avait aussi un côté cartoon, que j’ai poussé au maximum. On a rajouté des choses mais finalement, pas tant que ça. Je voulais également qu’on ait la sensation d’une maison du rire ou train fantôme, avec un couloir où derrière chaque porte on trouve un décor complètement fou. Je l’ai pensé ainsi, comme un plateau de jeu.
Un détail est intriguant dans ce manoir. Les fenêtres sont toujours habillées par des filtres roses fuchsia ou bleus, on ne voit alors jamais l’extérieur, le ciel ou les jardins. Pourquoi ce détail ?
Je souhaitais isoler le manoir et, surtout, créer quelque chose de claustro-phobique lorsqu’on arrive à l’intérieur. Je voulais retranscrire une ambiance claustro-phobique pop pour plonger le spectateur dans une sorte de dessin animé. Puis, rappeler aussi avec ces couleurs que nous sommes dans un film pop. À partir du moment où l’on rentre dans le manoir et que les extérieurs n’existent plus, on se trouve enfermé dans la boîte de jeu.
Il y a un mélange des genres assez intéressant dans Murder Party. Une ambiance très eighties et des technologies du XXIème siècle. C’est étonnant…
C’était toujours dans cette optique d’isoler le film dans un espace temps qui nous éloigne de la réalité. C’est faire accepter l’incroyable du scénario. S’il y avait trop de références précises à une époque en particulier, on sortait de la fantaisie du film. Donc, j’ai créé avec ce qu’on appelait avec mes équipes un contemporain suranné, avec des références comme le cinéma de Wes Anderson – dont certains des longs-métrages se déroulent aujourd’hui mais avec une ambiance d’époque – ou celui d’Alain Resnais. L’objectif c’est vraiment que le spectateur soit immergé dans un autre monde.
L’inspiration de Wes Anderson est très présente dans Murder Party : dans la géométrie de certains cadres, choix de mises en scène ou dans l’utilisation des couleurs… Il vous inspire au quotidien ?

Oui, bien sûr. J’aime le cinéma graphique, fétichiste, la géométrie et la couleur. J’aime le cinéma composé, où je sens que chaque plan fourmille de détails, d’envies, d’idées. Et donc, pour ça, Wes Anderson me plaît infiniment. Il y a quelque chose dans la fantaisie de Wes Anderson que je trouve émouvant, d’honnête. Ce n’est pas de la posture, c’est vraiment lui. J’aime le cinéma hollywoodien des années 50, le technicolor, ce cinéma qui fait studio et l’assume, notamment les films d’Hitchock. Wes Anderson étant lui-même amoureux de ce cinéma-là, c’est assez naturel pour moi, ça m’émerveille même
Image. Eddie Mitchelle, la patriarche de la Famille Daguerre, dans un cadre Andersonnien.
Votre film est coloré. Comment avez-vous pensé les couleurs à la fois pour les costumes et le décor ?
Pour les personnages, vous aurez remarqué que chacun a sa couleur. J’aimais l’idée qu’il y ait un côté « pion », toujours dans cette idée de jeu. Pour Jade, je savais qu’elle serait habillée en bleu roi/bleu nuit, parce qu’il y a un aspect strict avec cette couleur qui sied à son personnage. Théo, c’est le rouge, car il incarne une forme de désir et de fantaisie. Etc…
Pour être plus général, mon travail sur la couleur a été pensé pour accentuer l’aspect cartoon du film. Je ne voulais pas de pastel et, au contraire, qu’on pousse les couleurs les plus vives et les plus éclatantes au maximum. Je voulais que Murder Party soit, comme je le disais toute à l’heure, un dessin animé vivant. C’est un film qui parle de l’enfance et, pour rentrer dans ce monde de l’enfance, il fallait passer par des couleurs vives, pop. Je voulais du motif, que tout soit tranché et que rien ne soit transitif ou gris. C’était important d’être dans l’évocation du cartoon enfantin. On a beaucoup travaillé en amont avec mon chef opérateur, sur énormément de références et, notamment, pour avoir un rendu qui évoque le technicolor. Puis, c’est aussi un travail avec le chef décorateur, la chef costumière, l’étalonneuse, pour que tout s’associe et aille ensemble, que tout soit harmonieux et cohérent.
Vous avez tout storyboardé ?
Pas énormément. Néanmoins, nous avions un document avec mon chef opérateur de 300 pages dans lequel il y avait tout le découpage du film, les déplacements, les mouvements de caméra, etc. Le film est très découpé. Il n’y a pas un seul plan au hasard. Tout était millimétré.
Murder Party, actuellement au cinéma.
